‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 62 sur 65 · PRE · texte numérisé non relu

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(Je veux citer un cas de migration qui me semble d’abord difficile à expliquer. On affirme que, dans la région nord extrême de l’Amérique, le renne et l'élan traversent chaque année, comme s'ils pouvaient sentir le pâturege à une distance de 100 milles, un désert absolu, pour visiter certaines tles où se trouve une provision plus abondante — quoique encore maigre — de nourriture. Comment cette migration a-t-elle pu s'établir au début? Si le climat avait été autrefois un peu plus favorable, le désert de 100 milles aurait pu être alors revêtu d’une végétation suffisante pour amener les animaux à le traverser ; et ils auraient ainsi découvert la petite île, plus fertile, du Nord. Mais une époque ‘glaciaire intense à précédé le climat actuel, aussi l'hypothèse d’un climat meilleur me semble absolument insoutenable ; mais, si les géologues américains sont dans le vrai, en croyant, d’après la répartition des coquilles récentes, que, postérieurement à l’époque glaciaire, il y a eu une période un peu plus tiède que l’époque actuelle, nous pouvons peut-être alors comprendre la migration du renne et de l’éian à travers le désert (1).)

Peur instinctive. — J'ai déjà discuté la non-sauvagerie héréditaire de nos animaux domestiques ; d’après ce qui suit, je ne doute pas que la crainte de l’homme ne doive d’abord s’acquérir à l’état de nature et que, dans l'état de domestication, cette peur est simplement perdue. Dans les quelques archipels et îles inhabités, au sujet desquels j'ai pu retrouver des récits concernant la première arrivée de l’homme, les animaux indigènes n'avaient aucune peur de l’homme; j'ai vérifié ce point dans six localités, réparties dans les régions les plus éloignées du globe, à l'égard d'oiseaux et de mammifères des espèces les plus différentes) (2).

Aux iles Galapagos, je fis tomber un faucon d'un arbre en le poussant avec mon canon de fusil, et les pelits oiseaux buvaient à une tasse que je tenais dans ma main. Mais j'ai donné des détails à ce sujet dans mon

ception la plus nette à la règle générale; mais elle est seulement à .., milles de la ...... ligne de ....., 100 fathoms. (Les dix derniers mots sont ajoutés au crayon et les läcunes réservées pour être remplies ullérieurement. — G. J, R.) (1) Ce paragraphe entre parenthèses est légèrement barré au crayon (G. J. R). (2) J'ai cité, dans mon Journal of Researches (1845, p. 378), des détails relatifs aux Falkland et aux Galapagos. M. Cada Mosto (Collection of Voyages, de Kerr, vol. II, p. 246) dit qu'aux îles du Cap-Vert, les pigeons étaient à ce point familiers qu’on les attrapait aisément. Ces îles sont donc les seuls grands groupes, à l’exception des groupes océaniques (relativement auxquels je ne puis trouver aucun récit se rapportant à l’époque où onles découvrit), qui étaient inhabités lorsqu'on les découvrit. Thos. Herbert, en 1626, dans des Voyages (p. 349), décrit la familiarité des oiseaux à Maurice, et Dubois, en 1669-1672, donne des détails sur ce point en ce qui concerne tous les oiscaux de Bourbon. Le capitaine Moresby m'a prêté un récit manuscrit de son voyage à Saint-Pierre et aux îles de la Providence, au nord de Madagascar, et où il décrit l'extrême familiarité des pigeons. Le capitaine Carmichael a décrit la familiarité des oiseaux de Tristan d'Acunha.

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journal, el je me borncrai à remarquer ici que la non-sauvagerie n’est pas générale, mais qu'elle est spéciale à l'égard de l’homme, car, dans les iles Falkland, les oics font leur nid dans les iles isolées, à cause des renards. Les renards à apparence de loup n'avaient pas plus peur de l'homme que ne l'avaient les oiseaux, et les matelots, dans le voyage de Byron, prenant leur curiosité pour de la férocité, coururent à l’eau pour les éviter. Dans les pays civilisés de vieille date, la ruse et la peur des renards et loups, même jeunes, sont très connues (1).

Aux iles Galapagos, les grands lézards de terre (amblyrhynchus) étaient entièrement apprivoisés ; je pouvais leur tirer la queue, au lieu que dans les autres parties du monde les grands lézards sont assez méfiants. Le lézard d’eau de la même famille vit sur la côte; il est adapté à la natation et plonge parfaitement ; il se nourrit d'algues subniergées ; sans doute, il doit courir des dangers à cause des requins, car, bien qu'il soit parfaitement apprivoisé sur terre, je ne pouvais jamais le chasser à l’eau ; quand je l'y jetais, il revenait toujours directement au rivage. Voyez quei contraste par rapport aux animaux amphibies d'Europe, qui, lorsqu'ils sont dérangés par l'animal le plus dangereux : l’homme, vont instinctivement et immédiatement à l'eau.

La familiarité des oiseaux des Falkland est particulièrement intéressante, parce que beaucoup des mêmes espèces, particulièrement parmi les oiseaux de grandes dimensions, sont très sauvages à la Terre de Feu, où, pendant des générations, ils ont été persécutés par les hommes sauvages. Dans ces îles et aux îles Galapagos, il est particulièrement remarquable, ainsi que je l’ai montré dans mon journal par la comparaison de plusieurs récits antérieurs à l’époque où je les visitai, que les oiseaux deviennent graduellement de moins en moins familiers; il est étonnant, si l’on considère les persécutions qu’ils ont subies parfois pendant les dernières cent ou deux cents années, qu'ils ne soient pas devenus plus sauvages ; cela démontre que la crainte de l'homme ne s’acquiert pas rapidement,

Dans les pays habités depuis longtemps, où les animaux ont acquis une méfiance et une crainte générales et instinctives, ils semblent apprendre très vite, les uns des autres ou même peut-être d'une époque à l’autre, la méfiance à l'égard d’un objet particulier, Il est notoire qu'on ne peut attraper longtemps les souris et les rats avec la même espèce de piège (2), si tentant que puisse être l’appât; pourtant, comme il est rare qu’un individu ayant été pris réussisse à s'échapper, les autres ont dû s’instruire en voyant leurs compagnons souffrir. Même les objets les plus terrifiants, s’ils ne provoquent jamais de danger et s'ils ne sont pas instinctivement craints, sont considérés immédiatement comme indifférents, comme nous le voyons à propos des chemins de fer, Quel oiseau

(1) Le Roy, Lettres philosophiques, p. 86. (2) E. P. Thompson, Passions of animals, p. 29,

est plus difficile à approcher que le héron, et combien ne faudrait-il pas de générations pour rendre le héron familier à l'égard de l’homme ? Pourtant M. Thompson (1) dit que ces oiseaux, après quelques jours d'expérience, ne se dérangent pas en voyant passer un train à demi-portée de fusil (2).

Bien que l'on ne puisse douter que la crainte de l’homme, dans les pays habités depuis longtemps, ne soit en partie acquise, elle est aussi certainement instinctive, car les oiseaux nidificateurs sont généralement cffrayés dès qu’ils voient l'homme pour la première fois ; ils le sont certainement plus que ne le furent la plupart des vieux oiseaux des Falkland ou des Galapagos, après des années de persécution prolongée.

Nous avons, en Angleterre, un excellente preuve du fait que la crainte de l’homme s'acquiert et se transmet héréditairement, d’une façon proportionnelle au danger couru, car, ainsi que cela a été démontré depuis longtemps par l'honorable Daines Barrington (3), tous nos gros oiseaux, jeunes et vieux, sont très sauvages. Pourtant il ne saurait y avoir de rapport entre les dimensions et la crainte, car dans les îles désertes, lorsqu'elles furent visitées pour la première fois, les gros oiseaux étaient aussi familiers que les petits. Combien notre pie n'est-elle pas méfiante ? pourtant elle ne craint ni le cheval ni le bétail ; elle se pose parfois sur leurs dos, comme les colombes se posèrent, en 1684, sur Cowley, aux Galapagos. En Norwège, où la pie est laissée tranquille, elle picore « près les portes, s’introduisant parfois dans les maisons (4) ». La corneille mantelée (C. cornir) est un de nos oiseaux les plus sauvages, pourtant, en Égypte (5), elle est parfaitement familière. 11 n’est pas possible que chaque corneille et chaque pie aient été effrayées en Angleterre, pourtant toutes ont une peur extrême de l'homme; d'autre part, aux îles Falkland et aux Galapagos, beaucoup de vieux oiseaux, et leurs parents avant eux,

(1) Nat. Hist. Ireland: Birds, t, 11, p. 193,

(2) Je puis ici renvoyer à la confirmation de ce fait, établie par une correspondance entre le docteur Rae et M. Goodsir (Nature, 3, 12 et 19 juillet 1883). Le premier dit que les canards sauvages, les sarcelles, etc., qui habitent certaines régions traversées par le chemin de fer du Pacifique, dans le Canada, n’ont nullement été effrayés par un train, et cela dès les premiers jours où la voie a été

parcourue par des trains, et ce dernier témoigne dans le même sens au sujet de la poule sauvage d'Australie, ajoutant : « Le bruit constant provoqué par des passages de trains fréquents, et le tourbillon et le vacarme incessant d’une grande station de chemin de fer, située à portée de pierre de leur habitat accoutumé, n’impressionnent aucunement ces oiseaux, habituellement les plus méfiants et les plus prudents de tous (il s’agit des canards sauvages). N’était la crainte de trop prendre d'espace, je pourrais citer beaucoup d’exemples confirmant les dires du docteur Rae,» (G. JR.)

(3) Phil, Trans., 1773, p. 264.

