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LES DÉBUTS

C'est à Aps, je veux dire à Nîmes, dans la poussiéreuse ville, endormie en été sous un soleil accablant, brusquement secouée par des coups de mistral, que naquit l'auteur du Nabab, le 13 mai 1840.

Sa famille avait poussé dans les gorges des Gévennes au milieu des roches grises et des figuiers sauvages. Race forte, exubérante, sentant son midi, mais gardant aussi qjelque chose de l'àpreté des monts, race où les femmes valent les hommes, et dans leur catholicisme et leur royalisme exaltés sont capables de toutes lesénergies et de toutes les bravades. La propre grand' mère maternelle de M . Alphonse Daudet fut une brigande méridionale, traquée à travers champs par les gendarmes de la République; de ses grands-oncles, l'un eut la tête tranchée au temps où Ghàleauneuf-Randon poursuivait dans les Gévennes les insurgés royalistes du

camp de Jalès ; deux autres émigrèrent. L'oncle Guillaume, après s*êLre fixé un moment à Londres, promena son humeur aventureuse en Russie, tàta de la Sibérie, fit, défit, puis réédifia sa fortune. N'y a-t-il pas chez ce lointain parent un peu du tzigane que sera M. Alphonse Daudet à son printemps, livfé aux inspirations du moment, errant comme la feuille que le vent emporte? La nature s'essaie à plusieurs reprises, avant de produire l'individu type qui marquera l'expression supérieure d'une race, fleur épanouie à l'extrême branche d'un vieil arbre.

De son père le romancier tient une vivacité, une ardeur de sang qu'il n'a pu réprimer, nous dit son frère, que par un énergique effort de sa maturité, mais c'est de sa mère qu'il a reçu la plupart de ses qualités intellectuelles.

Dans presque tous les écrivains, êtres nerveux et peu équilibrés, on constate la prépondérance de l'influence maternelle. Les poètes sont comme une seconde épreuve de leur mère : les trésors amassés lentement dans ce cœur-là, ont été versés dans ce cœur-ci ; l'un hérite de la vie de l'autre et reçoit en plus le don du verbe, le don divin. Madame Daudet a été assez heureuse pour assister aux succès de son fils. Elle a vu se développer chez lui ce qui fermentait en elle obscurément. C'a été la récompense d'une longue et douloureuse existence. Dès son enfance, selon M. Ernest Daudet, elle aimait mieux vivre par l'esprit que de se mêler aux activités et aux agitations du magasin de son père. Cachée derrière les ballots, elle lisait, elle laissait errer ses rêveries. Vie songeuse où ne se démentaient pas sa douceur, sa mélancolique patience. Plus tard, « mince et frêle, avec un teint olivâtre et de grands yeux tristes, » sa flamme vu-

lime répandant plus de chaleur que de lumière contrastait avec les emportements et les ardeurs très méridionales de son mari.

Les affaires de la maison de soieries Vincent Daudet ne prospéraient pas. D'année en année, des pertes d'argent ; on restreignait la fabrication, on fermait les ateliers un à un. Les enfants, trop jeunes pour comprendre les embarras de leurs parents, en ressentaient un vague malaise. M. Alphonse Daudet a conservé de ce temps de vifs souvenirs. La fabrique, avec ses ateliers déserts, ses machines lugubrement arrêtées revient dans le Petit Chose, ainsi que le jardin où les jeunes imaginations transformaient les plates-bandes en Iles désertes. «Tout au fond de la fabrique où le Petit Chose a passé son enfance, près de bâtiments abandonnés dont un vent de solitude faisait battre les portes, il y avait de hauts lauriers roses en pleine terre répandant un bouquet amer qui me hante encore après quarante ans. * » En automne on allait le dimanche cueillir des grappes d'or sous les souches; au printemps on boudait la carriole. Et pendant que le cheval trottait dans un soleil aveuglant réverbéré par la blancheur des routes, un million de cigales s'égosillaient dans les touffes d'herbe brûlées.

Mais les désastres commerciaux de 1848 forcèrent la famille Daudet d'émigrer à Lyon; la fabrique vendue devint un couvent de Carmélites. L'humidité, la noirceur, la mélancolie de cette ville fluviale se joignaient aux tristesses d'un logement étroit et aux anxiétés des jours d'échéance. Pour éviter la faillite, on avait recours aux expédients : on portait au Mont de piété tout ce qu'il était possible d'y mettre ; on harcelait les créanciers de sollicitations et de prières. Ces luttes pour la

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