SOCIÉTÉS
chef, et l'histoire nous apprend qu'ils s'y soumetlaient seulement d'une manière temporaire, pendant leurs expéditions de chasse ou de guerre'. Les troupeaux qui habitaient des plaines ouvertes, sous un climat chaud, dans des réii'ions al)ondantes en gibier, mais oii pullulaient leurs concurrents carnassiers, devaient, au conlraire, sous peine
1. A l'état jjrimitil', les hommes no subsistent que des produits spontanés de la nature. Leur vie se passe à les chercher. Après avoir consommé tout ce qu'en offre le point du sol qu'ils occupent, ils s'en éloignent pour retrouver :\illeurs de nouvelles ressources... A cette époque, les associations sout à l'état embryonnaire; l'insuffisance des moyens de nutrition en arrête le développement, et rarement se composent-elles de plus d'une centaine de l'amillcs. Cependant quelque misérables, quelque peu nombreuses que soient l(>s communautés sauvages, elles ne manquent pas d'affaires qui leur imposent des efforts collectifs. Chacune d'elles a pour ennemies toutes les autres. Des hommes que ne cessent de menacer les atteintes meurtrières de la faim ne souffrent pas que des étrangers tuent le giljier et s'emparent des végétaux dont ils ont besoin poin- eux-mêmes. Toute rencontre entre deux tribus amène un choc sanL:lant, une bataille, à la suite de laquelle les vainqueurs égorgent im]iiii>\ alilcmcnt ceux des vaincus qui ne parviennent pas à se dérober à leur j}oursuite. Aussi, des communautés, euvironnc-es de périls redo>ital)les, se soumettent-elles à une direction qui seidc peut les préserver de la ruine. Dans les temps même ordinaires, elles laissent aux plus habiles, aux plus expérimentés, h; soin de les conduire, et ce qu'ils proposent ou conseillent devient la règle à laquelle chacun obéit. » On no peut trop s'étonner, dit en parlant des tribus de l'Amérique septentrionale, l'homme qui les a le mieux connues, le Révérend des Ileckeweldcr, de voir comment une association sans code de lois, sans système de jurisprudence, sans aucune forme établie de gouvernement, et même sans un seul magistrat électif ou héréditaire, peut vivre en paix et pratiquer les vertus morales ; comment un peuple peut être liien gouverné sans aucune autorité reconnue, mais seulement par l'ascendant qu'ont les hommes d'un esprit supérieur sur ceux d'une trempe plus ordinaire, et par une soumission tacite, quoique générale, à l'aristocratie naturelle de l'expérience, du talent et de la vertu. Tel est pourtant le spectacle que présentent les races indiennes. C'est ainsi que je les ai vues pendant le long séjour que j'ai fait parmi elles. » Ainsi, en effet, se passent les choses chez les peuplades qui vivent principalement de chasse, de pêche et des fruits spontanés de la terre. Elles ne sentent pas le besoin de pouvoirs stables et régulièrement constitués ; les avis, les décisions de ceux qui ont fait preuve de sagesse et d'intrépidité dans les occasions difficiles suffisent pour maintenir le bon ordre au dedans ; et ce n'est que dans le cas, du reste assez fréquent, où il leur faut entreprendre une expédition guerrière, qu'elles se rangent momeutanémeut sous le commandement direct de celui d'entre eux qu'elles jugent le plus capable de les diriger avec succès. C'est la foi-me républicaine dans toute sa plénitude et à son plus haut degré de simplicité. » (Hippolyte Passy. Des formes de goucevnement et des lois qui les régissent, p. 92.)
