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LES DÉBUTS

[. Emile Zola naqait à Paris, le 2 avril 1840, d'un

beauceron et italien ^

Son père, d'abord soldat, puis ingénieur, s'était fixé

d^ns le midi de la France, après de longs séjours à

Vé tranger. Il fournit d'eau la ville d'Aix en creusant un

^^ïial qui a gardé son nom. Ce fut l'œuvre capitale de

*^ vie, son idée fixe ; elle lui coûta dix années de

démarches et d'efforts ; il mourut à la peine.

^'hérédité explique donc l'acharnement au travail, ™ Continuité de plan qui caractérisent le romancier. ' ^ançois Zola, en mourant, laissait à sa femme et à ^^ fils, à peine âgé de sept ans, de lourds embarras , ^^gent, une entreprise inachevée. Les corbeaux * ^battirent sur la maison, attirés par l'odeur du

* • Tjbl famille était originaire du Frioul, — une Italie semiojï^janique. — H y a plutôt de Tallemand que de l'italien en **• Bonite Zola.

cadavre. Il y eut des procès mal engagés, perdus; bref, la fortune de la famille y passa. On fut obligé de vivre avec parcimonie et de se servir soi-même.

Les plus lointains souvenirs de M. Emile Zola remontent à cette époque. La mort de son père, dans le tohu-bohu d*un hôtel, à Marseille, lui a dicté une page touchante.

La vie de Tenfant, dans un intérieur modeste d*Aix, an milieu des grands parents maternels accourus de leur lointaine province, sous les yeux de cette mère qui devait assister aux luttes et aux succès de son fils, fut très heureuse et très libre. Au collège d'Aix , M. Zola rencontra ses premiers amis, Cézanne et Baille. Dès sa douzième année,le futur auteur des Rougon-Macquart dosait le travail, et ce système de marches modérées, qui permettes grands voyages, lui réussissait déjà.

On se délassait par des promenades ou des parties de chasse à trois, prétextes à de longues causeries coupées paria déclamation des poètes. Qu'auraient-ils chassé? la campagne provençale est si pauvre en gibier que les bourgeois désireux d'utiliser leur poudre jettent en Tair leurs casquettes et les criblent de plomb. Les trois amis s'oubliaient le plus souvent sous un arbuste, à l'ombre, les jours où l'ardent soleil de Provence, flamboyant au fond d'un ciel obstinément bleu, emplissait l'atmosphère d'une poussière d'or. Et là, dans le large silence de la campagne assoupie, ils scandaient des vers. Par la pluie ils se réfugiaient dans quelque grotte ou dans une chambre d'auberge isolée et discutaient en regardant tomber l'averse. De la contemplation habituelle de ces horizons brûlés et poudreux où souffle parfois un vent âpre, M. Zola a gardé un sens très vif de la nature et surtout de la nature ardente du midi.

Les métaphores et les sonorités d'Hugo ravissaient les collégiens. Mais Tun d'eux dénicha les Contes d'Espagne et (Tltalie, et leur admiration se déplaça. « Je crois, remarque M. Zola, que Musset nous séduisit d'abord par sa crànerie de gamin de génie, puis, la profonde humanité qu'il dégage acheva de nous conquérir. Par-dessus ses rires et ses farces d'écolier, ses larmes nous gagnèrent ; et il ne fut ainsi tout à fait notre poète, que lorsque nous pleurâmes en le lisant ^ »

Ces années heureuses où le cœur de l'adolescent est si facilement conquis par les poètes, parce qu*en lui vit la poésie même, s'écoulèrent trop vite.

La famille Zola, de plus en plus gênée, perdue en des procès interminables, changeait de logis à mesure que les dettes augmentaient et que les ressources devenaient plus minces. On passait d'une maison paavre dans une maison plus pauvre. M. Zola qui, au sortir de la troisième, avait opté pour les sciences, achevait sa seconde, lorsque sa mère lui écrivit de Paris : « La vie n'est plus tenable à Aix. Réalise les quatre meubles qui nous restent. Avec l'argent, ta auras toujours de quoi prendre ton billet de troisième et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t'attends. »

Boursier au lycée Saint-Louis, le jeune homme y acheva sans succès ses études. Deux de ses professeurs, M. Levasseur et M.Etienne, lui accordèrent quelque attention. Mais les juges du baccalauréat le déclarèrent tout à fait nul en littérature. Gomme il se présentait une seconde fois à Marseille^ en novembre 1859, on ne l'admit pas même à l'examen oral. M. Zola allait avoir vingt ans. La littérature le prit et le garda. Malheureusemciit les lettres ne font pas toujours vivre. 1. Documents littéraires. Etude sur Alfred de Musset,

