Rambaud, loc. city
h»t L'ÉVOLUTION POLITIQUE
jusqu'au moyen ftge, est pleine d'enseignements pour la sociologie; car nous en connaissons les phases protohistoriques mieux que pour aucun autre peuple de race aryenne. Enfin le flot des événements historiques a mis les peuplades germaniques en contact prématuré avec une civilisation non seulement plus avancée que la leur, mais déjà vieillie, et il est intéressant de voir ce qu'ils lui ont emprunté.
Grâce aux historiens latins, nous pouvons nous transporter en imagination dans la Germanie préromaine. Nous y trouvons une population plus qu'à demi sauvage, groupée en tribus éparses dans les forêts. Ces tribus ont déjà une agriculture, mais rudimentaire, extensive, nomade; elles vivent surtout de leur bétail et sont toujours prêtes à sô déplacer. Chaque année même, des bandes d'émigrants essaiment et vont fonder des tribus nouvelles. Ce sont ces immigrants qui ont peuplé la Scandinavie et reflué dans les Iles- Britanniques.
En Germanie, le degré de civilisation et le mode d'organisation politique n'ont rien d'uniforme. Dans la région nordorientale, certaines tribus en sont encore à l'âge delà pierre. Çà et là quelques petites nations ont adopté déjà le régime monarchique ; mais la plupart sont encore à peu près républicaines. Elles inclinent pourtant vers la monarchie à cause de leur humeur batailleuse, de leur besoin de pillage et de conquête. Pour diriger leurs expéditions militaires, elles se donnent des chefs élus, qui peu à peu finissent par constituer une sorte d'aristocratie. Les membres de cette classe guerrière s'entourent de hardis compagnons, qu'ils entretiennent coûteusement, d'où un perpétuel besoin de razzias fructueuses.
Tantôt violemment, par des irruptions à main armée; tantôt pacifiquement, par des colonies autorisées, même appelées, les bandes germaniques s'établissent ou s'infiltrent dans la Gau!e et finalement y régnent en maîtres. N'ayant pas ici à
faire métier d'historien, je me contente de mentionner cette invasion.
L'incessante pratique de la guerre avait prédisposé les Germains à se donner des rois; de plus ils s'implantèrent dans un pays de longue date organisé par le Bas-Empire en monarchie eictrémement centralisée et ayant une fiscalité savante. Les chefs des bandes germaniques ne furent séduits que par le mauvais côté de la civilisation gallo-romaine : le fisc et le despotisme. Avec une gaucherie brutale ils s'efforcèrent de se substituer simplement aux empereurs. Pieusement ils gardèrent le servile cérémonial du Bas-Empire, son administration centralisée, surtout son fructueux système d'impôts. Ces aventuriers devinrent vile des monarques par droit divin et se mirent à parodier les empereurs. Mal à l'aise sous cet appareil étranger, la grossièreté, la brutalité des conquérants éclataient à tout moment par la licence des mœurs et de sauvages abus de la force.
C'est que l'état mental des races et des peuples ne saurait brusquement changer. Les coups de théâtre des événements historiques peuvent porter au pinacle des nations moralement inférieures à leur fortune ; mais à ces nations il faudra des siècles pour se hausser au niveau de leur nouvelle situation. Si ces peuples parvenus ont précédemment subi, pendant de longues périodes historiques, un joug tyrannique, dont les événements les ont brusquement affranchis, on les verra, pendant longtemps, se montrer indignes de leur indépendance nouvelle, conserver des penchants d'esclaves, se prosterner devant les forts, chercher des maîtres. Si, comme les Germains, les victorieux sont des demi-sauvages, ayant encore toute l'énergie de la bète, ils ne se départiront pas, sous les dehors de leur civilisation d'emprunt, des mœurs apportées de leurs forêts natales et, des siècles durant, leur histoire ne sera qu'un tissu d'extorsions, de violences et de
Letourweau. — L'Évolution politique. 28
Jm L'EVOLUTION POLITIQUE CHEZ LES GERMAINS.
crimes. Surtout l'état de guerre leur semblera normal : il ne sera plus question de paix, même de paix romaine. En fail, l'histoire mérovingienne ressemble entièrement à celle des petits royaumes barbares, bambaras, foulahs, etc., de r Afrique tropicale.
Dans les pays Scandinaves, où les immigrants germains n'ont pu se vautrer dans une vieille civilisation, ils ont évolué beaucoup plus dignement. Longtemps sans doute leur férocité native, leur soif de sang humain ont été extrêmes ; mais, pendant des siècles, ils ont conservé des traditions, même des institutions républicaines, dont les conquérants des Gaules avaient vite perdu jusqu'au souvenir. — C'est que, et ce sera ma conclusion, les civilisations ne s'improvisent pas.
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