(4) CG. Hewitson, in Mag. of zool, and bot., vol, II, p. 311,

(5) Geoffroy Saint-Hilaire, Ann, des mus,, t, IX, p. 471,

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C'est un instinct très remarquable — ce me semble — que celui qui pousse les animaux à simuler la mort, c'est-à-dire un état inconnu à toute créature vivante. Je suis d'accord avec les auteurs (2) qui croient qu'il y a eu beaucoup d’exagérations à ce propos ; je suis persuadé que l'on a pris parfois pour une simulation de la mort un évanouissement ou l'effet paralysant d'une terreur extrême; j'ai moi-même vu un rougegorge s’'évanouir dans mes mains (3). Les insectes sont remarquables à cel égard. Il y a chez eux une série complète, dans le même genre (ainsi que je l’ai constaté pour le cureulio et le chrysomèle), depuis l'espèce qui ne simule que durant une seconde, et quelquefois imparfaitement, remuant encore ses antennes (les Aister, par exemple), et qui ne simulera pas une seconde fois, quel que puisse être le degré de l'excitation, jusqu'à des espèces qui, selon de Geer, se laisseront rôtir à petit feu, sans

(1) J'ai déjà indiqué à quel degré raffiné doit se développer cette peur instinctive de l’homme, pour que l’animal distingue avec précision quelle est la distance sûre par rapport aux armes à feu. Depuis le moment où j'ai écrit le passage auquel je fais allusion (fin du chapitre xn), j’ai rencontré l’observation suivante, relevée par le docteur Rae dans Nature; elle est intéressante en ce qu'elle montre combien rapidement ce degré de discernement est atteint, « Il me sera peut-être permis de citer un exemple entre plusieurs qui me sont connus, montrant avec quelle rapidité les oiseaux acquièrent la notion du danger. Le pluvier doré, lorsqu'il revient à l'endroit où il s’est reproduit, vers le nord, visite les îles au nord de l'Écosse, par grandes troupes ; tous restent rassemblés en grandes multitudes. Dans les premiers temps, on les approche aisément; mais, après qu’on leur a tiré quelques coups de fusil, non seulement ils deviennent nlus sauvages, mais ils semblent mesurer très exactement la distance à laquelle ils ne courent plus de danger. » (G. J. R.)

(2) Couch, Illustrations of instinct, p. 201.

(3) Le cas le plus curieux de simulation en apparence véritable de la mort est celui qu'a cité Wrangel (Voyage en Sibérie, éd, angl,, p. 312), relatif à des oies qui émigrent vers le Tundras pour y opérer la mue, et qui sont alors hors d'état de fuir. Wrangel rapporte qu’elles simulaient si bien la mort, « les jambes et le cou étendus raides, que je les laissais tranquilles, les croyant mortes ». Mais les indigènes ne se laissaient pas tromper ainsi. Cette simulation ne les protégeait pas contre les renards, les loups, etc., qui, je crois, existent dans le T'undras; cela les protégeait-il contre les éperviers? Ce cas me semble étrange. Un lézard, en Patagonie (Journal of researches, p. 97), qui vit sur le sable, près de la côte, et est tacheté comme lui, simula la mort lorsque je l’effrayai ; il étendit les pattes, s’aplatit et ferma les yeux; si on le dérangeait encore, il se nichait rapidement sous le sable, Si le lièvre avait été un petit animal sans conséquence, et s’il avait fermé les yeux lorsqu'il était sur son nid, n’aurions-nous pas dit peut-être qu’il simulait la mort? Au sujet des insectes, voir Kirby et Spence, Introduction to entomology, t. II, p. 234.

faire le moindre mouvement; jusqu'aux espèces, enfin, qui resteront immobiles pendant vingt-trois minutes, comme je l'ai vu pour le Chrysomela Spartii. Quelques individus de même espèce de ptinus prirent une position différente de celle des autres. Sans aucun doute, la manière ct la durée de la simulation est utile à chaque espèce ; par conséquent, il n’y a pas plus de difficulté à ce que, par la sélection naturelle, cette attitude héréditaire soit acquise plutôt que toute autre. Néanmoins, je fus frappé de cette coïncidence et de voir que les insectes en fussent venus à prendre exactement la position qu'ils ont lorsqu'ils sont morts. Aussi je notai avec soin les attitudes prises par dix-sept espèces différentes d'insectes (y compris un iule, une araignée et un oniscus) appartenant à des genres différents, les uns bons, les autres mauvais simulateurs ; puis je me procurai des échantillons des mêmes insectes, morts de mort naturelle; j'en tuai d’autres au moyen du camphre, leur infligeant ainsi une mort facile et lente ; le résultat fut que, dans pas un seul cas, l'attitude ne fut exactement la même; dans plusieurs l’attitude des simulateurs et celle des vrais morts étaient aussi dissemblables que possible.

Nidification et habitation. — Nous en venons maintenant à des instincts plus complexes. On s’est beaucoup occupé des nids des oiseaux, au moins en Europe et aux États-Unis, aussi avons-nous une bonne occasion — rarement rencontrée — de voir s’il y a quelque variation dans un instinct important ; nous verrons qu'il en existe en effet. Nous verrons, en outre, que des occasions favorables et l'intelligence modifient parfois légèrement l'instinct nidificateur. Dans les nids des oiseaux, nous avons une série exceptionnellement parfaite, depuis ceux qui n’en construisent pas, mais couchent sur la terre nue, jusqu’à ceux qui construisent un nid très simple et imparfait, jusqu'aux nids qui sont plus perfectionnés, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous arrivions à des constructions merveilleuses, qui rivalisent avec l’art du tisserand.

Même dans un nid aussi singuli2r que celui de l’hirondelle (Colloc. esculenta), que mangent les Chinois, nous pouvons, je crois, retracer les phases par lesquelles a passé l'instinct nécessaire avant d'être complète. ment acquis. Le nid consiste en ne matière translucide, blanche, friable, très analogue à la gomme arabique pure, ou même au verre, bordée de duvet adhérent. Le nid d'une espèce alliée, conservé au British Museum, consiste en fibres irrégulièrement disposées en réseau, quelques-unes aussi ténues que... (1) de la même substance. Dans d'autres espèces, des fragments d’algues sont agglutinés au moyen de cette même substance. Cette matière mucilagineuse, desséchée, absorbe bientôt l’eau et se ramollit; examinée au microscope, elle est anhiste; il y a des traces de feuillets, cependant, et, très généralement, des bulles pyriformes de dimensions

(1) Dans le manuscrit il y a une lacune volontaire destinée à être remplie ultérieurement par un terme approprié. (G. J. R.)

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. contre les autres, étaient agglutinés au moyen de filaments très minces

d’une substance qui pétiile, mais ne brûle pas aisément lorsqu'on la met dans une flamme. Dans l'Amérique du Nord (1), une autre espèce de swift fait adhérer son nid à la paroi verticale d’une cheminée et le construit avec de petits morceaux de bois, placés parallèlement et agglutinés ensemble au moyen de gâteaux de mucilage friable, qui, comme celui des nids comestibles, se gonfle et se ramollit dans l’eau ; à la flamme, il pétille, il gonfle, ne brüle pas aisément et émet une forte odeur de matière organique grillée. La seule différence consiste en ce qu’il est brun jaune, qu’il ne renferme pas autant de bulles d’air et qu'il est plus nettement feuilleté, et a même une apparence striée, causée par un nombre incalculable de petits points minuscules et elliptiques, que je crois être des bulles d'air étirées.

La plupart des auteurs pensent que le nid comestible est fait soit avec des algues, soit avec de la laitance de poissons; d’autres, je crois, ont pensé qu'il se compose d'une sécrétion des glandes salivaires de l'hirondelle. D'après les observations qui précèdent, je ne saurais douter que cette dernière opinion ne soit l'opinion correcte. Les habitudes terrestres des. swifts et la manière dont la substance se comporte à l'égard de la flamme écartent la supposition qu’il s’agit là d'algues. Je ne saurais comprendre non plus, après avoir examiné de la laitance de milliers de poissons, comrient nous ne trouverions pas trace de matière cellulaire dans les

(1) Pourle Cypselus murarius, voir Mac Gillavray, British Birus, vol. IT, 1840, p. 625. Pour le C. pelasgius, voir l'excellent travail de M. Peabody sur les oiseaux du Massachusetts, dans le Boston Journal of nat. hist., vol. IIT, p.187; M. G. Robert (Comptes rendus, cités dans Ann. and Mag. of nat. hist., vol. VIIT, p. 476, 1842) a vu que les nids de l’Hirundo riparia, construits sur les bords du Volga, avaient leur face supérieure tapissée d’une substance jaune organique qu'il crut être de la laitance de poisson, A-t-il pu se tromper d'espèce ” ear il n’y a pas lieu de supposer que cet oiseau ait acquis cette habitude : ce serait là une variation très remarquable de l'instinct, si le fait pouvait être démontré; cela serait d'autant plus remarquable que cet oiseau appartient à une sous-famille différente de celle à laquelle appartiennent le swift et le collocalia. Pourtant, je suis porté à y croire, parce qu'on a affirmé, avec raison, semble-t-il, que l’hirondelle de maison, lorsqu'elle construit son nid, humecte la boue qu’elle emploie pour en faire son nid, avec de la salive collante,

nids, s'ils avaient été construits avec celte substance. Comment nos swifts, dont les habitudes sont si bien connues, auraient-ils pu se procurer de la laitance, sans être découverts? M. Mac Gilavray a montré que les follicules salivaires des hirondelles sont très développés, et il croit que la substance qui unit les uns aux autres les matériaux du nid est sécrétée par une glande. Je ne puis äouter que telle ne soit l'origine de cette substance, analogue et plus abondante, qui se trouve dans le nid de l’hirondelle de l'Amérique du Nord et dans celui de la Collocalia esculenta. Nous pouvons ainsi comprendre sa structure feuilletée et vésiculaire et le curieux réseau qu'elle forme dans le nid de l'espèce des îles Philippines. Le seul, changement qui soit nécessaire, dans l'instinct de ces divers oiseaux, est que l'emploi des matières étrangères devienne de plus en plus restreint. Aussi je conclus que les Chinois font leur soupe avec de la salive desséchée (1).

En cherchant une série complète dans les formes moins répandues de nids, nous ne devons jamais oublier que les oiseaux existants doivent ôtre infiniment peu nombreux par rapport au nombre qui en a existé, depuis le moment où leurs pas se marquèrent pour la première fois dans le rivage de la mer du nouveau grès rouge de l'Amérique du Nord.

