J. G. Prat, lu Constitution de 1793, etc
ont dévoilé les principales causes du déclin ou de la prospérité des sociétés de tout temps et de toute race. Nous i avons vu les primitives tribus républicaines périr par la guerre, qui a engendré la monarchie. Puis les monarchies, démesurément agrandies par la conquête, se sont épanouies en vastes États despotiques dont la durée a parfois été très longue, mais qui, presque tous, ont fini par succomber aux vices même de leur organisation. En traitant la masse comme un bétail, les despotes Font complètement désintéressée de la chose publique; ils ont brisé toute énergie chez les sujets asservis et leurs puissants empires sont devenus de grands corps anémiques, inhabiles à supporter un choc, incapables d'efforts énergiques. L'expérience du passé nous signale donc deux redoutables écueils : la guerre et la centralisation despotique.
Dans les États parlementaires, obligés de vivre de liberté, de s'accommoder avec la raison, de répudier l'injustice, au moins l'injustice criante, il faudra nécessairement réaliser de profondes réformes sociales, qui engendreront des institutions politiques en harmonie avec elles. Dans de précédents ouvrages, j'aieul'occasion d'indiquer sommairement la direction probable de ces profonds changements. Leur résultante sera la substitution de la solidarité communale à la solidarité familiale.
Pour se représenter approximativement ce que pourront être les futures sociétés civilisées, il faut absolument se trans* porter en imagination dans une intéressante contrée découverte autrefois par Th. Morus, dans l'île d'Utopie, le seul pays au monde où l'on puisse construire à son gré et rapidement des sociétés nouvelles. Il va sans dire que, dans cette société future, il ne sera plus question de vastes Etats centralisés. L'organisation de ces derniers États a été inventée par les monarques despotiques et elle est réfractaire au progrès.
Dans l'ère utopique, nos grands Etats actuels se seront fractionnés en nombreuses unités tout juste assez étendues pour avoir leur vie politique propre ; quelque chose comme les anciennes cités helléniques. Dans ces cités futures, les criantes inégalités pécuniaires de notre temps seront inconnues; sans doutela propriété individuelle sera maintenue, mais elle sera seulement usufruitière et strictement proportionnelle à la valeursociale des individus. A tous ses membres, lepetit État, la cité, offrira un minimum de protection; il ne se désintéressera pas de leur sort, mais ne leur accordera aucun privilège immérité. Tout en respectant la liberté individuelle, la cité future imposera à chacun l'acquisition d'une certaine somme de savoir, sans laquelle l'homme est ravalé au niveau de la bête, et tous les degrés de l'instruction supérieure seront accessibles à quiconque les pourra franchir. Il sera donc relativement aisé de classer les citoyens d'après leur degré de valeur intellectuelle. Restera la valeur morale, plus importante encore au point de vue politique, mais d'une constatation beaucoup plus difficile. Dans la vie civile et civique, les hautes qualités du caractère, le désintéressement, la droiture, le courage, la persévérance, sont des qualités beaucoup plus précieuses que la connaissance du calcul différentiel ou de l'anatomie comparée. La curieuse expérience faiteen Chine suffit pour montrer les défauts du mandarinat purement intellectuel. Mais les qualités morales ne sauraient se jauger par la méthode des examens, aussi nos sociétés contemporaines, si confusément organisées, n'en tiennent à peu près aucun compte dans la distribution des fonctions publiques. Dans les petites cités d'Utopie, on agira différemment; dès l'enfance, on pèsera la valeur morale des individus, en leur demandant des services sociaux, qui exigeront dans une certaine mesure Toubli de soi-même. En outre, dans ces unités sociales de médiocre étendue, où chacun sera connu, où
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réducation et l'instruction auront autant que possible atténué les imperfections natives, il sera relativement facile d'apprécier la valeur politique des individus, par suite, de leur demander seulement des services en rapport avec leur mérite moral et intellectuel.
Dans ces cités utopiennes, le gouvernement sera réduitau minimum: il subsistera pourtant; car les sociétés ne sauraient se passer d'une certaine direction et il est, pour elles, d'un intérêt vital d'être guidées par les meilleurs et les plus intelligents de leurs membres. Le gouvernement de la cité sera direct et le suffrage universel, mais organisé. Sans doule, dans une société bien faite, le plus humble des citoyens a droit à une part d'influence, mais seulement à une part proportionnée à sa valeur.
