SENS COMIQUE DE FLAUBERT
Le cœur de Flaubert, tout plein de jeunesse, saîgn
,aux moindre^ froissements; son imagination lyrlq
j envolée aux fiers sommets, baissait naturellement
/ laid, le banal et tèbTête. Or, le sens du réel ramen
! sans cesse le romfincier à la vision exacte du mow
D*un heurt continuel naquit cette yerve commue am
qui coule à travers Madame Bovah/, le Cc^r stm}
V Education sentimentale et déborde dans Bouvarù
Pécuchet,
Dès sa Tentation de saint Antoine, Flaubert s'écri« « On n'a pas besoin de posséder les joies pour en i tir Tamertume! Rien qu'à les voir de loin, le dég vous en prend. Tu dois être fatigué par la monotc des mêmes actions, la durée des jours, la laideur monde, la bêtise du soleil I » Et d'Homais à Pécucl il se complaît dans Tidiotisme bourgeois, dont i'éi mité Texaspère et l'enchante .
Les balourdises fascinaient Tauteur de Madame Bovary, Lorsqu'il Irouvait quelque chose de stupéfiant, il levait les bras au ciel en criant : a G*est énorme I moi, je trouve ça énorme. » Dans son voyage d'Orient, il fut si heureux de rencontrer loin de France un Campistron composant des tragédies sur Abd-el-Kader qu'il passa des heures à les lui faire lire, soulignant avec enthousiasme les passages les plus réussis. Il entreprît avec Bouilhet une pièce en vers où tout serait dit par périphrases. On y désignait l'instrument de Molière par ce vers homérique :
Le tube tortueux d'où jaillit la santé.
Le second volume de Bouvard et Pécuchet devait se composer uniquement de citations prudhommesques extraites des contemporains. « J'ai, écrivait Flaubert à M. Maxime Du Camp, une quinzaine de phrases de toi qui sont d'une belle niaiserie. » Il conservait sous clef un recueil de poésies médicinales, et les récitait en riant aux larmes. Quelquefois aussi, il lisait à ses amis, — BoQÎlhet absent, — les vers inspirés par lui à Louise Golet. Il y était comparé à « un buffle indompté des forêts d'Amérique. » Ce goût du grotesque l'avait plongé jeone dans Pigault-Lebrun. Bouvard et Pécuchet a une pointe de Pigault.
Ces bonshommes, réunis par la conformité banale des sentiments et des pensées, associant leurs manies de vieux employés, rêvant de devenir des encyclopédies vivantes, se butant partout à Tabsurde, entassant idiolismes sur maladresses, sont des mannequins plaisants qui disent : Papa et Maman. Sous les exagérations caricaturales; on voit les rouages qui font agir les personnages. — Flaubert prend ces médiocres pour cible ; il déchaîne contre eux toutes les férocités du hasard,
Bouvard, humanitaire, est joué par des enfants d'adoption. Pécuchet, qui veut essayer de l'amour, attrape une maladie.
Grotesque, Je cœur simple de Trots Contes qui considère TEsprit saint comme un ancêtre du perroquet Loulou. Mais ici se mêle au comique une veine d^émotîon, un attendrissement unique dans Flaubert sur les destinées humbles rivées dans la poésie des affections instinctives. Cette nouvelle me semble, après Madame Bovary, Tœuvre la plus achevée du romancier. Pour raconter rhistoire de la pauvre servante, la plume dun devient presque caressante.
Flaubert ne reste impitoyable qu'au bourgeois. Dan i Education sentimentale, il a lardé les grosses figures bè tes qui avaient attristé sa vingtième année, lui avaien causé ses premières, ses plus cruelles désillusions. Arnou: avec sa touche de commis-voyageur, le faux Robespierr Sénécal, les comparses qui boudent le salon du bar quier ventru, vivent d'une vie intense. Le satirique n* pas autant grossi les traits que dans Bouvard et Péct chet. Il a surtout réservé un coin du livre à sa madone l'idéale madame Arnoux. Amour d'adolescence, j« mais satisfait, toujours vivace, raconte M. Maxime D Camp.