Si l’on admet que le nid de chaque oiseau, de quelque façon qu’il soit placé et bâti, est bon pour celte espèce, étant données ses conditions d'existence, et si l'instinct nidificateur varie tant soit peu lorsque l'oiseau est soumis à de nouvelles conditions et que ces variations puissent sc transmettre héréditairement — ce dont on ne saurait guère douter — alors la sélection naturelle peut, au cours des époques successives, modifier le nid d’un oiseau et le perfectionner au plus haut degré, par rapport à ce qu'il était chez ses ancètres des époques depuis longtemps passées. Je vais prendre un des exemples les plus extraordinaires que l'on connaisse, et je vais montrer dars quel sens la sélection naturelle a pu opérer : je veux parler des observations de M. Gould (2), relatives aux mégapodidés d'Australie. Le Talegalla Lathami aceumule, en forme de pyramide, de deux à quatre charretées de matière végétale en putréfaction et dépose ses œufs au milieu de la pyramide. Les œufs sont couvés grâce à la masse en fermentation, dont la chaleur est égale à environ 90 degrés Fahrenheit, et les petits se frayent un chemin hors de la pyramide, avec leurs ongles. La (endance à faire ce tas est tellement puissante qu'un mâle, isolé, prisonnier à Sydney, rassemblait chaque année un grand {as de matière végétale. Le Leipoa ocellata fait un tas ayant 45 pieds de circon-

(1) Il est à peine besoin de faire remarquer que nous devons nous rappeler à quelle époque ceci fut écrit; mais on peut remarquer que, dès 1817, Home indiqua (Phil, Trans., p. 332) que le proventricule du collocalia est un organe glandulaire spécial, probablement destiné à sécréter la substance qui constitue le nid. (G. J.R.)

(2) Birds of Australia, et Introduction to the birds of Australia, 1848, p. 82.

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férence et haut de # pieds, consistant en feuilles, recouvertes d'une épaisse couche de sable; il y laisse de même ses œufs, pour que la fermentation les échauffe. Le Megapodius tumulus, de la partie nord de l'Australie, fait un tas plus grand encore, mais renfermant, parait-il, moins de matières animales; et l'on rapporte qu'une autre espèce, de l'archipel Malais, place ses œufs dans des lrous creusés dans le sol, où ils sont échauffés par la chaleur solaire seule, Il n’est pas si élonnant que ces oiseaux aient perdu l'instinet incubateur, puisque la chaleur nécessaire est fournie soit par la fermentation, scit par ie soleil, qu'il l'est de voir qu'ils accumulent d'avance un grand las de matières végétales, de façon qu'elles puissent fermenter, car, de quelque façon que l'on explique le fait, on sait que d’autres oiseaux quittent leurs œufs quand la chaleur suffit à les faire développer, comme le fit l’attrape-mouches qui construisit son nid dans la serre de M. Knight(1). Le serpent luimême profile d'un châssis pour y déposer ses œufs, et, ce qui nous touche plus encore, la poule commune, d’après le professeur Fischer, «se sert de la chaleur artificielle d'un châssis pour y faire éclore ses œufs (2) ». Réaumur et Bonnet ont remarqué (3) que des fourmis suspendirent leur tâche laborieuse de transporter chaque jour leurs œufs, de haut en bas, selon la chaleur du soleil, lorsqu'elles eurent établi leur nid entre les deux rayons d’une ruche, où une température convenable et uniforme leur était ainsi fouruie.

Supposons maintenant que les condilions de l'existence favorisèrent l'extension d’un oiseau de cel'e famille, dont les œufs ‘ {aient développés grâce à la chaleur solaire seu. ‘ dans une contrée plus fraiche, plus humide, plus boisée, les individus chez qui la tendance à accumuler serait modifiée, en ce sens qu'ils préféreraient plus de feuilles et moins de sable, verraient leur éclosion s’accroitre ; ils accumulcraient plus de substances végétales, et la fermentation compenserait la diminution de la chaleur solaire, et ainsi il naitrait plus de jeunes oiseaux, qui auraient autant de facilité à acquérir héréditairement la tendance à accumuler de leurs parents, que nos races de chiens acquièrent, par hérédité, une tendance, l'un à rapporter, l’autre à arrèler, l'autre à courir autour de sa proie. Et ce processus de sélection naturelle pourrait continuer, jusqu'à ce que les œufs ne fussent plus développés que par la fermentation; l'oiseau étant, cela va sans dire, aussi ignorant quari à la cause de la chaleur développée par les végétaux qu'à l'égard de celle de son corps propre.

En ce qui concerne les organes corporels, quand deux espèces très voisines, l’une, par exemple, demi-aquatique, l'autre terrestre, sont modifiées en raison de leur différente manière de vivre, la concordance géné-

(1) Yarrel, British Birds, t, Ier, p. 166, (2) Alison, article Insrincr, dans Todd's Cycl, of anat, and phys., p. 21. (3) Kirby et Spence, Introduction to entomology, t. IT, p. 519.

rale des organes est due, d'après notre théorie, à ce que ces deux espèces ont les mêmes parents; les légères différences sont dues à des modifications provenant de la sélection naturelle. Quand nous entendons dire que le Turdus falklandicus, à l'exemple de notre espèce d'Europe, borde son nid de la même manière, avec de la boue, bien que, étant entouré de plantes et d'animaux tout à fait différents, il doive se trouver dans des conditions quelque peu différentes ; quand nous apprenons qu'en Amérique septentrionale les mâles du T, vulgaris (1) ont, comme le mâle de notre espèce d'Europe, l'habitude étrange et anormale de se faire des «nids de mâle », non bordés ‘de plumes, où ils vont s’abriter; quand nous entendons parler de cas de ce genre — et ils sont assez nombreux dans toutes les classes d'animaux — nous devons attribuer la simiiitude de l'instinct à ce qu'il a été transmis par hérédité, à partir d’ancêtres communs ; les dissemblances, soit à une modification choisie et profitable, soit à une habitude acquise et transmise par hérédité. De la même manière que les {urdus du Nord et du Sud ont hérité, d’un ancêtre commun, de leur modification d’instinct, de même,'sans doute, la grive et le merle ont hérité de beaucoup de leur ancêtre commun, mais aussi d'une modification sensiblement plus considérable de l'instinct, dans une des espèces ou dans l’une et l’autre, de leur ancêtre déjà éloigné et inconnu.

Nous allons, maintenant, considérer la variabilité de l'instinct nidificateur. Sans doute, nous aurions beaucoup plus d'exemples à citer si l'on s'était autant occupé de cette question dans les autres pays qu’on l’a feit en Angleterre et aux États-Unis. D’après l’uniformité générale des nids de chaque espèce, nous voyons avec netteté que les détails, même insignifiants, tels que : nature des matériaux employés, emplacement choisi sur une branche élevée ou basse, sur un talus ou un sol uni, disposition sciitaire ou en communautés, dépendent non du hasard, mais de l’intelligence ou de l'instinct. Le Sylvia sylvicola, par exemple, peut être distingué de deux fauvettes voisines plus aisément — ou peu s’en faut — par son nid, qui est bordé de plumes, que par n'importe quel autre caractère. (Yarrell, British Birds.)

Les oiseaux se trouvent souvent dans l'obligation de changer l’emplacement de leurs nids; on pourrait citer de nombreux exemples, dans le monde entier, d’oiseaux, habitués à construire sur les arbres, obligés, dans les régions non boisées, de construire à terre ou au milieu des rochers. Audubon {cité dans Boston Journ. nat. hist.,t. IV, p. 249) dit que les goélands d’un ilot, près Labrador, « par suite des persécutions qu'on leur a fait subir, construisent maintenant leur nid dans les arbres », au lieu de le construire dans les rochers. M. Couch ({lustrations of instinct, p. 218) dit que, trois ou quatre couvées successives de moineaux ayant

(1) Peabody, in Boston Journ. of nat. hist., vol. III, p. 144. Pour les espèces anglaises, voir Mac Gillavray, British Birds, p. 23, t, III.

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p. 144. Pour les espèces

été détruites (Fring. Domest.), « la colonie tout entière, comme d'un seul et même accord, quitta la place et s'établit dans quelques arbres, à une certaine distance ; bien que les arbres ne manquassent pas dans cette région, jamais ni eux ni leurs ancêtres ne s’y étaient logés ; et leurs nids y devinrent un objet de curiosité ». Le moineau construit son nid dans des trous de mur, sur des branches élevées, dans le lierre, sous les nids des freux, dans les trous faits par les hirondelles de sable ; souvent il s'empare du nid de l'hirondelle de maison : « Le nid varie également beaucoup selon l'emplacement » (Montague, Ornith. Dict., p. 482). Le héron (Mac Gillavray, Brit. Birds, t. IV, p. #46 : W. Thompson, Nat. Hist. Ireland, t. I, p. 146) construit son nid dans le: arbres, dans les falaises du bord de la mer et sur les terrains spongieux. Aux États-Unis, l'Ardea Herodias (Peabody, Boston Journ. of nat. hist., t. HI, p. 209) construit son nid dans les arbres élevés ou bas, ou sur le sol, et, ce qui est plus remarquable, tantôt en communauté, dans une héronnerie, tantôt isolé.

La commodité joue également un rôle ; nous avons vu que le Taylor Bird, dans l'Inde, emploie le fil artificiel plutôt que de le faire lui-même.

Un Fringilla carduelis sauvage (Bolton, Harmonia ruralis, t. ler, p. 492) prit d'abord de la laine, puis du coton, puis du duvet, que l'on avait placés près de son nid. Le rouge-gorge commun construira souvent sous des abris ; on en a relevé quatre cas dans une même saison, au même endroit (W. Thompson, Nat. Hist. Zreland, t. Ie", p. 14). Dans le pays de Galles, la H, urbica construit contre des falaises perpendiculaires ; mais, dans tous les pays bas de l’Angleterre, elle construit contre les maisons ; c’est là un fait qui a dù beaucoup accroitre son nombre et son extension.