Evidemment il est absurde de ne faire nulle distinction entre l'opinion du savant et de l'ignorant, de l'honnête homme et du vicieux, du héros et du lâche. Dans des sociétés plus éclairées que les nôtres et beaucoup moins nombreuses, on classera les suffrages en catégories inégalement influentes, selon leur composition, selon leur valeur intellectuelle et morale.
Les petites républiques utopiennes, que je décris en ce moment, ne seront pas, comme celles de la Grèce antique, isolées, indépendantes les unes des autres, affolées d'égoïsme patriotique. Une éducation vraiment humaine aura, en modelant une série de générations, éteint dans tous les cœurs les sauvages penchants que nous ont légués les cannibales, nos ancêtres, et qui, durant la période protohistorique et historique, se sont transformés en instincts guerriers. Bien loin de se jalouser, de songer à s'entre-détruire, les cités se seront fédérées en grandes chaînes d'États ayant des intérêts communs.
Pour délibérer sur ces intérêts généraux, il faudra bien
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encore un parlement, un gouvernement représentatif; mais les affaires soumises au Grand Conseil des cités seront assez peu nombreuses, puisque chaque petit État réglera sa législation intérieure, fera dans son sein et à sa manière des expériences de sociologie*. Le parlement fédéral s'occupera des grandes voies de communication, de certaines fondations ou entreprises d'intérêt scientifique ou économique, de l'aide à donner à telle ou telle cité éprouvée par des fléaux accidentels, etc. Ce Grand Conseil aura aussi dans ses attributions Tarmée fédérale. Il en faudra bien une pour tenir en respect les peuples encore arriérés; car les races civilisées amélioreront leurs institutions politiques bien avant que l'unification du genre humain soit réalisée. Mais cependant les armées deTilc d'Utopie seront plutôt des armées industrielles, comme celles que Fourier a rêvées. Ce seront elles qui exécuteront les grands travaux d'utilité universelle, par exemple, les percements d'isthmes ou de tunnels alpestres; elles encore, qui seront chargées de certaines exploitations industrielles pénibles, dangereuses même, mais nécessaires. Les apologistes de la guerre la défendent en disant qu'elle est une école de dévouement; mais il faut au moins autant de courage pour braver le feu grisou des mines de houille que les projectiles perfectionnés des armées modernes.
Ce régime utopiquc pourra se réaliser un jour, si auparavant l'humanité dite civilisée ne se suicide pas par de trop larges hécatombes guerrières et industrielles; mais qu'il est loin dans les profondeurs de l'avenir ! Bien, bien longtemps encore la masse du genre humain restera inconsciemment brutale et je n'entends pas parler seulement des classes incultes. Les peuples ne sauraient avoir de bonnes institutions politiques, avant de s'être donné une saine organisation so-
1. Voir' la Politique ejcférimenlaUf par Léon Donnât {Bibl. des se. contemporaines).
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ciale; mais pour cela il faut sortir de la période industrielle où nous sommes et dont nous sommes même très fiers. Comment espérer à bref délai les radicales réformes que réclament à la fois la justice et le bon sens, quand on lit, dans le plus sérieux des journaux français, des passages comme celui-ci : « La société anglaise, au sein des rudes éternels froissements, qui broient les infortunés, les malchanceux ou les faibles, ne manque pas de misérables. C'est quelque chose comme le déchet d'une vaste et puissante usine, qui fatalement tue et mutile tel nombre d'ouvriers par jour. C'est quelque chose comme l'usure des engrenages, qui fonctionnent sans jamais s'arrêter. Ces misérables, ces indigents, ces atrophiés du corps et de l'esprit sont traités un peu comme les déchets, qu'on ne saurait laisser s'accumuler dans une fabrique sous peine d'engendrer des miasmes ou de produire des encombrements. On y a pourvu par des asiles, des refuges, des secours, des hospices, de larges aumônes, tout un système qui constitue une espèce de socialisme d'État... Mais quoi ! Il y a là une plaie sociale, qu'il serait dangereux pour la paix publique de laisser sans quelque adoucissement et, après tout, mieux vaut peut-être avoir à nourrir et habiller ces hordes de misérables que d'avoir à les fusiller après une émeute. Cela coûte moins cher *. » Les pays où les membres les plus éclairés des classes dirigeantes professent tranquillement de pareilles doctrines sont sûrement gros de violentes et sanglantes convulsions; ils ne sont pas près d'entrer dans une ère d'apaisement social.
Si, d'autre part, on embrasse d'un coup d'œil tous les peuples de race blanche dans le vieux continent, on voit combien, dans leur ensemble, ils sont politiquement peu avancés encore. Des frontières de l'Inde au littoral atlantique de