A ces airs de flûte, aux modulations tendres, succèd la basse narquoise et puissante, le rire épais, énormi qui essaie de couvrir la pensée de l'avortement unive sel.
La haine du bourgeois déteignait sur notre civilis tion tout entière. Qui croyait aborder en Flaubert i: savant résolu, un des ouvriers scientifiques du sîècl était abasourdi, scandalisé, de l'entendreccgueuler » co tre nos machines, notre puissante vie industrielle.
halètement de la vapeur, le progrès, a cette plaisanterie immense. »Le romancier n'avait certainement pas conscience de sa besogne. Il répétait aux néophytes que la perfection des phrases suffisait à la gloire d*un homme. Une première entrevue avec Flaubert était une désillusion.
Dans Tordre politique Fauteur de Madame Bovary regrettait T ancien régime, tonnait contre la situation des artistes sous la férule des bourgeois « ennemis nés de toute littérature. »A Tépoque où il publia les Trois Contes , — printemps 77, — il se plaignit vertement du 16 mai; tout ce tapage n*aurait qu'un résultat : arrêter le succès de son livre. Les préjugés se gagnent. M. Daudet et M. Zola gardent Texciusivisme du maître, et Tun d'eux a hérité de son pessimisme.
<K Flaubert, écrit M. Zola, est le négateur le plus large que nous ayons eu dans notre littérature. » On retrouve en lui la triste sagesse du Gohélet, assis sous le figuier biblique, mâchant des mots amers, proclamant le néant de Têtre, les vanités de l'amour et de la gloire. Et cependant ce romantique, pour lutter contre la fuite ironique des jours, se réfugie dans Téternelle perfection de la forme : un beau livre est un monument de granit ; le génie jette en défi au flot insensible et rongeur des siècles l'indestructibilité d'une phrase. Songe lyrique I Que de poèmes le temps n'a-t-il pas engloutis! Pour nous, les lettres datent des recueils sacrés de l'Inde, de la Bible et d'Homère. Mais que d'autres grandes œuvres ont dû disparaître dans les soubresauts du monde. Dans des milliers et des milliers d'années, Madame Bovary y le plus beau roman du xix* siècle, déchiré par tous les vents, ofi'rira peut-être aux curiosités d*alor8 des fragments incompréhensibles, de sens aussi
contesté qu'aujourd'hui certaines inscriptions égyptiennes ou puniques. Et voilà pour i^éternité des périodes sonores I
Mais, quand même un poète de génie s'imposerait aux temps, est-ce que cette gloire d'outre-tombe ne semble pas une vanité suprême? Dans la survie de l'œuvre à l'homme se cache la plus cruelle des ironies.Les descendants de Flaubert, privés de sa dernière illusion, ne désirent même pas jeter l'ancre dans les siècles. Le» plus virils aiment la vie pour la vie, la lutte pour II lutte, et ne daignent point lever la tète vers le ciel im passible. C'est l'école positive de l'acceptation. Les au très, dans le noir, regardent poindre avec une sorte di volupté farouche, comme M. Paul Bourget, c Taub tragique du pessimisme. Elle monte, cette aube de san et de larmes, et, comme la clarté d'un jour naissani de proche en proche elle teinte, de ses rouges coi leurs, les plus hauts esjjrits de notre siècle, ceux qi font sommet et vers qui les yeux des hommes de d( main se lèvent, — religieusement *. » Nos anciei étaient des hommes de belle santé, humant la vie et clair soleil, pleins d^expansion, de gaieté et d'espoi à croire les Baudelairîens, nous sommes, au contrair des blasés, attendant, au milieu d'une paix factice morbide, l'écroulement d'un monde.