Dans l’Amérique arctique, en 1825, la Hirundo lunifrons (Richardson, Fauna boreali-americana, p. 331) construisit, pour la première fois, contre les maisons ; les nids, au lieu d’être réunis et d’avoir chacun une entrée tubulaire, étaient construits sous les toits en une série simple, sans entrée tubulaire, ou avec une simple fente. On connaît également la date à laquelle remonte un changement analogue dans les habitudes de l'H, fulva.

Dans tous les changements, soit qu'ils proviennent de persécutions, soit qu'ils proviennent de la commodité, l'intelligence doit entrer en jeu à un certain degré. Le Turdus vulgaris, qui construit dans des situations très variées, fait ressembler son nid aux objets avoisinants (Mac Gillavray, vol. IL, p. 21); mais ceci est pert-être de l'instinct. Pourtant, en apprenant par White (lettre XIV) qu'un turdus de saule — j'ai connaissance d'un cas analogue — ayant été dérangé, comme on le surveillait, cacha l'orifice de son nid, nous pourrions admettre qu'ici il y avait de l'intelligence. Ni le Turdus vulgaris, ni le Turdus cinctus (Mag. of z0ol., t. IT, 1838, p. 429) ne construisent invariablement un dôme à leur nid, lorsque celui-ci est posé dans un endroit abrité. Jesse parle d’une pie qui construisit son nid sur une surface inclinée, dans une tourelle, et éleva

un échafaudage perpendiculaire de bâtons, haut de 10 picds ; ce travail lui prit dix-sept jours; je puis ajouter que des familles de pies (White, Selborne, lettre XXI) ont été connues comme construisant rég*""" :ment leurs nids dans des terriers à lapin. On pourrait citer beau faits analogues. La G, chloropus recouvre parfois, parail-il, ses @ : avant de quitter son nid ; mais, dans un endroit abrité (Nat. Hist. Lreland, t. 1, p. 328), jamais elle ne le fait, dit W. Thompson. Ces oiseaux et les cygnes, qui bâtissent dans l'eau ou près du bord, remontent instinctivement leur nid aussitôt qu'ils s'aperçoivent que le niveau des eaux s'élève (Couch, Illustr. of instinct, p. 223-226). Mais le cas qui suit parait plus curieux encore : M. Yarrell m'a montré un croquis du nid d’un cygne noir d’Australie, qui avait été construit juste dans la ligne de chute des caux d’un toit; pour parer à cet inconvénient, le mâle et la femelle ajoutèrent, en collaboration, un... (1) demi-circulaire au nid, jusqu’à ce que celui-ci s'élendit contre le mur, en deçà de la ligne de chute des eaux ; alors ils poussèrent les œufs dans la portion nouvellement construile, de façon qu'ils fussent tout à fait à sec. Le Corvus pica, dans les circonstances ordinaires, construit un nid remarquable, mais très uniforme; en Norwège, il construit dans les églises ou sous les poutres du toit des maisons, aussi bien que dans les arbres. Dans une partie déboisée de l'Écosse, un couple construisit son nid, pendant plusieurs annécs, dans un buisson de groseillier, qu'il avait barricadé d’une façon extraordinaire, au moyen de chardons et d'épines, de telle sorte qu’ « il eût fallu plusieurs jours de travail à un renard pour s’y introduire ». D'autre part, dans unc région de l'Irlande, où une prime avait été offerte pour chaque œuf et où les pies étaient fort persécutées, un couple construisit son nid au fond d’une haie épaisse el basse, « sans accumuler beaucoup de matériaux susceptibles d'attirer l'attention ». En Cornouailles, M. Couch dit qu’il a vu, l’un près de l’autre, deux nids : l’un, dans unc haie, à moins de 1 mètre de terre et «extraordinairement défendu par une couronne épaisse d'épines ; l’autre, au sommet d’un aune très grêle et solitaire, l’idée étant, évidemment, qu'aucun être n’essaycrait d’escalader un soutien aussi frêle ». J'ai été parfois frappé de la gracilité des arbres choisis par les pies; mais, si intelligent que soit cet oiseau, je ne puis croire qu’il prévoit que les enfants ne pourront pas grimper après de tels arbres ; je crois plutôt qu'ayant choisi un arbre il apprend, par l'expérience, que c’est un endroit sûr (2).

Bien que je ne doute pas que l'intelligence et l'expérience ne viennent

(1) 11 manque ici un mot dans le manuscrit. (G. J. R.) — Mettez segment ou appendice; c’est bien le sens indiqué par la suite. (Trad.)

(2) Pour la Norwège, voir Mag. of zool. and bot., 1838, t. II, p. 311; pour l'Écosse, voir Rev. J. Hall, Travels in Scotland. Voir article Insrincr, in Cycl. of anat. and phys., p. 22. Pour l'Irlande, voir W. Thompson, Nat. Hist, of Ireland, t, 11, p. 329, Pour la Cornouaille, voir Couch, {{lustr, of instinct, p. 213.

pieds ; ce travail pies (White, Selrw ment leurs faits analo- ; avant de quitter dd, t. 1, p. 328), it les cygnes, qui inctivement leur x s'élève (Couch, rait plus curieux :ygne noir d'Ausute des eaux d'un ile ajoutèrent, en à ce que celui-ci les eaux ; alors ils nstruile, de façon les circonstances niforme; en Nor- , du toit des maiboisée de l'Écosse, es, dans un buisextraordinaire, au eût fallu plusieurs tre part, dans une » chaque œuf et où son nid au fond oup de matériaux Couch dit qu'il a haie, à moins de bar une couronne grèle et solitaire, escalader un soudes arbres choisis je ne puis croire après de tels ar- , par l'expérience,

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t. II, p. 311; pour Insrincr, in Cycl.

, Nat. Hist, of Ireof instinct, p. 213.

souvent en jeu, à propos de la nidification, chez les oiseaux, souvent pourtant l'une et l'autre font défaut. On a vu une pie s'efforcer vainement de faire passer un morceau de bois à travers une fenêtre de tourelle, sans s'aviser de l'introduire en long. White (lettre VI) parle de quelques hirondelles qui, année après année, construisaient leur nid sur un mur découvert ; le nid, chaque année, fut entrainé par les eaux. Le Furnarius cunicularius, de l'Amérique du Sud, construit un terrier profond dans les bords boueux des ruisseaux ; et j'ai vu (Journal of researches, p.216) Fe petits Feb creuser en vain de nombreux trous dans les bords ueux autour desquels i ai ' i

les parois n'étaient pas, * Mn ren sets nie is, , paisses pour leurs nids.

Il ÿ a beaucoup de variations qu'on ne peut expliquer en aucune façon : le Totanus macularius (Peabody, Boston Journ. nat. hist, vol III, p. 219) dépose ses œufs tantôt sur le sol nu, tantôt dans des nids rudimentaires construils en herbe. M. Blackwall a cité un cas curicux d'un Emberiza citrinella (rapporté dans Yarrell’s British Birds) qui déposa ses œufs et les couva sur le sol nu; généralement cet oiseau construit sur le sol ou très près de lui; mais on connait un cas où il construisit à une hauteur de 7 pieds. Un nid de Fringilla rælebs (Ann. and Mag. of nat. hist., 1842, vol. VII, p. 281) a été décrit, qui était rattaché par un morceau de ficelle à fouet, faisant un tour autour d'une branche de sapin, puis tissé avec les matériaux du nid ; le nid de cet oiseau peut se reconnaitre presque à la façon élégante dont il est bordé intérieurement de lichen; mais M. Hewitson (Brit. Oology, p. 7) a décrit un nid où des bouts de papier tenaient lieu de lichen, Le Turdus musicus construit dans les buissons ; mais quelquefois, lorsque ceux-ci sont abondants, dns les trous de mur ou sous des toits: on connait deux cas où il avait construit à terre, dans de hautes herbes et sous des feuilles de betterave (W. Thompson, Nat. Hist, of lreland, vol, Ir, p. 136; Couch., Ilustr. of instinct, p. 219). Le Rév. W.-D. Fox m'apprend qu'un « couple excentrique de merles » (T. merula) construisit son nid, pendant trois années de suite, dans du lierre, contre un mur, ct tapissa chaque fois son nid de crin de cheval noir, bien que rien ne düt le tenter à employer cette matière; les œufs n'étaient pas tachetés. Le même excellent observateur a décrit (dans British Oology de Hewitson) le nid de deux hoche-queue, dont un seul était tapissé d’une quantité de plumes blanches. Le turdus à crête d'or (Sheppard, Linn. Trans, vol. XV,p. 14) construit habituellement un nid ouvert, attaché au côté inférieur d'une branche de pin, mais quelquefois sur la branche, et M. Sheppard en a vu un « suspendu, avec un trou dans le côté ». Sur cinquante de ces nids étonnants que construit le Ploceus Philippinensis (Proc. Zool, Soe., 27 juillet 1852), un ou deux présentent une chambre supérieure où niche le mâle ; elle est formée par ‘e creusement de la tige du nid, avec adjonction d’un appentis. Je terminerai en ajoutant deux remarques générales, faites sur ce sujet par deux

380 L'ÉVOLUTION MENTALE CÿEZ LES ANIMAUX.

bons observateurs (Sheppard, in Linn. Trans., vol. XV, p.14, et Blackwall, cité par Yarrell, Brit. Birds, “ol, ler, p. #44) : « Il y a peu d'oiseaux qui ne changent parfois la forme générale de leur nid. » « Il est évident, dit M. Blackwall, que les oiseaux d'une même espèce construisent à des degrés de perfection très variables, car les nids de certains individus sont beaucoup mieux faits que ceux d’autres individus. »

Quelques-uns des cas cités plus haut, tels que celui du totanus, tantôt construisant un nid, tantôt nichant sur le sol, ou celui du Turdus cinctus, tantôt construisant, tantôt ne construisant pas un dôme à son nid, devraient peut-être porter le nom d'instinct double plutôt que celui de vuriation., Mais le cas le plus curieux d'instinct double que j'aie rencontré est celui du Sylvia cisticola, cité par le docteur P. Savi (Ann. des se. nat., t. Il, p. 126). A Pise, cet oiseau fait, chaque année, deux nids : l'un, le nid d'automne, est composé de feuilles cousues ensemble au moyen de toiles d'araignée, de duvet provenant des plantes, et est placé dans les marais; le nid de printemps est placé dans les touffes d'herbes des champs de maïs, et les feuilles ne sont pas cousues ensemble ; mais les parois sont plus épaisses, et les matériaux employés sont très différents. Dans ces cas, comme cela a été remarqué plus haut à propos des organes du corps, une modification considérable, et en apparence brusque, serait effectuée dans l'instinct de cet oiseau, s'il ne conservait l'habitude que de faire un seul de ces deux modèles de nid.

