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CHAPITRE XI Tutelle et liberté

I. Xëcessité de la tutelle. — II. La tutelle dans le passé. — III. La tutelle et la l'évolution. — IV. Résultats de l'abolition de l'ancien régime de la tutelle par voie révolutionnaire et philanthropique, g 1". L'abolition de l'esclavage des nègres. § 2. L'abolition du servage en Russie. § 3. La réforme du régime agraire en Irlande. § i. Les rapports des peuples civilisés avec les races inférieures ou en retard. Le remplacement des institutions dites liarbares par le soif qovernment coml)iné avec la tutelle gouvernementale. — V. De la reconstitution libre de la tutelle par voie d'évolution. — VI. Avenir de la liberlé et de la tutelle.

I. Nécessité de la tutelle. — La tâche essentielle de tout gouvernement consiste à assurer la sécurité des personnes et des propriétés contre toute atteinte intérieure ou extérieure. Cependant suflirait-il de la sécurité la plus complète et la plus efficace garantie à chacun pour faire régner la justice dans les rapports économiques et avec elle l'harmonie et la paix, en même temps que pour imprimer à toutes les forces et à toutes les ressources de la société la direction la plus utile? Tous les membres des sociétés civilisées sont-ils également capables de se gouverner sans nuire à autrui et à eux-mêmes? Le plus grand nombre d'entre eux n'ont-ils pas besoin d'être guidés, dans le gouvernement de leurs affaires et do leur vie, par une intelligence et une volonté supérieures? Et en supposant même qu'ils possédassent tous assez d'intelligence, de moralité et d'énergie pour conduire utilement leurs affaires et leur vie, n'auraient-ils pas besoin d'être protégés

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dans une foule de circonstances où Faction des lois qui régissent le monde économique se trouve entravée ou paralysée, dans le cas d'un monopole naturel par exemple? Si l'on considère l'imperfection de l'homme, sa faiblesse et surtout l'insuffisance manifeste de ses forces morales quand il s'agit de l'accomplissement d'un devoir en opposition avec son intérêt ou sa passion du moment, si l'on tient compte aussi des défectuosités du milieu économique où il se meut, ne demeurera-t-on pas convaincu de la nécessité d'une tutelle qui contraigne les moins capables (lu self (juvemment à s'acquitter des obligations^ qu'imjilique la vie en société et les préserve de l'oppression que les circonstances ambiantes peuvent faire peser sur eux?

Oue les sociétés les plus civilisées contiennent de nombreuses individualités incapables de se gouverner utilement elles-mêmes, c'est un fait qu'on ne saurait contester; mais quelle part convient-il d'y faire à la liberté et quelle part à la tutelle ; comment et par qui ces parts doivent-elles être faites? Comment et par qui la tutelle doit-elle être exercée? Voilà le problème qui se pose aux sociétés modernes comme il s'est posé à leurs devancières.

II. La tutelle dans le passé. — Si nous étudions ce problème et sa solution dans le passé, nous trouverons non seulement que la tutelle est la règle et la liberté l'exception, mais encore que le caractère général de la tutelle est d'être imposée. On peut distinguer toutefois deux sortes de tutelle : celle des classes asservies et celle des classes libres ou réputées telles. La première est inhérente à la servitude et elle est absolument imposée. Elle a ses degrés comme la servitude elle-même. Elle est entière dans l'esclavage proprement dit. L'esclave n'a ni liberté ni responsabilité. Toutes les manifestations de son activité sont régies parla volonté de son maître, qui en est responsable

comme des siennes propres. Le serf au contraire n'est que partiellement en tutelle. Il gouverne sa vie et celle de sa famille, sauf les restrictions et les obligations que lui imposent à la fois son maître, individuel ou collectif, et la commune dont il fait partie. La tutelle du maître est imposée uniquement dans l'intérêt du tuteur. La seconde espèce de tutelle est imposée ou est censée l'être dans l'intérêt de ceux qui la subissent et de leur consentement, quoiqu'elle soit trop souvent détournée de sa destination et viciée au profit de ceux qui l'établissent et la gèrent. Comme la première, elle a ses degrés. C'est dans l'intérêt de la société ou de la communauté dont il est membre, intérêt dans lequel le sien est compris, et en raison du but qu'elle poursuit et des nécessités qu'elle subit, que l'individu est assujetti à une tutelle, parfois tellement étroite et rigoureuse que la part de self govcmment qui lui est laissée est moindre que celle du serf ou même de l'esclave.

