‹ L'évolution politique et la révolutionChapitre 33 sur 73 · L'ÉVOLUTION P 0 L I T I Q U E · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION P 0 L I T I Q U E

sidérables d'argent, de marins et de soldats exposés à uii climat insalubre, et en suscitant entre les Etats prohibitionno dépasse pas uu pied et demi ou mémo un pied. Ils ont ainsi la place nécessaire pour se tenir couchés, aplatis comme rinsectc visqueux; niais un enfant lui-même ne pourrait s'asseoir dans ces longs cercueils à compartiments. On peut dire qu'ils sont arrimés comme des boucauts ou comme des livres sur les rayons d'une liihliothèque. Ils sont nourris par un homme qui leur descend une calebasse d'eau et une parcelle d'aliment. Un petit nombre d'entre eux, ceux qui semblent plus accaldés, sont hissés sur le pont au grand air. Avant le redoublement de sévérité de nos lois, on leur distribuait leur nourriture sur le pont, par escouades successives; mais aujourd'hui ce faible adoucissement ne leur est même plus donné. Jadis les négriers amenaient avec eux un chirurgien ; aujoiu'd'hui il n'est pas de praticien de quelque valeur qui voulût les suivre. Les Ijàtiments perdent quelquefois plus de la moitié de leur cargaison, et l'on cite même l'exemple d'un chargement de 160 nègres sur lesquels 16 seulement survécurent au voyage. Rien ne saurait donner une idée des souffrances auxquelles ces malheureux sont soumis, principalement à cause du manque d'eau : comme la présence à bord d'une grande quantité d'eau et de tonneaux expose les négriers à la confiscation, ils sont arrivés, après des calculs d'une odieuse précision, à reconnaître qu'en distribuant une fois tous les trois jours à un individu l'eau contenue dans une tasse de thé, cela suflisait pour lui conserver la vie. Ils limitent en conséquence leurs approvisionnements d'eau fraîche à ce qu'il faut pour empêcher les esclaves de mourir de soif. Rien ne saurait non plus donner une idée exacte de la saleté horrible d'un navire chargé de nègres. Amoncelés et en quelque sorte encaqués comme le sont les nègres, dit le docteur Clill'e, il devient à peu près impossible de nettoyer le navire, lequel est fort souvent abandonné faute d'un Hercule assez téméraire pour nettoyer ces nouvelles étables d'Augias. Les bâtiments que l'on a purifiés conservent une odeur particulièrement acre et fétide, qui trahit leur destination première. Je reconnus qu'un vaisseau naviguant sur la cote d'Afrique avait servi à la traite par les effluves caractéristiques qui s'en exhalaient. Il est bien certain que si un blane était plongé dans l'atmosphère oii vivent ces malheureux, il serait immédiatement asphyxié. »

Le docteur Clilfe décrit ensuite l'aspect d'une cargaison de nègres au moment du débarquement.

'< Les rotules de ces malheureux, dit-il, présentent l'aspect d'un crâne dénudé. Le b; as se trouve dégarni de toutes les parties musculaires ; c'est un os recouvert de peau. Le ventre est protubérant et comme gonflé d'une manièr.' maladive. Il faut qu'un homme prenne ces misérables dans ses bras liour les porter hors du bâtiment, car ils ne sont pas capables de mai'cher. Comme ils ne se sont pas tenus debout pendant un ou deux mois, leurs muscles sont alïaiblis au point de ne pouvoir plus les soutenir. Ils ont un air hébété, hagard, et l'on peut dire qu'ils sont descendus jusqu'au dernier degré de l'abaissement au delà duquel il n'y a plus que la brute. Un grand nombre sont ton: meurtris, couverts de larges ulcères, de maladies cutanées profondément repoussantes, et la chique se creuse, à travers l'épiderme et jusque dans les chairs, ses horribles refuges. » D'après le docteur Clilfe, pour faire parvenir 6.'),000 nègres au Brésil, il faut en enlever 100,000 à la côte

TUTELLE ET LIBERTÉ

nistes par philanthropie la querelle du droit de visite, elle aggravait les souffrances des malheureux objets de ce

d'Afriqui^ cl sui' les 6j,000, il l'ii meurt comiimnémcnt 3, 'i ou H. 001) dans les deux mois qui suivent leur arrivée.

D'autres témoignages recueillis dans les rapports de la Société pour l'aholition de l'esclavage attestent que la déposition du docteur Cliffe n'est nullement empreinte d'exagération.

Comment donc se fait-il que les mesures prises pour la répression de la traite n'aient pas eu la vertu d'y mettre fin ? Ce fait s'explique par les bénéfices considérables du commerce des nègres, bénéfices que la prohibition de la traite a eu pour résultat d'augmenter dans une proportion énorme.

Avant que la traite ne fût défendue, les opérations des négriers donnaient d(! 20 à 30 p. 000 de profit, tout au plus. Depuis que la traite est devenue un commerce de contrebande, les bénéfices qu'elle rapporte s'élèvent fréquemment jusqu'à 2 ou 300 p. 000. Cette augmentation provient, en premier lieu, de la réduction survenue dans la concurrence des capitaux et des bras qui s'offraient pour faire la traite : les entrepreneurs et les capitalistes honnêtes se sont retirés successivement de ce commerce lorsqu'il a été flétri l)nr la conscience publique et poursuivi par les lois. Les entrepreneurs et les capitalistes les moins scrupuleux seuls ont continué de s'y livrer, et le r(^trait de leurs concurrents honnêtes a eu pour résultat naturel d'augmenter leurs profits. Eu second lieu, la demande sans cesse croissante des denrées tropicales qui a eu lieu en Europe depuis soixante aus, du sucre, du café, du tabac, du coton, a occasionné un accroissement correspondant de la demande de bras dans les colonies. Les négriers ont ainsi profité à la fois des découvertes de "Watt et d'Arkwright eu Angleterre et de l'alfranchissemcnt du travail en France. Ils ont profité même des lois rendues contre leur trafic , sous la généreuse inspiration des apôtres de l'abolition de l'esclavage, absolument comme les usuriers ont profité des lois rendues contre l'usure.

La traite a donc résisté à tous les efforts tentés pour l'abolir, et, dans un de ses rapports, la Sociéiépour l'abolition de l'esclavage était obligée de convenir que « l'étendue et l'activité du commerce des esclaves, bien qu'aftcctées dans une certaine mesure par la prohibition de la traite, n'avaient pas cessé cependant d'être gouvernées par la demande des produits du trarail esclave sur les marchés d'Europe^. »

Il Dans la longue histoire des faits chevaleresques, des actes dictés parles sentiments les plus purs de la bienfaisance, disait The Economist à propos de ce lamentable échec de la prohibition mise au service de la philanthropie, on ne trouve rien qui dépasse en noblesse la croisade que nous avons entreprise contre la traite. Rien n'a été épargné : hommes, choses, argent, menaces, châtiments, tout a été prodigué pour y parvenir. Eh bien, le résultat le plus net de cette campagne philanthropique, que n'eût pas désavouée l'hidalgo de Cervantès, a été que non seulement on bravp nos croisières sur toute la côte d'Afrique, mais encore que les souffrances des victimes se sont accrues démesurément. Et ce qui est suprêmement douloureux dans ce tristo épisode, c'est que l'approbation générale no vient pas même nous con-

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