Dans certains cas, où la même espèce s'étend dans des climats difrérents, le nid diffère : . Artamus sordidus construit, en Tasmanie, un nid plus grand, plus compact et plus élégant qu'en Australie (Gould, Birds of Australia). Le Sterna minuta, d'après Audubon (Ann. of nat. hist., vol. II, p. 462, 1839) se creuse simplement une petite dépression dans les États-Unis du Midi et du Sud: « mais, sur la côte du Labrador, il construit un grand nid, très confortable, formé de mousse sèche, bien feutrée, et presque aussi grand que celui du Turdus migratorius. Les Icterus Baltimore (Peabody, Boston Joun. of nat. hist., vol. III, p. 97), « qui construisent dans le Sud, font leur nid avec de la mousse légère qui laisse passer l'air, et ne le tapissent pas au dedans ; dans le climat frais de la Nouvelle-Angleterre, ils construisent leur nid avec des substances douces, tressées ensemble et tapissées, à l’intérieur, de matières conservant bien la chaleur ».

Habitations des mammifères. — J'aurai peu de choses à dire à ce propos, ayant beaucoup parlé des nids des oiseaux.. Les constructions qu'élève le castor sont depuis longtemps célèbres; mais nous voyons quelque chose qui aurait pu perfectionner ses instincts merveilleux : je veux parler de la maison plus simple que construit un animal voisin, le Fiber zibeticus, et qui, d’après Hearne (1), rappelle cependant celle du cas-

(1) Hearne’s Travels, p.880. Hearne est celui qui a donné la meilleure description des mœurs du castor (p. 227-236).

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tor. Les castors solitaires d'Europe n’exercent pas leur art de constructeur, ou bien ils l'ont oublié en grande partie. Certaines espèces de rats habitent maintenant régulièrement le toit des maisons (1); mais d'autres espèces logent dans les arbres creux, modification analogue à celle des hirondelles. Le docteur André Smith m'apprend que, dans les parties désertes de l'Afrique du Sud, les hyènes ne vivent pas dans des terriers, au lieu que, dans les parties habitées et moins tranquilles, elles en ont (2), Plusieurs mammifère: et oiseaux habitent ordinairement dans les terriers laits par d'autres animaux; quand ils n'en trouvent pas, ils s'en creusent eux-mêmes (3).

Dans le genre Osmia (famille des abeilles), les différentes espèces non seulement diffèrent d'une façon remarquable quant à leurs instincts, comme le rapporte M. F. Smith (#), mais les individus d'une même espèce varient beaucoup à cet égard ; c'est un exemple de la loi qui semble certainement exacte à l'égard des organes corporels, que les parties qui différent le plus, dans des espèces alliées, sont aussi celles qui sont le plus sujettes à varier dans une même espèce.

J'apprends par M. Smith qu'une autre abeille, la Megachile maritima, lorsqu'elle est près de la mer, creuse son nid dans les talus de sable ; au lieu que, dans les régions boisées, elle les creuse dans des poteaux (5).

J'ai discuté maintenant plusieurs des classes les plus extraordinaires d'instinets : mais il est diverses remarques qu'il me semble encore utile de faire. D'abord, quelques cas de variations qui m'ont frappé. Une araignée, qui avait élé estropiée et ne pouvait filer sa toile, changea ses habitudes sous l'influence de la nécessité ; elle devint chasseuse — ce qui est l'habitude d'un grand groupe d'araignées (6). Quelques insectes possèdent deux instincts très différents dans des circonstances différentes, ou à des époques différentes de la vie : l’un des deux pourrait être seul conservé, grâce à la sélection naturelle, et il y aurait de cette façon une différence apparente abrupte entre l'instinct de cet insecte et celui de ses alliés les plus proches ; ainsi, la larve du Cionus scrophulariæ, lorsqu'elle est élevée sur la scrofulaire, excrète une substance visqueuse en forme de vessie transparente, dans laquelle elle subit sa métamorphose ; mais lorsqu'elle vit naturellement, ou a été transportée

(1) Rev. L. Jenyns, in Linn. Trans., vol. XVI, p. 166.

(2) Le cas parfois cité de lièvres ayant creusé des terriers dans un endroit découvert (Ann. of nat. hist., vol. V, p. 362) me semble avoir besoin d’être vérifié. N'utilisaient-ils pas de vieux terriers à lapin?

(3) Zooloay of the voyage of the Beagle : Mamimalia, p. 90.

(4) Catal. of british hymenoptera, 1855, p. 158.

(5) Ici suit un passage sur les instincts du parasitisme, de l'esclavagisme, et de la construction des cellules, publié dans l’Origine des espèces. (G. J.R.)

(6) Cité d'après sir J. Banks, in Journ. Linn, Soc.

par l’homme, sur un verbascum, elle devient fouisseuse et subit sa mélamorphose à l’intérieur d'une feuille (1). Parmi les chenilles de certains lépidoptères, il y a deux grandes catégories : les unes s’enfoncent dans le parenchyme des feuilles ; d’autres les enroulent avec grande habileté ; quelques-unes, à l’état jeune, sont fouisseuses, puis se mettent à enrouler les feuilles : et ce changement était considéré comme tellement important — et avec raison — que c’est tout récemment seulement que l'on a découvert que ces chenilles élaient de même espèce (2). La phalène Angoumois pond généralement deux séries d'œufs; les premiers éclosent au printemps et ont été déposés en automne sur des grains de maïs emmagasinés dans les greniers; kes insectes sc dirigent tout de suite vers les champs, et déposent leurs œufs sur le maïs en place au lieu de les déposer sur les graines nues et emmagasinées qui les entourent ; les phalènes de la seconde série, nés des œufs déposés sur le maïs en place, éclosent dans les greniers; ces phalènes ne quittent pas les greniers : ils déposent leurs œufs sur les grains qui les entourent, et de ces œufs sortent les phalènes de printemps qui ont un instinct différent, consistant à poser leurs œufs sur le maïs en place (3). Quelques araignées chasseuses, lorsqu'elles ont des œufs et des jeunes, cessent de chasser et filent une toile pour attraper leur proie; c’est le cas en particulier pour une salticus, qui dépose ses œufs dans des coquilles d’escargots, et, à cette époque, file une grande toile verticale (4). Les pupæ d'une espèce de fourmi sont quelquefois (5) à nu, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas enfermées dans un cocon; c’est ici, sans contredit, une variation très remarquable : on dit qu'elle se rencontre également chez la puce commune. Lord Brougham (6) rapporte un cas remarquable d’instinet, savoir celui du poussin dans l'œuf, qui creuse un trou, « puis détache de petits fragments avec son bec, jusqu'à ce qu'il ait détaché un segment de l'œuf, 11 opère toujours de droite à gauche, et détache toujours le segment du gros bout de l'œuf ». Mais cet instinct n’est pus tellement invariable, car on m'a assuré, à Eccalobeion (mai 1840), que l'on avait observé des cas où des poussins avaient commencé si près du bout large qu'ils ne pouvaient sortir par le trou ainsi formé : il leur fallut recommencer à travailler de façon à enlever une autre bande plus large de la coquille ; parfois, en outre, ils ont commencé à l'extrémité pointue de la coquille. Le fait de la régurgitation occasionnelle des aliments, chez

) Hüber, in Mém. Soc, phys. de Genève, t. X, n. 38. ) Westwood, in Gardener’s Chronicle, 1852, p. 261.

f3) Bonnet, cité par Kirby et Spence, Entomology, vol. II, p. 480.

(4) Dugès, in Ann. des se. nat., 2 sér.,t. VI, p. 196.

(5) F. Smith, in Trans, Ent. Soc., vol, IL, nouv. sér., part. II, p.97. De Geer, cité par Kirby et Spence, Entomology, t, ILI, p. 227.

(6) Dissertation on natural hist., vol, Ier, p. 417.

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.I, p.97. De Geer,

le kangourou(1), devrait peut-être ètre regardé comme provoqué par une modification intermédiaire ou variable d'organisation, plutôt que d’instinet ; néanmoins, le fait st digne de remarque. Il est notoire qu'une même espèce d'oiseau a, dans des régions différentes, des facultés vocales légèrement différentes : et un observateur excellent remarque qu'une « couvéc irlandaise de perdreaux se lève sans pousser un cri, alors que, sur la côte opposée, la couvée écossaise crie de toutes ses forces quand elle se lève (2) ». |

Bechstein dit que, d'après une expérience de plusieurs années, il est assuré que, chez le rossignol, il y a une tendanec à chanter de nuit ou de jour, selon les familles, et que cette tendance se transmet par hérédité (3). Il est à remarquer que beaucoup d'oiseaux ont la faculté de siffler des airs longs et difficiles, et d'autres, comme la pie, celui d’imiter toutes sortes de sons : et pourtant, à l’élat de nalure, ces oiseaux ne manifestent jamais ces facultés (4).

Comme il y a souvent beaucoup de difficulté à imaginer comment un instinct a pu nailre, il peut être utile de citer quelques exemples, entre plusieurs, d’habitudes accidentelles et curieuses, qui ne peuvent être regardées comme des instincts réguliers, mais qui pourraient, d’après notre théorie, donner naissance à ceux-ci. Ainsi, on connaît plusieurs cas (5) d'insectes ayant des habitudes très différentes qui se sont développés dans le corps de l'homme : c'est un fait très remarquable, étant donnée la température à laquelle ils ont été exposés, et qui peut servir à expliquer l'origine de l'instinct de l’œstre. Nous pouvons voir combien l'association la plus étroite pourrait se développer chez les hirondelles, car Lamarck (6) un jour vit une douzaine de ces oiseaux occupés à aider un couple, dont le nid avait été dérobé, avec tant d'ardeur que le lendemain le nouveau nid fut achevé : et d’après les faits cités par Mac Gillavray (7), il est impossible de douter que les anciens récits ne soient exacts, lorsqu'il y est dit que les hirondelles s'associent parfois pour en-

(1) W.-C. Martin, in Mag. of nat, hist, nouv. sér., vol. IT, p. 323.