Examinez la condition de toutes les sociétés des temps passés, et vous trouverez que l'individu y était assujetti à une multitude de règles, de lois, de coutumes ou d'obligations établies, les unes dans l'intérêt du maître individuel ou collectif auquel il était approprié, les autres dans l'intérêt de la corporation politique, cléricale ou industrielle, ou bien encore de la communauté locale dont il était membre. A ces tutelles du maître, de la corporation ou de la communauté, venaient se joindre la tutelle religieuse non moins abondante en règles et en prescriptions concernant tous les actes de l'existence et non moins obligatoire, et, finalement, la tutelle de l'opinion de la classe ou du groupe auquel appartenait l'individu, opinion imposant certaines manières d'agir ou même de penser, à l'exclusion de toutes les autres, et aux arrêts de laquelle il était obligé de se soumettre, surtout quand il se trouvait dans l'impossibililé de changer de lieu ou de condition.

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Ainsi nul no pouvait, à moins d'aller vivre à l'écart de toute société, gouverner librement sa vie.

Comme nous l'avons remarqué, ce vaste appareil de tutelle a été créé, perfectionné et complété par des découvertes et inventions successives, à mesure que le besoin de le créer, de le perfectionner et de le compléter se faisait sentir. Dans les sociétés primitives, troupeaux, clans ou tribus, les individualités les plus intelligentes observaient les manières d'agir utiles ou nuisibles à l'association, elles prescrivaient les unes, interdisaient les autres, établissaient en un mot une <( loi » en l'attribuant à une révélation divine. Cette loi se transmettait de génération en génération, d'abord par la tradition orale, ensuite par l'écriture, en se modifiant et se complétant, en raison des changements qui survenaient dans les conditions d'existence de l'association. Celle-ci ne s'y soumettait toutefois qu'à la condition d'en reconnaître l'utilité. Quand elle ne la trouvait point à son gré, elle renonçait au culte des divinités au nom desquelles on prétendait la lui imposer pour adopter un autre culte et une autre loi.

Lorsque les progrès de l'industrie ont rendu possible la création des Etats politiques, on y constate l'existence de deux lois : celle qui régit la société des fondateurs et des propriétaires de l'Etat et qui procède de la loi de la tribu dont ils sont issus, et celle de la population assujettie, la première établie dans l'intéi'êt des propriétaires associés et consentie par eux, la seconde imposée dans le même intérêt aux esclaves et aux sujets. Au premier abord, il semble que celle-ci doive être en opposition avec l'intérêt de la population qui la subit, mais les intérêts opposés des maîtres et des sujets se rapprochent et finissent par s'identifier sous la double influence des phénomènes de la propriété et de la concurrence. Lorsqu'une société politique et guerrière s'est emparée d'un territoire et l'a partagé

entre ses membres avec les habitants qui le meublent, les propriétaires sont naturellement intéressés à en développer autant que possible la production et les ressources, et ils le sont d'autant plus que la concurrence extérieure les menace davantage. Or le seul moyen d'atteindre ce but, c'est-à-dire de porter au plus haut point la richesse et la j)uissance de l'Etat, c'est d'établir la loi la plus utile à la population assujettie.

La loi de la société propriétaire et exploitante de l'Etat a pour objet principal d'assurer sa domination, de l'étendre et de la rendre aussi fructueuse que possible : elle soumet, dans ce but, à une tutelle uniforme tous les membres de cette société : elle prévient le morcellement des domaines et pourvoit à leur transmission régulière, elle veille également à la conservation et au développement des forces morales, l'honneur, la valeur militaire, indispensables au succès dans les luttes pour la domination. La loi imposée à lu population assujettie varie d'abord d'un domaine à un autre : chaque maître ou seigneur établit celle qui lui paraît la plus conforme h son intérêt; ses sujets réglementent de même, par des coutumes qui diffèrent de seigneurie à seigneurie, la portion de self government qui leur est laissée. A la longue, lorsque l'Etat s'est unifié comme en France, la loi du royaume remplace celle des seigneuries; mais elle ne consiste guère qu'en un ensemble de règles destinées à assurer en premier lieu, la domination du souverain et la perception de ses revenus; en second lieu, la sécurité des personnes et des propriétés ; le reste est réglé par les coutumes communales ou provinciales, les statuts et règlements des corporations et confréries.

