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Friedlœndcr, Mœurs romaines, IV, lil

Letourneau. — L'Évolution politique. 23

comme dans les autres pays, les dêmes se sont groupés en tribus et celles-ci en cités. Enfin les cités se sont fédérées, à l'occasion, pour former des ligues, des amphyctionies, mais sans jamais réussir à fonder un grand Élat durable ; le patriotisme de la cité n'ayant pu se fondre dans un patriotisme plus large, en dépit des aspirations de quelques penseurs, sans influence sur la masse, car ils vivaient dans un monde idéaU'inaccessible à la foule.

A partir de ce stade de son évolution politique, la Grèce se différencie nettement des contrées habitées par les races inférieures. Chez elle, la monarchie avorte ; le PaaeXsyg de la tribu protohistorique ne cesse d'avoir à compter avec Vagora populaire et il finit par disparaître, laissant derrière lui des cités libres et républicaines. Bien longtemps ces cités conservèrent des mœurs dérivant de l'antique solidarité du clan, même quand elles furent devenues aristocratiques et oligarchiques. Toutes, elles évoluèrent plus ou moins vite vers la démocratie pure, d'où sortit ensuite une oligarchie nouvelle, basée non plus sur la naissance, mais sur la fortune.

Si l'on se bornait à ranger en séries les grands événements de l'histoire grecque, sans remonter à leurs causes, on en conclurait que le régime démocratique est essentiellement instable, sujet à verser dans ladémagogie désordonnée pour aboutir à la tyrannie brutale. Mais il faut remarquer tout d'abord, que, dans les cités helléniques, les tyrannies ont été des accidents relativement rares et de courte durée, des crises pathologiques. En somme, les républiques de la Grèce ont eu généralement une existence prospère, parfois glorieuse, aussi longtemps du moins que la Grèce a conservé son indépendance, a pu évoluer conformément à son génie. La période convulsive, troublée, qui va de Philippe de Macédoine à la conquête romaine, ne saurait entrer en ligne de compte.

Si maintenant Ton va au fond des choses, si Ton rattache les événements à leurs causes, on voit que les accès de tyrannie, dont souffrirent un certain nombre de cités grecques, ne furent nullement la conséquence nécessaire du régime démocratique. Ce qui les suscita, ce fut non l'égalité politique, mais bien l'inégalité économique. Presque toutes ces révolutions résultèrent d'explosions furieuses de la masse légalement spoliée par une oligarchie de riches. Au cours des siècles, le régime communautaire des premiers âges avait disparu ; la propriété foncière s'était mobilisée, la propriété mobilière avait énormément grossi ; par les héritages, les dots, la spéculation, l'une et l'autre s'étaient accumulées en un petit nombre de mains souvent très peu dignes ; la masse des citoyens se trouvait frustrée du plus clair de la richesse publique. La cité avait cessé d'être le foyer commun, l'abri commun, un contrat de mutuelle garantie entre tous ses enfants. C'est ce contraste criant entre la liberté politique et la servitude économique qui, en Grèce, engendra les insurrections et les tyrannies, la transformation momentanée de la démocratie raisonnable en démagogie violente, reniant pour im temps des institutions si peu tutélaires pour le grand nombre et se jetant aux pieds d'un prétendu sauveur, presque invariablement indigne, et dont le premier souci é lait de jouer au monarque sérieux, de donner libre carrière à ses instincts inférieurs et de fonder ou plutôt d'essayer de fonder une dynastie.

La conclusion légitime à tirer des nombreuses expériences sociologiques, faites dans la Grèce ancienne, est celleci : Pour durer, un gouvernement démocratique a besoin d'être basé sur la justice. Il lui faut donner satisfaction aux raisonnables aspirations de tous les citoyens; car l'égalité politique se conciliedifficilement avec l'inégalité économique poussée à un certain degré. De ce souci de la justice, les mo-

narchies despotiques peuvent se dispenser: leur grand m oyen de gouvernemeut esl la force, qui à la longue brise à jamais les caractères. Les sujets esclaves, les koulis de la Perse, par exemple, nesongentguëreàserévolterconlreles iniquités dont ils souffrent ; mais les libres citoyens d'Athènes, de Sparte, de Syracuse ne pouvaient se résigner à plier servilement sous le joug. Constamment on avait invoqué leur libre consentement; constamment on avait fait appel à leur initiative; on les avait habitués à se gouverner eux-mêmes; en conséquence ils toléraient mal des conditions économiques, qui leur créaient une existence d'esclave. En résumé, dans une cité habitée par des citoyens libres, on ne peut s'écarter gravement du droit sans risquer de provoquer la révolte.

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