de destruction, se soumettre à une hiérarchie et se résoudre à obéir constamment à un chef. D'un autre côté, tous les troupeaux n'appartenaient pas à hi même race, et n'étaient point pourvus de la même somme d'intelligence et de forces morales. A cet égard il y avait des inégalités sensibles de troupeau à troupeau; il n'y en avait pas moins dans l'intérieur do chacun. De là d'autres différences dans les gouvernements et dans les codes. Où la distribution de ce qu'on peut appeler les facultés gouvernantes était particulièrement inégale, le pouvoir dirigeant se concentrait naturellement chez le petit nombre, parfois même chez un seul; où cette distribution était suffisamment égale, le pouvoir dirigeant se distribuait dans la généralité. Ces sociétés embryonnaires allaient ainsi, en vertu de la nature du « milieu » où elles vivaient et de leur tempérament particulier, les unes h l'absolutisme monarchique, les autres à l'oligarchie ou à la démocratie. Néanmoins, audessus de ces diversités, surgit un régime politique qui dérive dos conditions économiques de leur existence; il est le régime approprié aux sociétés dont le matériel productif est au degré le plus bas de l'échelle, les moyens de subsistance les moins suffisants et les plus précaires. C'est le régime de la communauté qui apparaît à la naissance des sociétés primitives et demeure prédominant jusqu'à l'avènement de la petite industrie.
Cette forme politique primordiale était, disons -nous, commandée par la situation économique des troupeaux primitifs , par l'imperfection de leur armement et de leur outillage. Il suffira d'un peu de réflexion pour se convaincre qu'elle était seule possible , à une époque où les fonctions dirigeantes qui sont devenues plus tard une source abondante de richesses étaient naturellement improductives. Quand on ne possède pour outillage que des armes grossières en bois ou en pierre non taillée, tout ce
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qu'on peut faire c'est de pourvoir à sa subsistance] de chaque jour. La difficulté de résoudre le problème de Texistence est même tellement grande qu'on sacrifie sans pitié ou qu'on laisse périr les individus incapables de se suffire à eux-mêmes. On n'élève, par exemple, qu'un petit nombre de femelles sauf à s'en procurer économiquement par le l'apt quand elles sont arrivées à l'âge utile Dans cet état de choses, comment serait-on en état d'acheter les services d'un gouvernement? Ou il faut s'en passer, chose impossible, ou il faut se résoudre à produire soi-mêmes ces services indispensables. Il faut que chacun des membres du troupeau ou de la tribu remplisse les fonctions politiques, militaires, législatives, administratives et judiciaires qui constituent l'office d'un gouvernement, si rudimentaire soit-il. Ajoutons que non seulement ces fonctions sont gratuites, mais encore qu'elles doivent être obligatoires. En effet, elles sont une charge, puisque les ressources nécessaires pour les rétribuer n'existent pas, et il faut bien que tous les membres du troupeau supportent leur part des charges communes.
Dans les âges suivants, à mesure que le matériel de la production s'est développé et perfectionné, à mesure que les sociétés se sont enrichies grâce à ces progrès de leur outillage, les fonctions gouvernantes ont pu être rétribuées et il est devenu avantageux de les exercer. Alors aussi, on a vu, dans chaque société, les hommes les plus forts et les plus intelligents s'en attribuer le monopole en vue des profits qu'ils en pouvaient tirer. Mais, dans les temps primitifs, ce monopole n'aurait eu d'autre résultat que d'augmenter les charges de ceux qui auraient commis l'imprudence de s'en emparer. Ils auraient perdu' à exercer les
1. Voir l'Évolution économique du xix» siècle, p. 411 ; Giraud-Teulox, les Origines de la famille.
fonctions gouvernantes h l'exclusion des autres membres de la communauté, un temps précieux, dérobé à la recherche de leur subsistance. La communauté politique était donc le seul régime qui convînt à des sociétés encore trop peu nombreuses et trop pauvres pour que le gouvernement pût s'y spécialiser et procurer des moyens d'existence suffisants à ceux qui en exerçaient les fonctions. Elle cessa d'exister seulement lorsque le matériel de la production se fut assez perfectionné pour que le gouvernement cessât d'être gratuit.