A ces lois qui assujettissent à une tutelle politique et économique plus ou moins étroite et compliquée, les différentes classes d'une nation, s'ajoutent celles qu'imposent la religion et l'opinion. Comme les autres, celles-ci ont

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pour objectif des intérêts : intérêt de la religion, ou pour mieux dire de la corporation productive des services religieux; intérêt de la société particulière ou générale, où se produit Topinion. Encore faut-il toutefois que les règles de conduite ou les manières d'agir que la religion ou l'op:iiion entreprend d'imposer soient, dans quelque mesure, consenties par ceux qui les subissent. Les articles essentiels de la loi de toute Église comme de tout Etat ont pour objet d'assurer sa domination; viennent ensuite ceux qui concernent le gouvernement de la vie des fidèles, ou la morale religieuse proprement dite, mais cette loi et ces règles ne sont obéies qu'autant que les « consommateurs roligi(Mix » les jugent conformes à leur intérêt, en ce monde et dans l'autre. Sinon, la religion établie, malgré son union ou son alliance avec l'Etat et la protection dont celui-ci la couvre, finit par être abandonnée pour une religion concurrente. Tel a été le sort du paganisme lorsqu'il a été supplanté par le christianisme, et celui du catholicisme dans les pays où le protestantisme a pris sa place. Autant peut-on en dire de l'opinion : elle a toujours pour objectif principal sinon unique l'intérêt de ceux qui la produisent et s'etforcent de l'imposer, mais elle n'est acceptée qu'autant que la collectivité la juge conforme au sien. Si l'on vient à soupçonner qu'elle est fausse, autrement dit qu'elle ne répond point à l'intérêt collectif, intérêt de la corporation ou du parti, de la commune ou de la nation, on la bat en brèche, les plus hardis l'attaquent de front, et elle finit toujoui's par êlre supplantée par une autre considérée comme plus vraie, ou, ce qui est synonyme, comme plus conforme à l'intérêt de la collectivité.

Dans ses différentes pièces, lois et coutumes politiques, civiles, économiques, prescriptions religieuses et morales, règlements industriels et commerciaux, modes, opinions, etc., cet énorme appareil de tutelle qui s'est cous-

truit partout et dans toutes les sociétés, qui a été se développant ou se modifiant, qui s'est tantôt perfectionné et tantôt dégradé, en limitant plus ou moins, et, dans les premiers âges, en supprimant presque la sphère d'activité du self (jovcrimient individuel; cet énorme appareil de tutelle, disons-nous, a été le produit de l'observation et de l'expérience, en matière de gouvernement de l'homme et de la société, produit accumulé et capitalisé de génération en génération. Aux impulsions désordonnées et le plus souvent nuisibles des appétits et des passions de la multitude ignorante et imprévoyante, cette tutelle a substitué des règles de conduite utiles, fondées sur des observations recueillies et des expériences répétées pendant des centaines ou. des milliers de siècles, et dont la mise en pratique était appuyée tantôt sur la force matérielle, tantôt seulement sur la force morale. Malgré ses imperfections, son insuffisance et les vices de son fonctionnement, elle a dressé les hommes au respect de la vie et de la propriété d'autrui, et rendu parmi eux la paix possible. Elle a transformé des sauvages, gouvernés par les appétits et les passions de la brute, en hommes civilisés, capables quoique à des degrés divers de se gouverner sans nuire à autrui et à eux-mêmes; elle a fait, pour tout dire, l'éducation sociale de l'espèce humaine. Sans doute, cette éducation est loin d'être achevée et parfaite : les hommes les plus civilisés ne gouvernent point, d'une manière irréprochable, leurs affaires et leur vie, en remplissant comme elles devraient l'être leurs obligations envers autrui et envers eux-mêmes; en outre, dans toute société, les inégalités de civilisation sont énormes d'individu à individu, et elles ne le sont guère moins de société à société; d'où il faut conclure que la tutelle sera encore longtemps, sinon toujours, nécessaire, quoique dans une mesure de plus en plus réduite, et qu'elle continuera de

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comporter une mullitude de degrés pour s'adapter aux inégalités naturelles du besoin auquel elle répond; mais si son œuvre d'éducation et de protection sociales est inachevée et imparfaite, elle n'en a pas moins été et elle est encore un des facteurs indispensables de la civilisation.