(2) W. Thompson, in Nat, Hist, Ireland, vol. Il, p. 65, dit qu'il a souvent remarqué ce fait, et qu’il est bien connu des chasseurs.

(3) Stuben-Vôgel, 1840, p. 323, 205, 265.

(4) Blackwall, Researches in zoology, 1834, p. 158. Cuvier, il y a longtemps, remarqua que tous les passereaux ont une organisation analogue de l'organe vocal; et pourtant peu d’entre eux — les mâles seulement — chantent; ceci montre que l’analogie de l'organisation ne donne pas toujours naissance aux mêmes habitudes, (A l'égard des oiseaux qui imitent les sons qu'ils entendent, lorsqu'ils sont en captivité, sans le faire lorsqu'ils sont libres, voir chapitre xtv, où il est établi que certains oiseaux à l'état sauvage imitent les sons produits par d'autres espèces.) (G. J, R.)

(5, Rév. L. Jenyns, Obs. in nat, hist, 1846, p. 280,

(6) Citation de Geoffroy Saint-Hilaire dans Ann. des mus,, t. IX, p. 471,

(7) British Birds, vol, III, p. 591.

sevelir vivants les moineaux qui se sont emparés de leurs nids. Il est bien connu que les abeilles de ruche qui ont été négligées « prennent l'habitude de piller leurs voisins plus industrieux », et alors on les appelle pirates. Hüber cite un cas beaucoup plus remarquable de certaines abeilles de ruche qui prirent presque entièrement possession d’un nid de bourdon : pendant trois semaines, celles-ci continuèrent à accumuler du miel, puis le rendirent, sur les sollicitations, sans violence, du bourdon (1). Ceci rappelle les lestris, qui vivent exclusivement en donnant la chasse aux autres goélands et en les obligeant à rendre leurs aliments (2).

Chez l'abeille de ruche, il s’exécute parfois des actes que nous devons classer parmi les actes instinctifs les plus étonnants : et pourtant ces instincts ont dû souvent demeurer latents pendant plusieurs générations ; je veux parler de la mort de la reine, époque à laquelle plusieurs larves d’ouvrières sont nécessairement détruites, d’autres mises dans de grandes cellules et nourries d'aliments royaux, ce qui les rend fertiles ; puis, quand la ruche a de nouveau une reine, les mâles sont tous tués à coup sûr par les ouvrières, en automne ; au contraire, s’il n'y a pas de reine, pas un seul mâle n'est tué (3). Ce qui peut peut-être, dans notre théorie, projeter un peu de lumière sur ces faits mystérieux, mais exactement connus, c’est la considération que l’analogie avec d’autres membres de la famille des abeilles nous ferait croire que l’abeille de ruche descend d’autres abeilles qui avaient régulièrement plusieurs femelles dans le même nid, durant la même saison, et qui ne détruisaient jamais leurs propres mâles ; de sorte que le fait de ne pas détruire les mâles et de donner une nourriture normale aux larves additionnelles n’est peut-être qu'un retour à l'instinct ancestral, et, comme dans le cas des organes revenant à leur structure primitive, ce retour est peut-être susceptible de se produire après plusieurs générations (4).

J'en viens maintenant à quelques cas particulièrement difficiles, dans notre théorie, la plupart étant parallèles à ceux que j'ai cités en discutant au chapitre vi la question des organes du corps. Ainsi nous ren-

(1) Kirby et Spence, Entomology, vol. II, p. 207. Le cas cité par Huber £e trouve à la page 119,

(2) Il y a des raisons de supposer (Mac Gillavray, British Birds, vol. V, p. 500) que certaines espèces ne peuvent digérer que les aliments déjà digérés en partie par d’autres oiseaux.

(3) Kirby et Spence, Entomology, vol, II, p. 810-513.

(4) A l'égard de la question de savoir pourquoi il y a tant de mâles qu'il faille les tuer, voir l'{ntelligence des animaux. Je suggère que parmi les ancêtres de l'abeille, les mâles ont pu rendre des services comme ouvriers, Mais peut-être les mâles peuvent-ils être, même maintenant, utiles en qualité de nourrices pour

les larves, car un éleveur d'abeilles expérimenté m'apprend qu’il suppose que tel est Le cas. (G. J, R.)

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controns parfois le même instinct chez des animaux extrèmement éloignés l’un de l’autre dans l'échelle zoologique, et qui, par conséquent, ne peuvent tenir cette particularité de la communauté d’origine. Le molothrus (oiseau assez analogue aux étourneaux), de l'Amérique du Nord

et du Sud, a les mêmes habitudes que le coucou; mais le parallélisme est chose si répandue dans la nature, que la coïncidence n’est pas chose ! très étonnante, Le parallélisme d'instinct des fourmis blanches (névroptères) et des fourmis noires (hyménoptères) est un fait beaucoup plus remarquable : mais le parallélisme est, semble-t-il, loin d'être étroit. Peut-être l'exemple le plus remarquable que l'on connaisse de l’acquisition d'un même instinct, d'une façon indépendante, par deux animaux très éloignés l’un de l’autre, est-il celui d’une larve de névroptère et d'une larve de diptère, ayant toutes deux la même habitude de creuser

un puils conique dans le sable meuble, demeurant immobiles au fond,

et, si la proie est sur le point de s'échapper, lançant des jets de sable tout autour (1).

On a affirmé que certains animaux sont doués d’instinct, non pour leur bien-être individuel, ni pour le bien de la communauté ou de l'espèce, » mais pour le bien d’autres espèces, bien que cessinstincts les mènent à leur propre destruction : ainsi l'on a dit que les poissons émigrent de façon que les oiseaux et les autres animaux puissent en faire leur proie (2) ; ceci est impossible à admettre, étant donnée notre théorie de la sélection naturelle de la modification de l'instinct, utile à l'individu même qui la présente. Mais je n’ai pas rencontré de faits qui soient de nature à venir à l'appui de cette manière de voir et méritant qu'il en soit tenu compte. Des erreurs de l'instinct peuvent, comme nous le verrons tout à l'heure, nuire à une espèce et profiter à une autre : une espèce peut être obligée, ou même semble être amenée par la persuasion à donner ses aliments ou ses sécrétions à une autre espèce ; mais qu’un animal ait été spécialement doté d’un instinct conduisant à sa propre destruction, ou à son propre mal, voilà ce que je ne saurais croire tant qu’on n'aura pas cité des faits plus probants que ceux que l’on a rappelés jusqu'ici.

Un instinct qui ne s'exerce qu'une seule fois durant la vie d’un animal semble, à première vue, constituer un obstacle considérable à notre théorie ; mais, si cet instinet est indispensable à l'existence de l'animal,

il n’y à pas de bonne raison pour qu'il n'ait pas été acquis grâce à la sélection naturelle, comme les organes qui ne servent qr'une fois, tels que le bout dur du bec du poussin, les mâchoires temporaires de la larve des phryganes, qui servent exclusivement à ouvrir les parois de soie de

(1) Kirby et Spente, Entomology, vol, 1er, p. 429-435, (2) Linné, Amænitates Academicæ, vol. 11, et Alison, article INSTINCT, in Cycl. of anat. and physiol,, p.15.

son singulier élui et qui ensuite tombent pour toujours (1). Néanmoins, il est difficile de ne pas éprouver un étonnement sans limites lorsqu'on entend parler de la chenille, par exemple, qui se suspend d’abord par la queue à une petite corde de soie rattachée à quelque objet, qui subit ensuite sa métamorphose; qui, après quelque temps, se fend selon un des côtés, de sorte que la larve est mise à nu, dépourvue de membres ou d'organes du sens, gisant au fond de la partie inférieure de la vieille peau éclatée, en forme de sac, de la chenille: la peau sert d'échelle, que la larve escalade en s’accrochant aux parties qui séparent les segments abdominaux ; puis, s'orientant au moyen de sa queue, garnie de petits crochets, la larve s'attache, puis se dégage el se débarrasse de la peau qui lui a servi d'échelle /2). Je suis tenté de citer un autre cas ; c’esc celui de la chenille d'un papillon (le thekla), qui vit dans la grenade, mais qui, lorsqu'elle est gorgée, se fait un chemin jusqu’à l'extérieur avec ses mâchoires (rendant ainsi possible la sortie du papilion, avant l'expansion complète de ses ailes) ; elle rattache ensuite la pointe du fruit à l'arbre, au moyen de fils de soie, de façon qu'il ne puisse tomber avant que la mélamorphose soit complète. Ainsi, dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la larve travaille à la sûreté de la chrysalide et de l’insecte adulte, Notre étonnement, en présence de ces manœuvres, est très légèrement diminué, lorsque nous apprenons que plusieurs chenilles, pour leur propre sécurité, attachent, d'une façon plus ou moins parfaile au moyen de fils de soie, des feuilles à leur pétiole ; et qu'une autre chenille, avant de devenir chrysalide, incurve les bords d’une feuille l’un vers l’autre, tapisse une face d’une toile ue soie, puis rattache ceite loile au tronc et à une branche de l'arbre : la feuille se dessèche bientôt el tombe, mais le cocon de soie reste attaché au tronc et à la branche ; dans ce cas, le processus diffère peu de ceiui de la formation ordinaire du cocon et de son rattachement à un objet quelssique (3).

