‹ L'évolution naturalisteChapitre 64 sur 86 · François Coppée, Le Reliquaire · texte numérisé non relu

François Coppée, Le Reliquaire

M. Leconte de Lisie. Tête superbe, et massive, portée comme an saint sacrement, aux longs cheveux rejetés en arrière, des yeux calmes et froids, un nez fort mais régulier, une bouche mince, un peu dure, expressivement plissée, un menton énergique, imberbe comme la lèvre supérieure, une taille haute, des membres harmonieux, solidement attachés, une attitude olympienne. Créole, originaire de Tile Bourbon, il se plaît à égarer sa rêverie dans les forêts inextricables de Tlnde, il s'enchevêtre dans les lianes, aime à suivre deToeil le glissement des boas ou à entendre le barrissement des éléphants, il s'abandonne au pesant repos des plaines endormies sous le soleil des tropiques, et, dans l'écrasante lumière, rêve au néant divin. Les voluptés rouges du suicide, le continuel désir de l'immobilité de la mort hantent cet esprit grandiose, amoureux du iVirvand de l'Inde. L'auteur des Poèmes barbares a le mépris de notre civilisation moderne, de notre mercantilisme et de nos petitesses. Il préfère les sauvageries d'autrefois et fuit dans le passé comme les générations chrétiennes dans le souvenir d'un Paradis Perdu.

Hommes, tueurs de Dieu, les temps ne sont pas loin, Où^ sur un gros tas d'or vautrés dans quelque coin.

Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

Illusion éternelle qui dore les temps évanouis d'une rose lueur de crépuscule ! On a beau, comme M. Leconte de Lisle, fouiller l'histoire et traduire les grandes œuvres de l'esprit humain, les livres qui sont des monuments, l'érudit se laisse prendre ainsi que le poète. Il ne se dit pas :

Jamais l'homme ne change :

Toujours ou victime ou bourreau <.

i. I^amartine. Harmonies.

mais, en haine des platitudes contemporaines, se laisse bercer par les siècles morts, hante les cimetières comme Michelet, « passe à côté du monde, prend rkîstoire pour la vie » i.

Où sont les dieux promis, les formes idéales, Les grands .cultes de pourpre et de gloire vêtus, Et dans les deux ouvrant ses ailes triomphales La blanche ascension des sereines vertus ?

Les vers de M. Leconte de Lisie ont une sonorité merveilleuse, mais l'idée se perd souvent dans ce fracas de bronze.

Autre sérénité :

M. Théodore de Banville.

M. de Banville plane dans des régions inaccessibles au vulgaire, d'un vol si égal et si sûr qu'on ne craint pas de le voir briser ses ailes. Il refuse de sortir de sa sphère idéale ; l'humanité n'existe pas pour lui. Il est content lorsqu'il parvient à accoupler des rimes riches. Je comprends peu cette poésie laborieuse. Pourtant, les Odes funambulesques i amusante parodie des Orientales^ comptent dans la poésie contemporaine.

M. de Banville a des disciples : en première ligne, M. Armand Silvestre, un conteur très gaulois, très rabelaisien, qui, de temps en temps, donne un coup d'aile et s'envole plus loin encore du monde moderne que son maître. Voir les Gloires du souvenir et le Pays des roses.

M. Armand Silvestre est un panthéiste, un hiérophante. Nul mieux que lui n'a chanté Tàme des choses et n'a enveloppé la nature d'une mélancolie sacrée ; il flotte dans ses poèmes une lumière diffuse, grise et mystérieuse qui noie les arrière-plans dans le vague

i. Michelet. Histoire de France, — Préface de 1869.

et donne aux formes entrevues des blancheurs surnaturelles. Un Henner.

M. Joséphin Soulary est, par excellence, Tartiste du sonnet, le maître du genre. Un puriste, enragé de concision, parfois obscur, logeant toujours une pensée dans ses quatorze vers qu*il compare à une robe de bal, étroite et craquante. Mais comme TétofTe colle à la chair et en moule bien les rondeurs voluptueuses ! Tel sonnet de M. Soulary vaut mieux qu*un long poème.

M. Catulle Mendès a longtemps eu pour spécialité la poésie hyperboréenne. Les tourmentes de neige, le ciel bas et froid, les horizons morts, aux symétries désolantes, lui inspirent des rimes embrumées et glaciales qui donnent le frisson. Un voyageur poète pourrait découvrir une poésie inexplorée dans la nouveauté des cieux barbares, * mais je soupçonne fort M. Catulle Mendès de n*avoir jamais quitté le coin de son feu.

La nouvelle poésie cosmopolite sera peut-être une des singularités du xx* siècle. Les Lesseps, les Roudaire, les Stanley, les Brazza ayant accompli leur œuvre et percé de voies ferrées Tincivilisation des terres vierges, les peintres et les poètes occidentaux iront boire le thé et fumer Topiumdans une jonque, sur le Fleuve Jaune, au milieu de la pluie rose des fleurs de pêchers et du peinturlurage des horizons de porcelaine; d'autres planteront leur tente au bord des caiaractes du Congo parmi les jeunes peuples d'ébène ; il y aura Técole africaine et Técole du Japon, comme il y a l'école de Rome et Técole d'Athènes.

Mais je dois me borner aux noms principaux. Ce n*est pas que les poètes manquent, Dieu merci. Leur

1. Je pense au très original et très aveuglant coloriste, Pierre Loti.

essaim obscurcit le soleil. Quelques abeilles, beaucoup de frelons.

La tète battue par ce bourdonnement, on voit bleu, jaune» rouge, vert, des éléphants, des lotus et des brahmanes, des nymphes et des Dieux, Jupiter et Robespierre, le brouillard du pôle et Fensoleillement tropical. On repose sur le sein de la lune, on monte de rayon en rayon jusqu*aux plus lointaines étoiles.

BSt la poésie de nos campagnes, de nos rues, de nos places publiques, de nos chemins de fer ? Parmi tant d'esprits qui montent si haut, qui s'égarent si loin, qui s'attendrissent sur les petites fleurs d'antan, qui éprouvent le besoin de raconter au public leurs effusions d'amour idéal, ne trouve-t-on pas un observateur sincère ? Baudelaire et son école, M. François Goppée et M. Sully-Prudhomme représentent seuls les essais modernistes en poésie.

Suivons d*abord le jongleur dont les tortionnements stupéfient la foule.

Page 1