Maintenant, si nous considérons cet appareil de tutelle dans les derniers siècles de l'ancien régime, à l'époque où l'avènement de la grande industrie commençait à bouleverser les conditions d'existence des sociétés civilisées, nous trouverons qu'il ne répondait plus suffisamment ni à l'état intellectuel et moral des populations ni à la situation du milieu politique et économique. L'éducation sociale avait réalisé dans les sphères supérieure et moyenne des progrès tels qu'ils rendaient inutile partant nuisible, une partie de la tutelle existante, en permettant d'élargir d'autant la sphère du self cjovernment de chacun, tandis que, dans les couches inférieures, au contraire, l'abolition de l'esclavage et du servage avait étendu le self (jovemment au delà de la capacité nécessaire pour le pratiquer; il fallait donc diminuer la tutelle des uns et augmenter celle des autres. Ajoutons que le changement radical qui s'opérait dans le milieu politique et économique, par suite du progrès extraordinaire de la machinerij de la guerre et de la production, enlevait peu à peu sa raison d'être à l'appareil de protection adapté au régime de l'état de guerre, et de l'isolement des marchés. Enfin, les progrès en voie d'accomplissement permettaient de substituer, dans une large mesure, la tutelle libre à la tutelle imposée. C'était une œuvre immense et nécessaire à réaliser, mais qui exigeait une science et une prudence d'autant plus grandes qu'il s'agissait d'une machinenj plus compliquée et plus délicate, à laquelle on ne jjouvait toucher sans exercer, en bien ou en mal, une influence con-

sidérable sur la condition de l'homme et de la société.

III. Im tutelle et la révolution. — Que la révolution ait échoué dans l'accomplissement de cette œuvre, qu'elle n'ait détruit l'ancien régime de la tutelle, au moins dans les parties que la force pouvait détruire, que pour le remplacer par un régime plus rétrograde, moins en harmonie avec la condition présente et le développement futur de l'homme et de la société, cela devient de plus en plus visible, et cela s'explique d'ailleurs aisément quand on se reporte à l'état des esprits et des connaissances au moment de l'explosion révolutionnaire de 1789. Une réaction provoquée par la décadence et les abus de l'ancien régime et surexcitée par^une philosophie et une science superficielles s'était opérée dans le courant du xvin" siècle contre les institutions politiques, religieuses et économiques. De ces institutions séculaires, on ne voyait plus que les côtés défectueux et surannés; ce qu'elles avaient eu, ce qu'elles avaient encore d'utile et même de nécessaire était méconnu de parti pris ; les esprits qui se croyaient avancés voulaient faire table rase de toute cette machiim'y qui n'avait servi, selon eux, — et ils étaient sincères dans leur ignorance aussi bien que dans leur infaillibilité, — qu'à opprimer l'humanité et à l'abêtir. Les esprits modérés étaient, au fond, du même avis : seulement la pensée d'un bouleversement effrayait leur timidité; ils demandaient qu'on ménageât la transition entre l'ancien régime et le nouveau, mais quel devait èlre le nouveau régime? Les uns et les autres n'en avaient qu'une conception vague et confuse. Il y avait cependant un point sur lequel on s'imaginait qu'une pleine lumière s'était faite, c'est qu'il fallait détruire dans le monde entier ce qui subsistail encore de l'antique servitude, esclavage, servage, sujétion p()liti(|ue, religieuse et économique, et mettre à la place un ordre de choses fondé sur la liberté, l'égalité et la

