I. — LE PASSÉ
Lentement, patiemment, nous avons examiné les régimes politiques, sous lesquels ont vécu toutes les sociétés humaines de toutes les races, et en commençant par les plus humbles.
526 L^ÉVOLUTIOiN POLITIQUE.
Cette investigation nous a permis de sérier les groupes ethniques sans histoire en une hiérarchie allant de Tanarchie à des formes politiques différenciées et complexes. Puis, en étudiant les peuples historiques, nous avons vu qu'ordinairement, dans ses phases premières surtout, leur évolution politique reproduit la série des états sociaux que Ton obtient par la simple juxtaposition ethnographique des peuples de diverses races. Ce résultat, conforme à celui de nos précédentes enquêtes sociologiques, est une nouvelle confirmation de ridentité essentielle du genre humain.
Envisagée dans ses grandes lignes et abstraction faite des différences de détail, l'évolution politique des sociétés humaines, telle qu'elle ressort de l'ethnographie et de l'histoire, est assez simple; ses diverses phases s'enchaînent nettement et nous permettent d'assister, pour ainsi dire, au développement politique de l'humanité.
Les centres de formation du genre humain ont sûrement été situés dans des régions à climat tropical, que nous ne pouvons encore déterminer, mais où la flore devait être riche en fruits féculents et comestibles. Dans les forêts de ces contrées plus ou moins torrides, nos très lointains ancêtrespithécomorphesonterré en hordes,anarchiques encore, à la manière des anthropoïdes actuels. Tout incapables qu'ils fussent de constituer des sociétés organisées, ils ne pouvaient déjà plus vivre isolément ou en petites familles à la manière des fauves. Dans leurs bandes très peu nombreuses, il n'y avait aucune organisation voulue. Le mâle le plus robuste dominait tyranniquement tout legroupe. Souvent ilaccaparait les femelles; toujours il expulsait les jeunes mAles, dès que ceux-ci lui donnaient de l'ombrage. Par suite la horde ne pouvait grossir en nombre : elle n'avait pas d'avenir. Au contraire, dans les hordes où les mâles étaient étrangers au sentiment jaloux de la propriété féminine, c'était le régime de
LES PHASES DE L'ÉVOLUTION POLITIQUE. 5i7
la promiscuité, qui s'établissait, et il était très favorable a raccroissement du corps social, puisque les jeunes mules pouvaient rester dans la horde, aussi longtemps du moins que le permettaient les ressources alimentaires du district.
La coutume du rapt, celle de l'exogamie qui sans doute en dérive, attestent que la horde simplement polygamique a dû être extrêmement commune durant Tenfance des sociétés humaines. En effet, après leur expulsion de la horde maternelle, les jeunes mâles devaient nécessairement enlever des femelles et fonder à leur tour des familles polygamiques. Les hordes où régnait la promiscuité étaient, de leur côte, obligées d'essaimer, quand leur nombre excédait les ressources de la localité. Dans ces hordes, l'anarchie a d'abord été à peu près complète. Les caprices individuels n'ont pu subir d'autre frein que la résistance des voisins : le seul droit incontesté était celui du plus fort. Cet état d'anarchie animale a presque entièrement disparu dans l'humanité actuelle. On ne le retrouve plus guère que chez les Papous les plus sauvages* ou chez les Fuégiens^ et encore, chez ces derniers, un certain cérémonial, observé lors des disettes pour la distribution des aliments, semble bien indiquer déjà un embryon de subordination sociale, qui en effet a dû préexister au clan primitif; car rien ne s'improvise.
Le clan familial se rencontre à l'origine de toutes les sociétés humaines et semble bien être un stade nécessaire: c'est le premier degré d'organisation sociale. En parlant de la famille, j'ai décrit en détail ce clan consanguin, mais à parenté très confuse, où règne ordinairement une sorte de promiscuité réglementée, où chaque individu a des classes de mères, de pères, de fils, ne correspondant nullement aux degrés
J. G.-L. fiink, Bull. Soc. d'Anthrop., juin 1888.
2. Dan^in, Voy. d'un naluralisle. — Hyades, DuU. Soc. d'Anthrop., 1887,
5i8 L'ÉVOLUTION POLITIQUE.
réels de ia consanguinité. Les clans ont dû se former simultanément dans un même district, en combinant le rapt et Tessaimage; car presque toujours ils sont exogames et, en Australie, où le régime du clan existe encore dans toute sa pureté, il est déshonorant pour une femme d'être possédée par un homme sans avoir été au préalable troquée contre une autre femme. Le clan forme une petite société étroitement solidaire; tout y esta tous et le clan tout entier ressent les offenses ou les torts subis par Tun de ses membres; c'est une véritable école de solidarité; mais il n'y existe aucune organisation politique, aucune autre loi que les coutumes traditionnellement observées par le clan\
Je viens de dire que le clan est une école de solidarité, mais d'une solidarité exclusivement bornée aux membres de la gens tout au plus, et, dans une mesure beaucoup plus restreinte, aux clans parents ou alliés constituant la phratrie ou la tribu.
La tribu n'est qu'une confédération de clans, formant une petite société foncièrement égoïste et en perpétuelle rivalité avec les tribus voisines et rivales. On y est animé d'un patriotisme étroit et farouche. Les autres tribus, que l'on trouve toujours sur son chemin, qui vous disputent le gibier et le sol même, on les exècre; on s'efforce de les exterminer; on envahit leur territoire ; on met à mort ceux de leurs membres que l'on rencontre isolés; on ravit leurs femmes; mais en raison même de la solidarité qui relie les membres des clans, ces attentais provoquent des représailles, des guerres perpétuelles et ces guerres ont de graves conséquences politiques : elles compliquent l'organisation intérieure des petites sociétés et engendrent finalement le régime monarchique.
Cela est fatal. En effet, dans les expéditions guerrières, la