Une difficulté beaucoup plus grande eat celle qui est représentée par les cas où les instincts d'une espèce diffèrent beaucoup de ceux des espèces alliées. C'est ce qui existe dans le cas, cité plus haut, de la thekla du grenadier : el je ne doute pas qu'on ne püt recueillir beaucoup d'exemples analogues. Mais nous ne devrions jamais oublier combien peu de caose les vivants sont par rapport aux morts, parmi les insectes dont les divers ordres ont existé si longtemps sur terre. En outre, exactement comme pour les organes corporels, j'ai été surpiis de voir combien souvent, lorsque je croyais avoir mis la main sur un cas d'instinel parfaitement isolé, je découvrais, en poursuivant mes recherches, au moins des traces d'inslincts se rattachant graduellement et en série à celui-ci.

(1) Kirby et Spence, Entomology, vol, IL, p. 287,

(2) Joid., p. 208-211.

(3) J, O. Westwood, Trans. Ent. Soc., vol. IT, p. 1,

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rs (1). Néanmoins, ; limites lorsqu'on end d’abord par la e objet, qui subit se fend selon un urvue de membres rieure de la vieille eau sert d'échelle, | séparent les sega queue, garnie de se débarrasse de la citer un autre Cas ; vit dans la grenade, | jusqu'à l'extérieur > du papilion, avant ite la pointe du fruit il ne puisse tomber dans ce cas, COMME é de la chrysalide et de ces manœuvres, 1s que plusieurs chefaçon plus ou moins r pétiole; et qu'une rve les bords d'une je soie, puis rattache a feuille se dessèche ché au tronc et à la eiui de la formation jet quels sique (3).

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J'ai souvent senti que les inslinets vulgaires et puérils constituaient, à l'égard de ma théorie, un obstacle plus grand que ceux qui ont à si juste titre excité l'étonnement de l'humanité ; car un instinct, s’il n’est pas réellement d'une importance considérable dans la lutte pour l'existence, ne peut avoir été formé ni modifié par la sélection naturelle. Peut-être l'exemple le plus frappant que l'on puisse donner est-il celui des abeilles ouvrières, disposées en file et renouvelant, au moyen d'un mouvement particulier de leurs ailes, l'air de la ruche bien close : cette ventilation a été imitée artificiellement (1), et, comme elle est pratiquée même en hiver, on ne saurait douter qu’elle n'ait pour but d'amener de l'air pur et de chasser l'acide carbonique ; c'est donc une opération indispensable, et nous pouvons imaginer les phases par lesquelles cette habitude a dù passer — quelques abeilles ayant d'abord été jusqu’à l'entrée, pour s'éventer elles-mêmes — avant de devenir instinctive. Nous admirons la prudence qui pousse la poule faisane, comme l'a remarqué Waterton, à voler hors de son nid, de façon à ne pas laisser de piste que puissent flairer les animaux de proie; mais ceci encore peut être de grande ulilité à l'espèce. il est plus surprenant que l'instinct puisse conduire de petits oiseaux nidificaleurs à enlever les œufs cassés et les excréments des jeunes, d'autant que chez les perdrix, dont les jeunes suivent immédiatement les parents, les œufs brisés sont laissés à l’entour du nid. Mais, lorsque nous apprenons que les nids des oiseaux (kalcycnidæ) dont les excréments ne sont pas entourés d’une pellicule ct, par conséquent peuvent à peine être enlevés par les parents, sont, par cela même, «rendus très visibles (2) » ; lorsque nous réfléchissons à la quantité des nids qui sont détruits par les chats, nous ne saurions plus longtemps regarder ces instincts comme étant de médiacre importance. Mais il est des instincts que l'on ne peut guère s'empêcher de regarder comme de simpies tics ou comme des jeux : par exemple, un pigeon d’Abyssinie, lorsqu'on lui tire dessus, plonge de façon presque à toucher le chasseur, puis remonte à une hauteur extraordinaire (3); le biscacha (lagostomus) rassemble presque toujours toute sorte de débris : des ossements, des pierres, des excréments desséchés, cte., autour de son terrier ; les guanacos ont, comme les mouches, l'habitude de retourner toujours au même endroit pour y déposer leurs excréménts : j'en ai vu un tas de 8 mètres de diamètre ; comme cette habitude se rencontre chez toutes les espèces de ce genre, elle doit être instinctive ; mais il est malaisé de penser qu'elle puisse être en quoi que ce soit utile à l'animal, bien qu’elle le soit aux Péruviens, qui emploient ce fumier desséché en guise de combustible (4).

(1) Kirby et Spence, Entomology, vol. 11, p. 193.

(2) Blyth, in Mag. of nat. hist, nouv. sér., vol. II. (3) Bruce, Travels, vol, V, p. 187.

(4) Voir mon Journal o* researches, p. 167, pour le guanaco, et p. 445 pour

Il est probable que l'on pourrait rassembler nombre de faits analogues.

Si étonnants et admirables que soient la majorité des instincts, ils sont loin de pouvoir ètre considérés comme absolument parfaits : il y a ‘une lutte constante dans toute la nature entre l'instinct, chez l'un, d'‘chapper à l'ennemi; chez l’autre, d'attraper sa proie. Si l'instinct de l’araignée est admirable, celui de la mouche, qui se précipite dans ses pièges, est inférieur à cet égard. Les sources rares et accidentelles de danger ne sont pas évitées : si la mort s'ensuit inévitablement, et si les créatures n'ont pas pu s'instruire en voyant souffrir les autres, il semble qu'aucun instinct protecteur n’est acquis ; ainsi la région qui avoisine une solfatare de Java est seméc de carcasses de tigres, d'oiseaux et d’une quantité d'insectes, qui sont tués par les exhalaisons malftisantes : la chair, la peau et les plumes sont conservés, mais les os sont entièrement consumés (1). L'instinct migrateur se trouve parfois en défaut, et les animaux alors, nous l'avons vu, sont perdus. Que devons-nous penser de la puissante impulsion qui amène leslemmings, les écureuils, les hermines (2), et d’autres animaux qui ne sont pas régulièrement migrateurs, à se rassembler parfois et à s'engager dans une course à travers de grandes rivières, des lacs et même dans la mer, où de grandes quantités périssent, où même il semblerait que tous périssent? L’impulsion originelle semble venir de ce que le pays est surchargé d'animaux, mais il est douteux que, dans tous les cas, il y ait réellement pénurie d'aliments. Toute l’af-

faire est inexplicable. Est-ce le mème sentiment qui pousse les hommes à s’assembler, lorsqu'ils sont en détresse ou dans la peur, qui agit sur ces animaux ? {Ces migrations, ou plutôt ces émigralions occasionnelles, viennent-elles de l'espoir vague de la découverte d’une terre nouvelle et meilleure ? Les émigrations occasionnelles d'insectes de diverses sortes, associés ensemble, qui, comme je l’ai vu, doivent périr par milliers innombrables dans la mer, sont encore plus remarquables, ces insectes

le biscacha. Beaucoup d’instincts étranges se rapportent aux excréments, comme chez le cheval sauvage de l'Amérique du Sud (voir Voyages d’Azara, vol, ler, p. 373), chez la mouche domestique et chez les chiens. Pour les dépôts urinaires de l'hyrax, voir Missionary Travels de Livingstone, p. 22.

(1) Von Buch, Descript. phys. des iles Canaries, 1836, p. 423, d’après M. Reinwardts, dont l’autorité est indiscutable.

(2) L. Lloyd, Scandinavian Adventure, 1854, vol. II, p.77, donne un excellent récit de la migration des lemmings : quand ils traversent un lac et qu'ils rencontrent un bateau, ils montent d’un côté et redescendent du côté opposé. De grandes migrations ont eu lieu en 1789, 1807, 1808, 1813, 1893. Il semble qu’en tin de compte tous meurent. Voir le récit de Hôgstrôm in Swedish Acts, vol, IV, 1763, relatif aux hermines émigrant et se jetant à la mer. Voir le récit de Bachman (Mag. of nat. hist, nouv. sér.,t, III, 1839, p. 229), relatif à la migration

des écureuils : ce sont de mauvais nageurs, et pourtant ils traversent de grandes rivières,

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appartenant à des familles dont aucune espèce n’est naturellement sociale ni même migratoire (1).

L'instinct social est indispensable à quelques animaux, il est utile à un nombre plus grand enccre, pour les avertir rapidement du danger; il ne paraît agréable qu'à quelques animaux. Mais on ne peut s'empêcher de penser que cet instinct va quelquefois jusqu'à l’excès et est nuisible : les antilopes de l'Afrique du Sud et les pigeons voyageurs de l'Amérique du Nord sont suivis d’une foule d'animaux et d'oiseaux carnassiers, qui eussent eu peine à vivre si leur proie eût été disséminée. Le bison de l'Amérique du Nord émigre en si grandes troupes que, lorsque le troupeau arrive à des passages étroits sur les bords des rivières, les premiers, d'après Lewis et Clarke {?}(2), sont souvent culbutés daus les précipices el mis en pièces. Pouvons-nous croire, lorsqu'un herbivore blessé retourne vers son troupeau, et est attaqué et tué par ses compagnons, que cet instinct très répandu et très cruel soit de quelque utilité à l'espèce ? On a remarqué que, parmi les cerfs (3), ceux-là seuls qui ont élé beaucoup poursuivis par les chiens sont conduits par un sentiment de protection individuelie à chasser leur compagnon blessé ou poursuivi, qui amèncrail du danger au troupeau. Mais les intrépides éléphants sauvages « attaqueront lâchement un éléphant qui se sera échappé dans la jungle, avec ses attaches encore aux pieds (4) ». J'ai vu des pigeons domestiques

attaquer ct blesser grièvement de jeunes oiseaux malades, ou tombés du nid.

(1) M. Spence, dans son Anniversary Address à la Société entomologique, en 1848, a fait quelques excellentes remarques sur la migration occasionnelle des insectes, et il montre combien la chose est inexplicable. Voir aussi Kirby et Spence, Entomology, vol. II, p. 12; et Weissenborn, Mag. of nat. hist., nouv. sér., t. III, 1834, p. 516, pour des détails intéressants relativement à une grande migration de libellules suivant généralement le cours des rivières,

(2) Le point d'interrogation existe dans le manuscrit. (G. J. R.)

(3) W. Scope, Art of deer stalking, p. 93.