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Pendant deux années de vie misérable, il coudoya et apprit à connaître les ouvriers parisiens. £trange compensation ; sans la misère, il n*eût peut-être jamais écrit Y Assommoir. Traînant de garni en garnie rimant des vers médiocres, écrivant quelques-uns des Contes à Ninon, il fut à même de descendre au fond de toutes les détresses et de tous les vices.

c Toutes les douleurs cruellement vraies de l'Assommoir, raconte M. Glaretie, ce gros bourgeois des environs de Paris les a ressenties, soit dans cette triste maison qu'il habita, dans le faubourg Saint-Jacques; rue Pépinière, actuellement rue Daguerre, la haute maison noire, peuplée d*ouvriers pauvres, qu*on retrouve décrite dans V Assommoir ; soit rue Gracieuse, au haut de la butte Saint-Victor, où il logea dans le « grenier de ses vingt ans ; » jeunesse triste, laborieuse et misérable. On rencontre dans V Assommoir un croquemort nommé Bazouge. Ce croque-mort Zola fut son voisin. Dès 1869, le romancier traçait ainsi le portrait de son ami Jacques, qui, le manteau agrafé sur Tépaule, le chapeau rejeté en arrière, « me jurait, dit-il, de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une douceur de main presque amicale. »

Il s'enivrait aussi, le croque-mort. C'était un croquemort qui avait des tristesses : « Quelques litres et un morceau de brie sont des consolations suprêmes en pareil cas. » Un beau jour il mourut. « J'avais dans mon grenier, dit Zola, un vieux coffre dont le bois,rongé par les vers, tombait en poussière noirâtre. » Ce coffreservit de bière à Jacques, et lorsque les employés aux pompes funèbres descendirent par l'étroit escalier, l'étrange cercueil de ce mort, on entendit les gamins de la rue Gracieuse s'écrier gaiement ; — et tant do

réalisme influa certainement sur le fantaisiste des Contes à Ninon :

— Allons! le croque-mort est croqué*. »

Les misères de vingt ans s'accouplent. Un soir de neige, M. Zola, soucieux, traversait la place du Panthéon au brasd*une femme. Rien à manger, pas de prêteur. Le poète défit son paletot : Tiens, porte ça au Mont-de- F*iété ! Et il remonta ses cinq étages. Le Mont-de-Piété devint sa ressource ; tout y passa, jusqu'aux vêtements les plus indispensables. Enveloppé dans les couvertures <le son lit, M. Zola « laisait TArabe » pendant des semaines. Il déjeunait avec quatre sous, souvent il ne dixiaît pas.

Kn décembre 1861, M. Boudet, de l'Académie de ^médecine, trouva moyen de secourir le débutant sans 1 e blesser. Lui glissant un napoléon dans la main^ il le X^ria de porter à domicile des cartes de visite. Malgré oes revers, M. Zola, point découragé, imaginait un fi^oème cyclique « résumant Tbomme et la nature. »

La trilogie était à peine commencée que M. Boudet introduisit l'auteur dans la maison Hachette. Bientôt ohargé du service de la publicité, M. Zola fit quelques Vitiles connaissances dans le journalisme.

Vendant du papier toute la journée, il en noircissait

1. J*ayais lu, dans les Nouveaux contes à Ninon^ sans y attacher d'importance biographique, la nouvelle intitulée : Mon ctmt Jacques. Une fantaisie délicieuse où tremblote une larme. Au lendemain de Nana — le drame, —une chronique de Clarelie ïne lit revenir sur ma légèreté première, chronique si précise que je me décidai à en citer la fin. Or, aujourd'hui, je suis désolé de contredire M. Glaretie ; M. E. Zola n'a jamais cohabité avec un cro(iue-mort. Et si je maintiens la romantique légende, c'est pour mettre le public en garde contre la fidélité scrupuleuse des anccdotiers.

le soir. Un jour même il eut Taudace de déposer sur le bureau du père Hachette une copie de son Amouretise comédie, un pastiche de Musset : ses illusions poétiques ne s*étaient pas encore envolées.

