VI PRÉFACE
étaient trop souvent infructueux. Comparativement à la longue existence du genre humain, la phase historique n'est qu'un instant; elle correspond seulement à l'âge adulte des sociétés; mais, pour être intelligible, cet âge ne saurait être étudié isolément ; il a besoin d'être éclairé par la jeunesse et l'enfance. Seul, l'avènement de la méthode ethnographique a rendu possible la science sociale. Aujourd'hui encore, nombre de races humaines sont au-dessous de l'histoire; elles sont de la préhistoire vivante et c'est par leur étude que doit débuter toute sociologie sérieuse. En reliant ensemble l'histoire et la préhistoire, on obtient vraiment une vue d'ensemble ; on assiste à l'origine même des sociétés ; on les suit depuis leurs périodes les plus grossières, animales; on les voit se différencier, se perfectionner peu à peu. On est même surpris de constater que tout n'est pas bénéfice dans cette marche en avant et que le gain ne va pas sans quelque perle. En même temps on se convainc que le progrès s'accomplit avec une lenteur extrême, d'autant plus que les sociétés sont plus près de leur très humble origine. Comme les périodes géologiques, les phases sociologiques ont une durée d'autant plus longue qu'elles sont plus primitives. Longtemps les sociétés semblent condamnées à l'immuabilité; pourtant, après avoir croupi pendant des cycles chronologiques dans une stagnation en apparence incurable, elles finissent par s'ébranler, par évoluer avec une vitesse de plus en plus grande.
Mais, lentes ou accélérées, ces métamorphoses sociales obéissent-elles partout et toujours à une loi d'évolution? Après les larges et nombreuses enquêtes entre-
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prises, surtout depuis une vingtaine d'années, dans le champ de la sociologie sérieuse, il est permis de répondre affirmativement à cette question. Oui, si Ton classe patiemment les faits de même ordre observés et observables dans les sociétés fondées par les diverses races humaines, on les voit s'ordonner d'une manière générale : le chaos devient cosmos. Sans doute on n'est pas encore parvenu à dégager de la gangue des phénomènes des lois rigides et absolues, des lois d'airain : l'œuvre sociologique en est encore à ses débuts et, même dans les sciences depuis longtemps constituées, les lois inflexibles sont rares. Pourtant, dès aujourd'hui, on peut affirmer que les sociétés humaines, quelles qu'elles soient, évoluent suivant certaines règles, résultant de la nature même de l'homme.
Dans de précédents ouvrages, j'ai noté, en gros, ces phases évolutives pour la morale, la famille et le mariage, la propriété. A leur tour les phénomènes politiques ont été soumis, dans ce volume, à une investigation du même genre. A première vue, le domaine politique a un aspect ondoyant, comme la mer, changeant comme les nuées; mais ce n'est qu'une apparence. Scientifiquement interrogées, l'ethnographie et l'histoire répondent qu'à condition de durer suffisamment les sociétés humaines évoluent régulièrement, par étapes successives, quisont: l'anarchie, le clan communautaire, la tribu républicaine d'abord, aristocratique ensuite, puis la monarchie, qui commence par être élective pour devenir héréditaire. Enfin certaines nations d'élite répudient de bonne heure la forme monarchique pour faire retour à un régime républicain, fort différent
YllI PllÉFACË.
d'ailleurs de celui des tribus piimitivcs, et préludent ainsi à des formes sociales nouvelles, encore cachées dans l'avenir.
Sans doute cette vue d'ensemble devra, dans le détail, être élucidée par de nombreuses recherches ultérieures; mais son importance n'en est pas moins considérable. Une fois vulgarisée, placée hors de toute contestation, elle mettra un terme aux convulsions, aux tourmentes politiques, dont souffrent les plus civilisées des nations modernes. A partir de ce moment, le progrès politique et social pourra s'effectuer régulièrement, scientifiquement; car la portion la plus éclairée de l'humanité aura la vue bien nette de son point de départ et du but auquel elle doit tendre.
Dans ce modeste ouvrage, je n'ai pas la présomption d'avoir suffisamment frayé la route; je me flatte pourtant de l'avoir indiquée.
Cu. Letourneau.