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fraternité. Mais, dans cet ordre de choses idéal, quel serait le rôle de la tutelle? Faudrait-il la supprimer ou simplement la transformer, dans quelle mesure et de quelle manière? Sur cette question, pourtant essentielle et qu'il eût été bien nécessaire de résoudre avant de renverser l'ancien régime, les esprits étaient complètement divisés : les uns croyaient volontiers qu'il suffirait de rendre les individus libres de gouverner leurs affaires et leur vie, en supprimant toutes les entraves opposées au déploiement de leur activité, en laissant faire et en laissant passer, pour que l'ordre et la justice s'établissent d'eux-mêmes. Les autres, au contraire, — et ceux-ci étaient les plus nombreux, — étaient convaincus qu'en l'absence de toute tutelle, les forts et les riches ne manqueraient pas d'exploiter les faibles et les pauvres. A leurs yeux, « une tutelle sociale » était indispensable; seulement, elle ne devait rien avoir de commun avec l'ancienne. Celle-ci était diverse, inégale et, le plus souvent, instituée sans le consentement ou même contre la volonté de ceux qui la subissaient. Celle-là devait être une, égalitaire et voulue, c'est-à-dire la même dans toute l'étendue du territoire, également applicable à tous les citoyens et émanée de la volonté de la nation. Il ne devait plus y avoir de lois et de tutelles particulières, mais une seule loi, une seule tutelle, celle de la nation réglementant et ordonnant, d'une manière uniforme, par l'entremise de son gouvernement, toutes les manifestations de l'activité de ses membres.

Telle a été la conception révolutionnaire de la tutelle. A l'examiner de près, cette conception prétendue progressive repose non sur l'observation des hommes et des choses, mais sur de pures fictions et de simples hypothèses. Elle suppose en premier lieu que tous les individus qui composent une nation, naturellement égaux en intelligence, en moralité et en lumières, — pourquoi pas aussi en force et

en beauté? — ont la même insuffisance de capacité à gouverner leurs affaires et leur vie, partant le même besoin de tutelle ; ce que l'observation la plus élémentaire suffit pour infirmer. Elle suppose, en second lieu, autre fiction, que rassemblée de législateurs qui institue cette tutelle uniforme et égaiitaire, a la capacité et le désintéressement requis pour l'établir de la manière la plus utile, autrement dit la plus conforme à l'intérêt général. Elle suppose, en troisième lieu, que le gouvernement chargé de la faire fonctionner n'a pas moins que les législateurs la capacité et la volonté de s'acquitter utilement de sa tâche. A la place de ces fictions, mettons les réalités. La capacité du self (jovernment de la multitude des membres d'une nation est essentiellement diverse et inégale, d'où il suit qu'en les soumettant à une loi uniforme et égaiitaire, on enlève trop hvl self government des uns et trop peu à celui des autres, et on diminue par là même l'activité utile de tous. Autre réalité. Une assemblée législative ne représente jamais, en proportion de leur valeur, tous les intérêts particuliers, dont la collection constitue l'intérêt général, et en admettant même que cet idéal de la représentation se trouvât réalisé, la loi serait dictée toujours par les intérêts en majorité ; or il n'y a pas de raison pour que ces intérêts s'accordent, plus que ceux qui sont en minorité, avec l'intérêt général. Troisième réalité. Le gouvernement appartient nominalement à la nation; mais, en fait, il est toujours entre les mains d'une association politique ou d'un parti, qui vit de l'exploitation de la tutelle publique, et qui est d'autant plus intéressé à en grossir les frais que sa jouissance est plus précaire. Enfin, une tutelle monopolisée par un gouvernement et composée de toute sorte de branches disparates ne peut, en vertu de la nature des choses, être aussi économique et efficace qu'une tutelle spécialisée et soumise à la concurrence.

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Ce nouveau système de tutelle n'a pas moins prévalu dans tous les pays qui ont subi, de près ou de loin, l'influence de la révolution. Partout on a cru faire œuvre de progrès en abolissant les institutions particulières, diverses et inégales de l'ancien régime pour les remplacer par une loi uniforme, égalitaire, et émanée de la soi-disant volonté nationale. Dans chaque pays, une manufacture législative installée à grands frais produit tous les ans, depuis bientôt un siècle, un énorme fatras de lois ayant pour objet essentiel de régler uniformément et également les manifestations de l'activité individuelle ou collective. Cependant ce nouveau régime, à son tour, soulève des réclamations générales bien que contradictoires, les uns se plaignant que la nation est trop gouvernée, les autres qu'elle ne l'est pas assez. Est-il nécessaire de redire que ces réclamations opposées sont également fondées? Il y a trop de tutelle pour les individualités supérieures et moyennes, il n'y en a pas assez pour la multitude des individualités inférieures. En outre, cette tutelle instituée sous l'influence d'intérêts particuliers par des assemblées médiocrement pourvues de lumières et de moralité, et exercée par des gouvernements de parti intéressés à en grossir les frais, établie enfin contrairement aux principes de la séparation des entreprises et de la concurrence, ne peut être qu'inefficace et coûteuse, et elle est condamnée à une dégradation et à un enchérissement progressifs et inévitables.

