I. — L'EGYPTE ANCIENNE ET l'ÉTHIOPIE
En un cerlain sens, l'Egypte ancienne nous est fort connue; les monuments, les œuvres d'art, les inscriptions, les
papyrus, que déchiffrent peu à peu nos égyptologues, sont autant de précieuses sources de renseignements, que, dans tous les pays civilisés, des savants de grand mérite interrogent, décrivent, étudient sans cesse. D'autre part, les écrivains de l'antiquité, notamment Hérodote et Diodore, nous ont laissé des relations qui servent en quelque sorte de légende e^splicative à l'archéologie égyptienne. L'étude, que j'entreprends ici et qui sera nécessairement fort succincte, n'aurait donc aucune raison d'être, si je ne l'abordais en m'inspirant d'une méthode nouvelle, la méthode comparative, ethnographique, à laquelle les spécialistes n'ont pas eu recours. Grâce à cette méthode, il est possible d'aller au delà des renseignements archéologiques et historiques, de remonter aux origines, si lointaines, du royaume des Pharaons, d'indiquer, avec une grande vraisemblance, CDmment a évolué sa civilisation et de mieux comprendre aussi son organisation politique et sociale.
On est fondé à tenir la civilisation égyptienne pour la plus ancienne, la première qui ait émergé de la primitive sauvagerie. En effet, Mariette a découvert des statues, des sculptures, des inscriptions, dont ladate remonte à 4,000, même 4,500 ans avant l'ère chrétienne. Or, à l'époque où les habitants, mipartie Berbères et Ethiopiens, delà vallée du Nil, produisaient déjà des œuvres dénotant une civilisation assez avancée, vieille par conséquent, le reste de l'humanilé de toute race et de toute couleur menait sûrement dans les forêts primitives une existence encore bestiale.
Quels ont été les débuts de cette vénérable civilisation? La sociologie ethnographique doit nous le dire, si les lois évolutives des sociétés sont bien celles que nous avons précédemment entrevues. Toujours et partout, avons-nous vu, l'homme, d'abord très peu différent de la bête, des autres primates, commence à former des hordes anarchiques,
extrêmement grossières; avec le temps ces hordes s'organisent en clans, puis les clans en tribus; les tribus, d'abord républicaines, deviennent monarchiques; elles grossissent ensuite en acquérant une structure sociale plus différenciée; ce sont alors de petites monarchies barbares, qui, si rien n'entrave leur croissance, s'épanouissent en grandes monarchies despotiques, dont le Pérou et le Mexique sont les modèles les plus frustes. C'est bien en effet de cette manière qu'a évolué l'Egypte; on s'en convaincra sans peine, si l'on dégage de leur gangue mythologique le noyau de vérité contenu dans les légendes et si l'on en rapproche certaines^ survivances relatées par les historiens.
La sauvagerie initiale de l'Egypte nous est attestée par les traditions. Ainsi Diodore rapporte qu'après la mort d'Antée, Hercule, la personnilication du progrès, se rendit en Egypte et y tua le roi Busiris, qui massacrait tous les étrangers se hasardant dans son pays *. Or, cette haine de l'étranger est un trait commun à toutes les sociétés très primitives. Tout récemment encore, chez les Peaux-Rouges, pénétrer sans autorisation sur le territoire d'une tribu étrangère, c'était risquer la mort ou l'esclavage. Ce fut seulement sous le règne de Psammétique que l'Egypte fut ouverte au commerce avec les autres nations. Or, Psammétique appartient à la XXVI" djnastie et Volney plaçait son règne de 656 à 617 avant Jésus-Christ. Jusqu'alors les Pharaons s'étaient étudiés à rendre leur pays inaccessible '. Les très anciens habitants de l'Egypte étaient cannibales ; ce fut, dit la légende, Osiris, qui leur fit abandonner l'anthropohagie, mais en leur enseignant la culture du froment et de l'orge. Enfin l'épouse mythique d'Osiris, Isis, déshabitua les hommes de recourir à la force, en instituant la justice, en châtiant les actes de
i. Diodore, IV, 18.