(4) Corse, dans Asiatic Researches, vol, IIT, p. 272. Ce fait est d’autant plus étrange qu’un éléphant qui s'était échappé d’une fosse fut observé par plusieurs témoins qui le virent s'arrêter et aider, au moyen de sa trompe, son compagnon à sortir de la fosse. (Athenæum, 1840, p. 238.) Le capitaine Sullivan, de la marine royale, m'apprend qu'il vit, pendant plus d'une demi-heure, aux iles Falkland, un canard /ogger headed défendre un oie des plateaux contre les attaques répétées d'un milan. L’oie alla d’abord à l'eau; le canard nagea à côté d'elle, la défendant de son bec vigoureux ; quand l’oie se raîna à Lerre, le canard suivit, tournant autour d’elle sans cesse, et quand l'oie reprit la mer, le canard la défendait encore vigoureusement. Pourtant, en d’autres circonstances, ce canard ne s'associe Jamais avec celte oic, leur nourriture et leur habitat élant entièrement différents. Je crains bien, d'après ce que nous voyons des petits oiseaux donnant la chasse au milan, qu’il serait beaucoup plus philasophique d’attribuer la conduite du cauard plutôt à la haine du milan qu'à sa bienveillance à l'égard de l’oie,

Le coq faisan chante bruyamment, comme chacun le sait, quand il gagne son perchoir : il trahit ainsi sa présence au braconnier (1). La poule sauvage de l'Inde, comme me l’apprend M. Blÿth, glousse comme sa progéniture domestique, quand elle a pondu un œuf, ce qui fait que les indigènes découvrent son nid, A la Plata, le furnarius construit un gros nid de boue, en forme de four, dans un endroit aussi découvert que possible, sur un rocher nu, au sommet d’un poteau ou sur une tige de cactus (2); dans une région très habitée, avec des enfants malfaisants, l'espèce serait bientôt détruite. Le grand oiseau-boucher cache son nid très mal ; le mâle, pendant l’incubation, et la femelle après l’éclosion, trahissent leur présence par des cris rauques, nombreux (3). De mème une espèce de musaraigne, à l’île Maurice, trahit continuellement sa présence, en criant dès qu'on l'approche. Nous ne pouvons pas dire que ces défaillances de l'instinct manquent d'importance, en ce qu’elles se rapportent principalement à l’homme ; car, de même que nous voyons exister une sauvagerie instinctive se rapportant à l’homme, il ne semble pas qu'il y ait de raisons pour que d’autres instincts ne lui fussent pas rapportés,

Le nombre des œufs de l’autruche d'Amérique, dispersés sur tout le pays et gaspillés, a déjà été remarqué. Le coucou dépose quelquefois deux œufs dans le mème nid, ce qui amènera à coup sùr l’expulsion d’un des deux jeunes oiseaux. Les mouches, a-t-on souvent affirmé, font de nombreuses erreurs et déposent leurs œufs dans des substances qui ne sont pas aptes à servir de nourriture à leurs larves, Une araignée (4) s’emparera avec avidilé d’une petite boule de coton, quand on lui a enlevé ses œufs, qui sont entourés d’une enveloppe de soie ; mais, si on lui donne le choix, elle préférera ses propres œufs et n’acceptera pas toujours la boule, si on la lui présente une seconde fois; nous voyons donc que le

À [ bon sens ou la raison corrige une première erreur. Les petits oiscaux sa- tisfont souvent leur haine en courant après l'épervier, et peut-être qu’en agissant ainsi ils détournent son attention ; mais souvent ils font erreur ct persécutent (comme je l'ai vu) des espèces innocentes ou étrangères. Les renards et d’autres animaux carnassiers détruisent souvent beaucoup plus de proies qu'ils n’en peuvent consommer ou emporter ; le coucou à abeilles tue beaucoup plus d'abeilles qu'il n’en saurait manger, et

« se livre déraisonnablement à cet exercice, tout le long du jour, sans s’interrompre (5) ». Une reine d'abeilles, enfermée par Hüber de telle sorte qu’elle ne pouvait déposer ses œufs dans des cellules d’ouvrières, ne voulut pas les déposer; elle les laissa tomber, et les ouvrières les

(1) Rév. L. Jenyns, Observations in natural history. 1816, p. 100.

(2) Journal of researches, p. 95.

(3) Knapp, Journal of a naturalist, p.188.

(4) Ces faits ont été cités par Dugès dans Ann. des sc.nat., 2 sér.,t, VI, p.196, (5) Bruce, Travels in Abyssinia, vol, V, p. 179,

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t.,2sér.,t. VI, p.196.

mangèrent, Une reine non fécondée ne peut pondre que des œufs mâles; mais ceux-ci, elle les dépose dans les cellules d'ouvrières et les cellules royales : c’est là une aberration de l'instinct qui n’est pas surprenante dans ces circonstances, mais «les ouvrières mêmes agissent comme si leur instinct souffrait de l'état imparfait de leur reine, car elles nourrissent ces larves mâles avec les confitures royales et les traitent comme elles traitcraient la véritable reine (1) ». Mais, ce qui est plus surprenant, les ouvrières, parmi les bourdons, essayent habituellement de prendre et de manger les œufs de leur propre reine : et l'activité la plus vigilante des reines est à peine « suffisante pour empêcher ces violences (2) ». Cette étrange habitude instinctive peut-elle être de quelque utilité à l'abeille? Etant donnés les innombrables et admirables instincts qui se rapportent tous à l'éducation et à la multiplication des jeunes, pouvonsnous croire, avec Kirby et Spence, que cet étrange instinct aberrant leur ait été donné pour « maintenir la somme de population dans les limites voulues »? L'instinct qui pousse l’araignée femelle à attaquer sauvagement et à dévorer le mâle auquel elle vient de s’accoupler est-il de quelque utilité pour l'espèce (3)? Sans doute, le cadavre de son époux la nourrit ; en attendant quelque explicalion meilleure, nous en sommes réduits à admettre cet utilitarisme grossier, qui, il faut l'avouer, n’est pas incompatible avec la théorie de la sélection naturelle. Je crains bien qu'il ne soit possible d'ajouter aux cas qui précèdent une longue énuméralion de cas analogues.

Conclusion. — Nous avons, dans ce chapitre, étudié principalement les instincts des animaux au point de vue de savoir s'ils ont pu être acquis par les moyens indiqués par notre théorie, ou si, même si les plus simples l'avaient pu être de celle façon. les autres instincts sont si complexes et si étonnants qu'ils aient au ètre conférés d’une façon spéciale : d'où le renversement de ma tüéorie. Nous rappelant les faits relatifs à l'acquisition, par l'intermédiaire de la sélection naturelle, de tics sponlanés ou de modifications de l'instinct ; ou par l'intermédiaire de l’éducation et de l'habitude, aidées à un léger degré par l’imitation, d’actes et de dispositions héréditaires, chez nos animaux domestiques ; nous rappelant leur parallélisme (sujet à avoir moins de temps) par rapport aux instincts des animaux à l’état de nature ; nous rappelant encore qu'à l’état de nature les instincts varient certainement dans une légère mesure ; nous rappelant combien généralement nous trouvons dars des animaux alliés, mais distincts, une transition vers les instineis les plus complexes, montrant qu'il est tout au moins possible qu'un instinct complexe ait été acquis par des pas successifs, et indiquant en outre, géné-

(1) Kirby et Spence, Entomology, 3e éd., vol. IT, p. 161.

(2) Ibid., vol, Ier, p. 380,

(3) Zbid., vol. Ier, p. 280. Une longue liste de divers insectes qui, soit à l’état larvaire, soit à l’état d’insecte parfait, se dévorent mutuellement, y est citée.

ralement, d'après notre théorie, quels sont en effet les pas par lesquels l'instinct a été acquis, d'autant plus que nous supposons que les instincts alliés sont nés, à différentes phases de l’évolution, d’un ancètre commun, et, par conséquent, ont conservé, plus ou moins intacts, les instincts des diverses lignées ancestrales de toute espèce quelconque ; nous rappelant donc tout ceci, ct aussi la certitude que les instincts sont aussi importants pour l'animal que les organes qui leur correspondent généralement, et que dans la lutte pour l'existence, dans des conditions changeantes, de légères modifications de l'instinet ne sauraient guère manquer d'être parfois profitables aux individus, je ne vois pas qu'il y ait d'obstacle insurmontable à notre théorie, Même dans l’instinet le plus merveilleux que nous connaissions, celui qui pousse à construire les cellules de l'abeille, nous avons vu combien un simple acte instinctif peut conduire à des résultats remplissant l'esprit d’étonnement.

En outre, il me semble que le fait très général de la gradation de la complexité des instincts dans les limites d'un mème groupe d'animaux, et que le fait que deux espèces alliées, placées dans deux parties très éloignées du monde et entourées de conditions d'existence tout à fail différentes, ont cependant dans leurs instincts beaucoup de points communs, vient à l'appui de notre théorie de la descendance, car elle les explique ; au lieu que si nous nous bornons à considérer chaque instinct comme étant un don spécial, nous ne pouvons que dire qu’il en est inné, et rien d'autre. Les imperfections et les erreurs de l’instinci cessent de nous surprendre avec notre théorie : en fait, il serait étonnant que l'on ne découvrit pas des exemples plus nombreux et plus saillants de ce phéno:ène ; n’était qu’une espèce qui aurait manqué à se modifier et à perfectionner ses instinels, de sorte qu’elle aurait continué à lutter contre les cohabitants de la même région, deviendrait simplement une unité de plus dans les myriades d'espèces qui se sont déjà éteintes.

Il n'est peut-être pas logique, mais dans mon idée il est beaucoup plus satisfaisant, de regarder le jeune coucou qui rhasse du nid ses frères d'adoption, les fourmis qui font leurs esclaves, les larves d’ichneumon qui vivent dans le corps vivant de leur victime, le chat qui joue avec la souris, la loutre ct le cormoran qui jouent avec du poisson vivant, comme obéissant non à des instincts spécialement donnés par le Créateur, mais comme obéissant — eux, infiniment petits — à la loi générale qui conduit au perfectionnement de tous les corps organisés : Multipliez, variez; que les plus forts vivent, que les plus faibles meurent,

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