IV. Résullats de l'abolition de Vancien régime de la tutelle par voie révolutiomiaire ou philanthropique . — Abolir les anciennes formes de la tutelle, rendre l'individu libre, en lui garantissant tous les droits que la liberté contient et en lui interdisant même, par surcroît de précaution, de lesaliéner ou de les engager^ sauf à l'assujettir à une loi ou à une tutelle établie par la « nation », loi ou tutelle dont le caractère essentiel est d'être une et égale pour tous; empê-

cher toute autre tutelle de renaître ou de se créer en concurrence avec celle-là, voilà donc la conception du gouvernement de l'homme et de la société que la révolution a fait prévaloir, après l'avoir elle-même empruntée aux plus vieilles pratiques du despotisme. C'est en vertu de cette conception, adoptée par la généralité des esprits réputés progressifs, que les principaux Etats civilisés se sont entendus pour supprimer la traite et l'esclavage des nègres, que le servage a été aboli en Russie, une législation protectrice des fermiers introduite en Irlande, et que les peuples civilisés s'empressent, dans toutes les contrées qu'ils assujettissent à leur domination, de remplacer des institutions et des lois séculaires, déclarées par eux, sans examen, barbares et rétrogrades, par leurs codes progressifs et civilisateurs. C'est encore en vertu de la même conception que les socialistes prétendent remédier à tous les maux de la société parla généralisation de la tutelle de l'Etat. Examinons brièvement les résultats de quelques-unes de ces opérations chirurgicales faites sur l'organisme compliqué et sensitif des sociétés par des praticiens philanthropes, mais qui ne paraissaient pas se douter que la philanthropie la plus pure ne saurait tenir lieu de la connaissance des hommes et des choses

■ L La philauthi'opic est le- produit des seatimcots de la justice et de la charité ou de l'amour et de la compassion pour les opprimés, les souffrants et les faibles, — ce qui la rend particulièrement respectable, — mais associés à l'ignorance de la nature des hommes et des choses et à la conscience de l'infaillibilité du philanthrope, — ce qui la rend particulièrement redoutalile. Un philanthrope religieux qui a une foi absolue dans les dogmes (le son Eglise (et peut-on avoir une foi absolue sans se croire soi-même infaillible ?), qui est convaincu que, hors de cette Église, il n'y a point de salut, que les hérétiques et les schismatiques sont voués au feu éternel, s'émeut de ce péril affreux; il s'efforce de le conjurer, d'abord en eniployant la persuasion, ensuite, si la persuasion demeure inefficace, en recourant à des moyens plus sûrs, à la torture et au liùcher. Ce n'est point, cependant, on vue de sauver leurs âmes, comme l'a supposé un poète illustre, qu'il torture et bri'ilc les hérétiques. Non ! en refusant d'écouter sa parole, ils ont montré visiblement que le démon s'était déjà emparé d'eux, et le philau-

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§ i". U abolilion de la traite et de l'esclavage des nègres. — La servitude, volontaire ou forcée, a été jusqu'à une

