‹ L'évolution politique dans les diverses races humainesChapitre 206 sur 538 · Hue, loc. cit., I · texte numérisé non relu

Hue, loc. cit., I

Letourneau. — L'Évolution politique. 13

aussi noire classe des lettrés est mal organisée encore. L'exemple de la Chine peut donc être, pour nous, gros d'enseignements pratiques.

L'idée d'éprouver la valeur d'un homme avant de lui confier certaines fonctions est fort simple et fort ancienne, c'est rinitialion en usage chez bien des peuples sauvages, surtout chez les Peaux-Rouges d'Amérique. Ainsi chez les Gomanchcs, on ne devient guerrier qu'après avoir fabriqué son bouclier, c fumé son bouclier » et conquis un scalp. Chez les Mandans, il y avait, chaque année, une fête d'initiation qui durait quatre jours et pendant laquelle on soumettait les jeunes gens atteignante virililé à de cruelles épreuves, entre autres, à la suspension sur des morceaux de bois pointus, fichés dans les muscles des épaules, dans la poitrine, les bras ^ Chez les Sioux, il fallait, pour devenir médecin, subir une épreuve qui s'appelait « regarder le soleil > : le tronc du candidat, à peu près nu et couché, était soulevé horizontalement, à fleur de terre, par des bâtons passant sous ses muscles pectoraux. D'une main, il lui fallait tenir sa trousse; de l'autre son arc et ses flèches. Dans cette position, il devait « regarder le soleil » ou du moins s'y efforcer, depuis son lever jusqu'à son coucher * : cela, c'est le type de l'épreuve physique. Dans les confréries religieuses de l'antiquité, dans la Sainte Vehme des francs-juges au moyen âge, on essayait par des apparences de danger d'éprouver l'énergie, le courage des récipiendiaires : l'épreuve était surtout morale. Avec les progrès de la civilisation, l'adoucissement des mœurs, en Chine et en Europe, l'initiation est devenue uniquement intellectuelle. De ces trois degrés d'initiation, le premier, celui des Peaux-Rouges, est sûrement le mieux adapté à son objet qui est de choisir des guerriers, de me-

i. Callin, Notti d*un voy. chet les Indiens de VAmérique du Nord, 2, Callin, la Vie chei les Indiens,

surer la force de résistance à la douleur physique, aux blessures ; mais le plus maladroit est sûrement le dernier, le nôtre et celui des Chinois, qui s'adresse uniquement à Tintelligence, plus souvent même à la mémoire, et en conclut l'aptitude à gouverner les hommes. En Chine, ce système, appliqué rigoureusement pendant des siècles, a produit une race d'hommes raisonnables, mais qui semble avoir perdu ce que nous appelons la conscience morale ^ Or, pour surveiller les intérêts généraux, pour avoir charge d'âmes et ia porter allègrement, la force morale est plus indispensable encore queTacuité de l'intelligence, bien plus surtout que l'amplitude de la mémoire. Tel mandarin, qui connaît les 30,000 caractères idéographiques et les maximes deConfucius, peut aisément être vénal et concussionnaire. Tel chef d'armée européen, qu'une école spéciale aura bourré de mathématiques, trahira très bien son pays dans un intérêt égoïste. Tel légiste, qui aura fait l'exégèse de tous les vieux textes légaux, pourra manquer entièrement de droiture et fausser à chaque instant les balances de la justice. Tel savant même, dont le métier, dont la raison d'être est de travailler à reculer les frontières de l'inconnu, d'accoucher la Vérité (puisque la Vérité est^ dit-on, du sexe féminin), commettra des infanticides intellectuels; il étouffera prudemment les découvertes, au moment de leur naissance, à l'exemple de BufTon, qui, dans ses écrits, avait bien soin de remplacer partout le mot < Nature » par le mot « Créateur », et taxait de folie Voltaire, Diderot, Helvétius, heurtant de front et courageusement les erreurs populaires; de Buffon, tellement dépourvu de dignité morale qu'il allait jusqu'à se glorifier de sa lâcheté '.

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