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LES DEUX FRÈRES

a MM. de Goncourt pensent et sentent à Tunisson, remarquait Sainte-Beuve ; non seulement ils écrivent, mais causent comme un seul homme, Tun seulement avec plus de réflexion et de suite, l'autre avec plus de pétillement et de saillies. » Les voilà bien^ tels que Gavarni les a représentés dans Masques et Visages ; c'est Tattitude de désillusion, déjetée, alanguie de Talné; c'est le regard étincelant; malicieux, critique, et sur les lèvres closes, la verve ailée, à peine contenue, du plus jeune.

De vieille souche champenoise, Edmond et Jules de Goncourt, sont nés, Tun à Nancy, l'autre à Paris, à hait années d'intervalle, 1822 et 1830. Leur grandpère, Huot de Goncourt, fut député du Barrois à rassemblée constituante : son portrait, aux solennités poudrées, aux yeux fouilleurs, au nez eu bec d'aigle

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orne le cabinet de l*auteur des Frères Zemganno. Le père des romanciers, un des héros obscurs de l'épopée impériale, mourut « à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses blessures, de sept coups de sabre sur la tête, d'une action d'éclat en Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite cassée le lendemain de la Moskova ^ »

La famille avait une propriété à Breu vannes dans le Bassigny. Ces horizons d'enfance ont laissé leur trace dans Tœuvre des deux frères. Renée Maupérin agonise à l'ancienne abbaye de Morimond, et l'enfance de Germinie Lacertcux a pour cadre les environs de Langres. Un souvenir de Breuvannes, ce nom di Lacerteux. Il appartenait à une bonne vieille^ qu< M. Edmond de Goncourt se plaisait à agacer, tou enfant. Quelque quarante ans plus tard, ce nom h frappa par son air misérable, tourmenté, hystérique Dans Elisa encore reviennent quelques mots des patoi du Bassigny ; après tant d'années, Tauteur revoit « le vives couleurs » des tilles de « la plantureuse Haute Marne. »

Jules fut l'enfant gâté de la jeune veuve, qui s*occu pait non seulement de son éducation, mais de soi instruction et se condamnait au rôle de répétitrice M. Edmond de Goncourt a gardé un portrait de so frère enfant, un pastel, qui le représente « en frac d garde-française, partant pour un bal costumé, le regar avivé par la poudre, le lampion sur l'oreille, la mai sur la garde de l'épée, crâne et rebondi à dix an comme un amour de Fragonard '. »

Ce fut en 1848, à la mort de leur mère, que cora

i. Hiftoire d'Henriette Maréchal.

i. PlnUppe Buriy. ÈÊmitret U pttits M^Ures.

mença la vie commune des deux frères ; elle n*a été interrompue depuis que par un voyage à Rouen de quarante-huit heures. On conçoit combien la ressemblance des deux esprits s'accrut par cette communion d'idées perpétuelle.

Edmond et Jules de Goncourt se crurent nés d'abord pour la peinture. En 1849, ils firent un tour de France pittoresque, à pied, l'un si jeune et si frais «que dans les auberges, des servantes le prirent pour une jolie femme qui se faisait enlever ^ » Ils poussèrent jusqu'en Algérie, et, de cette excursion, Jules rapporta une foule de dessins et d'aquarelles. Mais il abandonna la peinture, au moment où il devenait un habile aquarelliste, et se mit à son premier livre, avec Edmond, au commencement de 1851. Plus tard il devait revenir aux arts du dessin, et, presque sans connaissances techniques, gaidé par l'instinct, graver à Teau-forte. Il rêvait un « Paris au XVIII* siècle » qui eût été le complément de son œuvre historique.

Edmond, peintre aussi à ses heures, fut, plus particulièrement, le collectionneur ; il a réuni, dans un temps où l'on admirait peu l'art du xviii • siècle une multitu de de dessins et de croquis datant de cette époque, aujourd'hui d'une valeur immense. Cette recherche ardente, passionnée, a été la conséquence naturelle des fouilles entreprises par les deux frères dans le siècle dernier. Ils connaissent mieux que personne ce temps, à la fois si proche et si éloigné, séparé de nous par l'abîme de la Révolution. Mais comme ils étudiaient surtout les mœurs de la société et les arts qui résument un monde, au lieu d'épiloguer sur un traité ou sur une

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