thropc religieux ne se berce point du vain espoir de les dérober au feu éternel. Mais, du moins, il préservera d'une infection mille fois pire que la peste, la multitude des ignorants et des simples, et il sera d'autant moins accessible à la pitié que sa foi sei-a plus profonde et son amour du prochain plus intense. Tels étaient les saint Dominique et les Torquemada. — Un philanthrope politique qui a foi dans la vertu souveraine d'une certaine forme de gouvernement pour faire le bonheur du peuple ne reculera de mémo devant aucune violence pour l'étalilir. 11 aura beau être un homme sensible et caresser des tourterelles comme Couthou, ou avoir écrit un plaidoyer contre la peiuc de mort comme Roliespierro, il cédera à la nécessité de dresser des échafauds et d'y faire monter des femmes, des enfants et des vieillards. A plus forte raison, s'il s'agit de " chasser l'étranger » et de faire une nation « une ». Alors le philautlirope politique n'éprouvera aucun scrupule à recourir au poignard et à organiser l'assassinat; il sera Mazzini. A plus forte raison encore, s'il s'agit d'arracher l'humanité entière à l'oppression et à la misère, en mettant fin à la domination de ceux qui l'ont, de tout temps, opprimée et exploitée. Comment le philanthrope socialiste, communiste, collectiviste ou nihiliste, qui possède une panacée sociale, l'eculerait-il tli'vant le devoir impérieux de supprimer, par les moyens les plus expéditifs et. li's plus sûrs, les tyrans et les exploitem's qui se refusent obstinément à appliquer cette panacée de salut? Enfin, le philanthrope libéral qui a foi dans la vertu universelle du self government n'a-t-il pas le droit de l'im- ])osi'r à toutes les variétés de l'espèce humaine? S'il joint à sa foi en la liberté un amour spécial pour la race de Cham, il n'hésitera pas à réclamer l'emploi de la force pour supprimer la traite, et il lui paraîtra juste et raisonnai île de contraindre les contribuables blancs à payer les frais de l'abolition de l'esclavage des noirs. 11 encouragera au besoin l'incendie des habitations et le massacre des propriétaires, comme à Saint-Domingue; ou bien il contribuera, comme aux États-Unis, à fomenter une guerre civile, dans laquelle des centaines de milliers de vies seront oft'ertcs en holocauste à la liberté nègre. Il en gémira peut-être, mais il ne persistera pas moins à se considérer sincèrement comme un bienfaiteur de l'humanité.

Si l'on pouvait faire le compte des maux causés par la philanthropie religieuse, politique, socialiste, libérale et négrophile, on trouverait certainement qu'ils dépassent ceux que la perversité des méchants a infligés à notre malheureuse espèce, depuis sa naissance. La puissance malfaisante des méchants est limitée, car ils sont l'objet d'une juste méfiance et généralement antipathiques, taudis que le philanthrope, l'ami des hommes, est entouré d'une confiance et d'une considération qui lui procurent un pouvoir et une influence extraordinaires.

Ce philanthrope qui, fort de son amour pour le peuple lilanc ou noir, de l'infaillibilité de sa science et de la vertu de sa panacée, no se laisse arrêter par aucune considération de morale vulgaire, s'expose cependant, si sa science est fausse, ou, ce qui revient au même, incomplète, si sa panacée est vicieuse, à commettre une double « nuisance ». 11 court non seulement le risque de sacrifier en pure perte des hommes et des capitaux, mais encore de jeter le discrédit sur la cause qu'il prétend servir. Les philanthropes religieux qui

époque récente Ja condition de la grande majorité de l'espèce humaine et elle est encore celle de la masse de la population en Afrique. On connaît les circonstances sous l'influence desquelles la traite des nègres d'Afrique en Amérique s'est créée au commencement du xvi" siècle. On connaît aussi les causes qui ont soulevé les esprits contre ce commerce, un siècle et demi plus tard. Ces causes se résumaient dans la réaction universelle qui se produisait contre les anciennes formes de la tutelle, esclavage, servage, sujétion. Les amis du progrès et de l'humanité voulaient abolir la servitude dans le monde entier, en affranchissant au besoin par la force et même contre leur propre gré les hommes de tous les pays et de toutes les couleurs. A l'objection que ces affranchis ne seraient peut-être point capables de bien user de leur liberté, on répondait qu'il se pouvait, à la vérité, que la servitude les eût dégradés, mais que cette influence néfaste d'un régime d'oppression et d'avilissement ne tarderait pas à s'effacer, car tous les hommes ont virtuellement la capacité d'être libres comme ils en ont le droit; qu'au surplus, la tutelle bienveillante, éclairée et désintéressée de l'Etat suppléerait à ce qui pourrait leur manquer de ce côté. L'opinion publique, travaillée par les philanthropes en Angleterre et les philosophes en France,

élevaient des autodafés ont rendu la religion odieuse ; les philanthropes politiques, libérateurs et unificateurs de nations, nous ont fait prendre en grippe les peuples opprimés ; les philanthropes socialistes, communistes et nihilistes ont endurci les cœurs les plus disposés à s'apitoyer sur les maux des classes ouvrières, et les philanthropes négrophiles nous ont dégoûtés des nègres.

