‹ L'évolution naturalisteChapitre 33 sur 86 · La fille Elisa, p · texte numérisé non relu

La fille Elisa, p

de la première représentation sont des morceaux achevés dans leur genre. La sœur de la tragédienne vit. Mais à côté de cela, que dire du début romantique, la Fanstin couchée sur la grève et écoutant la vague rouler les galets? « Il faisait nuit sous un ciel étoile, audessus d'une mer phosphorescente... » Je n*aime ni le château des songes couvert de paons blancs errants au clair de lune, ni le suicide du coulissier Blancheron, ni TAnglais sadique à Tonglier d'or qui s'inspire de la Chaumière de Dolmancéy ni le caractère trouble de lord Annandale, ni surtout ses rages inexplicables de la fin. Tavouene pas saisir les beautés deTagonle sardonique. Il y a longtemps que Victor Hugo a tiré de l'antithèse tous ses effets. M. Brunetière, dans un article féroce, a parlé, à propos de la Faustirif de l'introduction du japonisme dans le roman. Le mot n'est pas mal trouvé et caractérise assez cet art de décadence, ce placage de couleurs étranges et crues, ces lointains bleuâtres de rêve où des ibis perchent sur des arbres fantaisistes. La Faustin n'est pas sans rapport avec le conte de la Belle au bois dormant. On trouve bien de l'illuminisme dans ces pages. L'art de l'exception et du coloris à outrance y dit son dernier mot. Celte poésie a des tons verdâtres comme les tableaux de Delacroix, laisse deviner dans les coins d'ombre toutes sortes de monstrueuses choses confuses. La scène del'agonie fait penser beaucoupmoins à Flaubert qu*â Hoffmann ou à ËdgardPoë. Mais que de phrases enlevantes, que de remarques délicieuses : « La Faustin revenait à son voisin, elle y revenait avec ces tendresses d'un côté du corps, avec la courbe de ces lignes aimantes, que vous avez pu observer tous les jours enundiner ou un souper, chez une femme pla^ cée près d'un homme qui lui plait... »

Ces délicates remarques du cœur, ces imaginations lyriques se sont un jour déployées librement dans un livre fait de rêve et de souvenir, les Frères Zemganno, C'est le meilleur des trois romans de M. Edmond de Concourt, une sorte de poème en prose, plein d'émotion contenue, unique en notre langue. Le romancier s'y est évidemment complu. Les Zemganno, unis par leur art plus que par le sang, ce sont les Concourt. Et quelle fantaisie dans ces vies aventureuses, d'abord errantes sur les quatre roues de la maison qui marche, ensuite sautillantes et pailletées au milieu d'un cirque, dans le balancement d'un vertigineux trapèze! Et puîa, lorsqu'un accident terrible a jeté Nello sur l'arène, sanglant et les jambes brisées, la désespérance de l'artiste épuisé et l'union plus intime des deux frères, cimentée parle sacrifice de Cianni. Le début du livre, un campement de saltimbanques dans les champs, au crépuscule, est d'une largeur et d'une poésie superbes. Une sérénité sacrée tombe du ciel avec la nuit. Décidément, M. Edmond de Concourt est le plus naturiste et le plus tendre. 11 s'abandonne avec volupté aux cahotements de la maison roulante ; par l'étroite lucarne, il regarde fuir les forêts, les ûeuves et les villes, respire délicieusement les douceurs de l'existence nomade... Ou bien, à la frise du cirque, au-dessus du triple rang des becs de gaz, il croit jouer du violon avec les Zemganno, et contemple dédaigneusement les milliers de tètes blèmies aux paupières clignotantes, aux regards admirateurs et terrifié'... Mais si de ce faite le poète a laissé tomber son Nello, il n'a pas eu le courage d'en priver pour toujours Cianni. Les frères Zemganno mourront ensemble après avoir joué du violon longtemps encore, « le derrière sur des chaises. »

Bientôt paraîtra un quatrième et peut-être dernier roman, une étude des plus nuancées qui a pour titre : La petite-fille du maréchal. Le romancier y analyse la haute société du second empire qu'il a vue de près. Mais il garde la première place au développement physique et moral de Tenfant aristocratique : une plante rare, délicate, germant dans le terreau parisien. Comment montrer jour à jour Taccroissement de cet être frêle, sa personnalité éveillée par la première communion, sa coquetterie exaspérée par les premiers bals? Gomment épeler tous les mystères du cœur féminin à rage de la pudeur adolescente? M. de Concourt avait raison de se plaindre dans la préface de la Faustin de ce que les romans écrits sur les femmes manquaient « de la collaboration féminine. » Il est tel détail qu'un homme ne peut trouver. Par exemple, comment imaginerions-nous que le plus grand embarras d'une jeune fille, à son entrée dans le monde, ce sont ses bras, ses bras nus et démesurés dont elle ne sait que faire?

Toutes ces minuties caractéristiques ne peuvent être rendues que par le roman. Voilà pourquoi M. Edmond de Concourt ne croit pas à l'avenir de la poésie et du théâtre, genres des sociétés jeunes. Seuls, les hommes primitifs ont besoin d'un rhythme ou d'une matérialisation immédiate. Le roman est destiné à tout remplacer. 11 sera histoire, il sera drame, il sera poème. C'est la seule voie pour les jeunes. L'auteur de Germmie Lacerteux et des Frères Zemganno, dans le calme de sa tache achevée, se contentera de regarder les nouveaux venus. Il mesure la portée de ses livres; il a confiance en eux: « Le génie, a- t-il écrit jadis, est le talent d'un homme mort. »

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