I. — LA GRÈGE PRIMITIVE
A une époque encore très voisine de nous, quand la doctrine de révolution n'avait pas fait rentrer dans le droit chemin tous les genres d'investigation scientiBque, on ne
^± L'ÉVOLLTION POLITIQUE
pensait guère aux origines de la Grèce. Qu'ils s'occupassent de Fart, de la littérature, des institutions politiques, tous les « Hellénographes > nous décrivaient Tâge adulte de la Grèce antique. Ce pays d'élection semblait n'avoir pas eu d'enfance. On admettait qu'il avait dû surgir à l'existence en un moment indivisible, déjà tout armé et orné des qualités qui ont fait sa grandeur et son charme. Dans son Génie du Christianismôy Chateaubriand suppose que Dieu a créé la terre exactement dans l'état où nous la voyons et peuplée d'un monde organisé, composé d'individus de tous les âges. Quand le Créateur fît sortir du néant Adam, le premier homme, celuici, affirme le célèbre écrivain, devait être âgé d'une trentaine d'années environ et, dans le jardin d'Ëden, il se promenait sous l'ombrage d'arbres nés centenaires ! Demême, aux yeux des érudits d'autrefois, la Grèce semblait être subitement apparue, sans avoir eu de période embryologique.
Cette façon chimérique d'écrire l'histoire a fait son temps. Même les adversaires, de plus en plus rares, du grand mouvement scientifique qui renouvelle en ce moment toutes les branches de nos connaissances, n'essayent plus deluttercontre le courant évolutionniste. On n'oublie plus que le complexe sort toujours du simple et qu'il n'y a pas de floraison sans germe. Tout ce qui pense admet plus ou moins tacitement l'adage de Lucrèce :
Rien n'est sorti de rien; rien n'est Tœuvrc des dieux.
Les savantes institutions politiques d'Athènes, dont je vais parler, ont donc dû se greffer sur une organisation beaucoup plus simple. A eux seuls, les quelques faits généraux, déjà dégagés de l'observation sociologique, nous permettraient de l'affirmer; mais les traditions ôparscs dans la littérature grecque nous fournissent à ce sujet mieux que
des suppositions. Les poèmes homériques surtout, interrogés au point de vue sociologique, permettent de reconstituer la jeunesse politique de la Grèce ancienne et, d'autre part, Tarchéologie prouve, à n'en pouvoir douter, que, comme toutes les autres contrées, THellade a eu son âge de la pierre; les fouilles faites à Troie, Mycènes, Tirynthe, etc., ne laissent aucun doute à ce sujet.
La Grèce homérique, elle, n'en est plus à l'âge de la pierre ; elle connaît le fer et sait même le tremper^, mais elle n'en use guère encore. Les armures, les glaives des guerriers homériques sont ordinairement en airain. A vrai &iTeVIliade et VOdt/ssée sont des épopées de l'âge du bronze. Les Hellènes d'alors sont agriculteurs; ils connaissent même la charrue, la charrue attelée; ils cultivent la vigne et font du vin^ Le cannibalisme n'existe plus alors que dans les traditions et les légendes; le Gyclope aveuglé par Ulysse, Anliphate le Leslrygon sont encore anthropophages', mais les Grecs réels et vivants ne le sont plus.
A l'origine, le société hellénique s'est développée suivant la loi commune. Il se forma d'abord des clans familiaux, ces bourgs, dont parle Plutarque*, et d'où provinrent certaines grandes et influentes familles, qui se perpétuèrent dans les âges historiques : les Eumolpides, Cécropides, Lakiades, etc. Ces clans helléniques se groupèrent d'abord en petites associations, les phratries, ayant chacune son chef, son assemblée, son tribunal °. Enfin, en s'agglomérant à leur tour, les phratries constituèrent des tribus. Chacune de ces tribus helléniques était une unité politique fermée. Elle avait ses lois et ses dieux à elle. Aucune famille nouvelle n'y pou-