Est-ce à dire qu'il faille se désintéresser des misères humaines et attendre passivement leur guérisoa de l'opération assurée mais lente de la machinery du progrès? Non, sans doute. C'est le devoir de tout homme de venir en aide à ses semblables et de contribuer à soulager leurs maux ; mais ce devoir ne confère aucun droit sur les personnes et les biens d' autrui. On a le droit de mettre sa propre vie et ses propres liiens au service d'une cause que l'on croit juste, rien de plus! Encore faut-il que le philanthrope qui se dévoue, lui-même, à une idée, n'ait pas à remplir d'autres obligations plus positives et plus formelles. Sinon, ses intentions ont beau être pures, il est un simple malfaiteur. Dieu nous garde de la philanthropie et des philanthropes !

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sollicita donc les gouvernements d'intervenir pour prohiber un commerce et une institution qui faisaient honte à l'humanité. Les gouvernements s'entendirent d'abord pour interdire la traite, dissoudre les compagnies qui la pratiquaient et établir des croisières à la côte d'Afrique afin d'assurer cette prohibition. Cependant la traite continuait de se faire en contrebande, et la prohibition ne donnait que des résultats négatifs \ Tout en exigeant des sacrifices con-

1. Dcpiiis 1807, époque de ral)oliti()ii de la traite eu Auj^lcteiTe jusqu'cu 1819, époque de rétaljlissenient des croisières, 2,290,000 nègres out été enlevés à la côte d'Afrique. Sur ce nombre, 680,000 ont été expédiés au Brésil, 613,000 dans les colonies espagnoles, et 562,000 dans les autres pays. Le déchet, pendant la traversée, a été de 433,000. Depuis 1819 jusqu'en 1847, le nombre des nègres exportés a été de 2,758,506 ainsi répartis : Brésil, 1,121,800; colonies espagnoles, 831,027; déchet, 688,299; capturés 117,380. Totaux pendant les quarante années : esclaves importés au Brésil, 1,801,800; dans les colonies espagnoles, 1,-446,027 ; dans les autres contrées, 362,000; déchet pendant la traversée, 1,121,299; capturés depuis 1819, 117,380. Ce qui donne en totalité, depuis la prohibition, 3,048,506 victimes de la traite. Ces chiffres attestent combien peu les mesures prises pour empêcher le transport des esclaves de la côte d'Afrique out atteint leur but.

Ce n'est pas tout. Non seulement la prohibition de la traite et les mesures prises pour l'assurer n'ont point arrêté cet odieux trafic, mais elles ont eu pour résultat d'aggraver les souffrances de ses victimes. Avant la prohibition, les nègres transportés étaient généralement bien traités pendant le voyage, car les négriers avaient intérêt à ce que leur marchandise arrivât en bon état il sa destination. Mais à peine les lois répressives de la traite furent-elles mises en vigueur, que toutes les précautions prises pour procurer quelque bien-être aux transportés disparurent. Les négriers n'eurent plus alors qu'un souci : échapper aux croisières. Dans ce but, ils réduisirent au minimum la place réservée à leurs cargaisons, et ils n'embarquèrent plus que les quantités d'eau et de vivres qui leur étaient rigoureusement nécessaires. Le résultat fut que le déchet des cargaisons s'éleva do 14 à 25 p. 000. Cette augmentation du déchet s'explique par les horribles souffrances que la prohibition de la traite infligeait aux victimes de la cupidité des négriers. Les rapports de la Société pour l'a/jolition de l'esclarage sont remplis des récits de leurs tortures ; on n'a que le choix des documents. Nous nous bornerons à rapporter quelques passages d'une déposition du docteur Clitfe, Américain, qui a participé aux opérations de la traite et qui a été en position d'en observer toutes les horreurs.

« Les esclaves, dit le docteur Cliffe, sont entassés pêle-mêle et couchés sur le flanc, dans un mélange confus de bras, de têtes, de jambes, grouillant les uns dans les autres, de sorte qu'il est difficile à l'un d'eux de remuer sans que la masse entière remue en même temps. Sur le même bâtiment, on forme parfois deux ou trois ponts encombrés d'esclaves et dont la hauteur

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