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BAUDELAIRE ET LES BAUDELAIRIENS

Baudelaire est un sphinx qui attire les jeunes gens par le mystère de ses yeux de velours, par la sensualité de ses lèvres charnues et de son nez aux larges narines aspiratrices, par Tombre de son grand front coupé d*un inquiétant pli droit, par la càlinerie féline de son demi-sourire ; sa poésie ressemble à ces parfums concentrés qui suffoquent d*abord, auxquels on s*habitue peu à peu, et dont bientôt on ne peut plus se passer ; ses pensées enlacent, ses rhythmes obsèdent.

Un tel poète ne naît que dans les civilisations avancées. Il exprime des nuances d^idées et de sensations d*une variété et d*une complexité extrêmes. L*odeurdes pourritures et des boues remuées s*unit dans son œuvre à des senteurs de musc et de benjoin, à de molles émanations de chair mûre. Baudelaire trouve des ex-

pressions pour les sentiments troubles, inavoués, inexprimés, qui grouillent au fond de Thomme. L*indécision de certains états psychologiques le fascine comme le clair obscur des nuits traversées de lune. Sur le monstrueux de quelque désir vague, la fièvre hallucinante et la terreur des insomnies, le poète projette « on ne sait quel rayon macabre. » Victor Hugo lui écrivait : « Vous avez doté le ciel de Fart d'un frisson nouveau, »

Cette sensibilité maladive marquait ici la place de Baudelaire ; il a raffiné sur la poésie romantique un peu comme les Concourt sur la prose. Dans la plupart des poètes contemporains, qui inclinent davantage vers la robustesse naturaliste, on retrouve la touche frissonnante des Fleurs du mal.

Il est donc nécessaire de décomposer cette influence, d*analyser Thomme et le livre. Etude d'une difficulté attachante. On y éprouve la volupté du mathématicien détaillant fil à fil Técheveau embrouillé d'un problème délicat.

Charles Baudelaire est parisien. Né le 21 avril 1820, il avait quatorze ans lorsque sa mère se remaria avec le colonel AupicK. Immédiatement, lutte contre le beaupère. La raideur militaire du colonel, loin de briser Tenfant, lui donnait une nouvelle énergie de résistance.

Le futur poète des Litanies de Satan poussait dnns le terrain qui convenait le mieux au développement â© son imagination révoltée. Dès son adolescence, il semontre, comme plus tard, d'une extravagance san égale. M. Maxime Du Camp a raconté la scène violent qui amena une rupture définitive entre le colonel e son beau-fils. Un soir, à table, Baudelaire, se mêlant la conversation, lançait à dessein quelque paradox brutal pour horripiler l'assistance bourgeoise. Lecolo^

nely impatienté, haussa les épaules et rabroua vertement l'importun, Baudelaire, pâle de colère, se lève et va se camper devant M. Aupick : « Vous m*insultez devant les gens de votre caste qui, pour vous faire plaisir, rient à mes dépens. Gela ne peut se passer ainsi, je vais vous étrangler. » Et il joint le geste aux paroles, Le colonel Aupick a beaucoup de peine à se délivrer de cet énergumène, lui applique une paire de soufflets, le fait emporter parles domestiques et consigner dans sa chambre. Quelques jours après, on achète au jeune homme une pacotille et on Tembarque pour les Indes. Baudelaire, à dix sept ans, était lancé à travers le monde.

Ils n'apparaissent pas clairement dans l'œuvre du poète

Ces pays parfumés que le soleil caresse.

On n'a qu'une vague vision de palmes fraîches et d'esclaves noirs. Peut-être ce dormeur éveillé n'a-t-il pas bien vu, et cependant, jusque sur nos quais et nos boulevards, il retrouvait dans ses souvenirs les acres parfums des régions tropicales ; au Gap, il s'éprit d'une négresse, bizarre déité, brtme comme les nuits^ dont l'image troublante revient sans cesse dans les Fleurs du mal.

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne,

O vase de tristesse, ô grande taciturne,

Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,

£t que tu me parais, ornement de mes nuits,

Plus ironiquement accumuler les lieues

Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Pour cet esprit qu'attire l'extraordinaire, la Vénus hottentote a plus d'attrait que la Yénus de Milo. Une liaison banale laisse froid ce poète aux nerfs maladifs ; il trouve exquis le rare^ se complaît seulement dans les

voluptés raffinées. Recherche morbide qui imprègne aussi le style.

A son retour, Baudelaire se trouva mêlé aux fils directs des écrivains de 1830, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, M. Arsène Huussaye, M. Maxime Da Camp, M. Théodore de Banville.

Les premières années de Técrivain expliquent Tamertume de son inspiration et dissipent Tobscurité de certains poèmes, la sombre Bénédiction, par exemple.

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage Traversé cà et là par de brillants soleils.

Mais les ciselures de la forme baudelairienne témoignent du premier milieu.

C'est Técole de Fart pour Fart qui a communiqué au poète son purisme et son amour des sonorités. (( Baudelaire, dit M. Léon Gladel, dans une dédicace qai a l'air d'une apothéose, l'emporta sur tous par sa probité littéraire. Un mot le préoccupait au point de l'empêcher de dormir pendant huit nuits consécutives, «ne phrase le persécutait un mois durant, telle page des années ; et c'est ainsi qu'au prix des plus cruels sacrifices il forma vers à vers sa poésie, ligne à ligne sa prose * w. Avec ces tendances, il ne pouvait tomber mieux que dans le cercle où Théophile Gautier régnait, professeur savant de style, « parfait magicien es-lettres françaises », parvenant au moyen des mots à rendre la couleur et même l'odeur des choses, mais écrivain de décadence malgré ses belles facultés ou plutôt à cause de ces facultés mêmes. L'esprit quintessencié de Baudelaire où toute sensation simple se compliquait, où tout sentiment s'alambiquait, qui raffinait sur l'étrange

! . La Fête votive.

et pétrarquisait * sur Thorrible, devait se plaire dans la compagnie de ces esprits similaires, lâchés dans le paradoxe et la fantaisie, tout fêlés par ce coup de folie lyrique, la gloire mais aussi la faiblesse de trois ou quatre générations successives, qui, dans ce déclin de siècle, réduit les derniers romantiques aux avortements et à rimpuissance finale.

Dans ce cercle de bohèmes pleins de talent, le mépris et la haine du bourgeois étaient de rigueur. Gautier mettait un costume arabe pour continuer le carnaval de 1830, Gérard de Nerval avait besoin d'une tente pour y dormir à Taise, Baudelaire affectait une mise grossière, portait des chemises de toile écrue et des paletots sacs, aimait à se faire passer pour un ivrogne aux yeux des profanes, ou, en plein salon officiel, qualifiait les femmes d'animaux qu'il faut enfermer, battre et bien nourrir. C'était làle genre du groupe. Les initiés se réunissaient à Thôtel Pimodan pour manger du haschich et trouver dans les rêveries bizarres de Topium des inspirations que le spectacle de la vie grondante autour d'eux ne parvenait pas à leur donner. Baudelaire prit dans ce cénacle son allure d'halluciné, garnit sa palette des tons violàtres et verdàtres de cadavres en décomposition ' ; il se passionna pour des écrivains rares tels qu'Aloysius Bertrand, l'auteur de Gaspard de la nuit, ou que le grand américain Edgard Poë. Plus tard il a traduit magistralement les Hùtoiret extraordinaires et s'est identifié avec son modèle. Esprit laborieux, du reste, incapable d'écrire des poèmes de longue haleine, devant plus à l'art qu'à l'inspiration, Il avait trente-cinq ans déjà lorsque, en 1856, il publia

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