Le lendemain, il arriva tout ému. Hachette, qui trottait continuellement par la maison, ne lui dit pas un mot du manuscrit. A la nuit seulement, il appela son employé et lui rendit l'œuvre avec des éloges. Les libraires n'aiment point que leurs commis griffonnent. Pourtant, par acquit de conscience, Hax^hette demanda plus tard à M. Zola un conte en prose pour un journal d'enfants. Le jeune homme écrivit Sœur des pauvres. Croyant voir là-dedans quelque socialisme, Téditeur refusa encore la nouvelle en criant : Vous êtes un révolté I

Epithète peu applicable à l'auteur des Contes à Ninon. Bien bénins, ces contes! delà panade, du sirop d'orgeat. Style léché, fantaisie laborieuse, pastiche encore de Musset, non du grand poète, mais du Musset subtil de Barberine et de Fantasio, M. Zola a eu raison de réimprimer ces Contes adoptés par M.Hetzel; ils permettent de mieux mesurer le chemin parcouru ; ils montrent ce que sont pour l'artiste l'obstination et le travail infatigable; nul, excepté Balzac, parti de si bas, n'est monté si haut ^

Les Contes à Ninon parurent en octobre 1864. L'année suivante, le romancier donna au Salut Public de Lyon ses premières études critiques. Il les a réunies depuis sous ce titre belliqueux : Mes Haines. Dans ce volume ses idées novatrices commencent à poindre. En môme temps il écrivait son premier roman : La Con-

i. Je ne parle que des premiers Contes à Ninon. Dans les Nouveaux il y a des choses charmantes.

fession de Clau3ls; et, libre désormais, volant de ses

propres ailes, il quittait la maison Hachette. Yillemes-

sant le recueillit; il dirigeait alors deux journaux, le

Figaro hebdomadaire et ['Evénement; M. Zola lui

proposait de procurer à V Evénement, grâce à ses nom*

breuses relations littéraires, quelques pages inédites

de tous les ouvrages nouveaux. Le Figariste, toujours

en quête d'actualité, le mit à Tessai. Le personnel du

/^i^aro était très curieux à cette époque. Grâce à son

flair étonnant, le maître de la maison avait su réunir

a.utour de lui la plupart des écrivains de notre époque,

encore ignorés; on pouvait tout dire; pour Villemes-

sant, le succès était la pierre de touche.

M. ZoJa ne quitta Y Evénement et le Figaro qu'à la suite des clameurs soulevées par son Salon de 1866. Il traversé depuis quantité de feuilles, le Messager de *rovencef VArtistey la Cloche^ le Corsaire, le Bien Public 1^ Voltaire, il a rédigé jusqu'aux Faits-divers, auGour- ^K*ier des Ghambres, au roman-feuilleton. Républicain ^e la veille, et rédacteur de la Tribune, il fut nommé ^n 1871, par le Gouvernement de la Défense nationale, ^ou8-préfet à Gastel-Sarrazin, refusa, rédigea dans son pays un petit journal : la Marseillaise. De toute cette odyssée, M. Zola a rapporté l'expérience qui s'acquiert seulement au contact des hommes; il a formé 80Q style au milieu des nécessités quotidiennes. Aussi conseille-t-il aux débutants de se précipiter dans le journalisme « comme on se jette à l'eau pour apprendre à nager. » Il a cependant pour la presse un méprisféroce. U connaît trop bien le mercantilisme et la bassesse des journaux, occupés à chanter les louanges d'un homme, pour leur demander quelque indépendance et quelque justice.

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« Hais la colère et le dégoût 8*ea vont, la presse reste toute-puissante. On revient à elle comme à de vieilles amours. Elle est la \îe, Faction, ce qui grise et ce qui triomphe. Quand on la quitte, on ne peut jurer que ce sera pour toujours, car elle est une force dont on garde le besoin, du moment où Ton en a mesuré rétendue. Elle a beau vous avoir traîné sur une claie, elle a beau être stupide et mensongère souvent, elle n'en demeure pas moins un des outils les plus laborieux, les plus efficaces du siècle, et quiconque s'est mis courageusement à la besogne de ce temps, loin de lui garder rancune, retourne lui demander des armes, à chaque nécessité de bataille *. »

Ces années de journalisme forcé, cette mâle école de la nécessité, et surtout les heures volées par Tart à la production commerciale fécondaient le talent du romancier. Ses livres d'aujourd'hui restent la mise en œuvre d'une idée de jeunesse. M. Emile Zola garde à ce temps dur de la reconnaissance. Peut-être aussi, en dépit de toute critique, a-t-il pour ses balbutiements poétiques de secrètes indulgences. Il a tout conservé: Un poète ne se résout jamais à brûler ses premiers vers ; il y respix^e « le lointain parfum des fleurs séchées qu'on retrouve après des années entre les pages d'un livre. »

Les plus forts, entourés de grandes œuvres, l'oreille pleine du retentissement de leurs succès, ne peuvent feuilleter sans émotion les pages auxquelles ils ont consacré de longues veilles, interrompues par les rêves de l'adolescence. Alors, même au milieu de la misère, on croyait la gloire prochaine ; on ne se doutait guère des injustices et des clameurs obstinées, on ne se disait point que vingt volumes et vingt années de travail ne

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