‹ L'évolution politique et la révolutionChapitre 35 sur 73 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Résumé et conclusion

Depuis son apparition sur la terre, l'humanité prise dans son ensemble, a progressé d'une manière continue. Elle a créé et augmenté par un travail ininterrompu de découvertes et d'inventions son capital de civilisation. Elle a successivement découvert le plus grand nombre sinon encore la totalité des matériaux, des forces et des êtres animés que contient le monde minéral, végétal et animal , et elle a inventé un outillage et des procédés de plus en plus puissants et efficaces pour utiliser ces matériaux, ces forces et ces créatures inférieures, en les appropriant à la satisfaction de ses besoins. Elle a créé et perfectionné l'organisme du gouvernement de l'homme et de la société, en l'adaptant à leurs conditions d'existence, perpétuellement modifiées par l'accroissement des matériaux de la production et les progrès de l'outillage. Cette machinery politique a été le produit d'un travail continu de découvertes et d'inventions, comme la machinery industrielle, au développement de laquelle ses progrès se trouvaient organiquement subordonnés.

C'est l'évolution progressive de cet organisme du gouvernement de l'homme et de la société que nous avons entrepris d'esquisser après avoir décrit, dans une première série d-'études l'évolution industrielle et économique dont

1. L Évolution économique du xix" siècle. Théorie du progrès. 1 vol. Pai*is, Roinwald, IRSO.

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

elle procède. Comme celle-ci, nous l'avons partagée en trois périodes : i" les temps primitifs; 2° l'ère de la petite industrie; 3" l'ère de la grande industrie. Nous avons montré ce qu'a été et ce qu'a dû être, en raison de l'état des matériaux et de l'outillage de la production, le gouvernement de l'espèce humaine dans les deux premières périodes, et, en étudiant les changements que l'avènement de la grande industrie a commencé à apporter dans les conditions d'existence del'homme et de la société, nous avons pu nous faire une idée de ce qu'il sera dans la troisième.

1. La nécessité ou le besoin, voilà quel est le premier moteur de l'activité de l'homme et de tous ses progrès. Les besoins veuleat être satisfaits, sous peine d'une déperdition de forces, impliquant une souffrance, et ils ne peuvent l'être qu'au moyen d'une dépense de forces, impliquant une autre souffrance. Si celle-ci est inférieure à celle-là, l'homme est intéressé, — et d'autant plus intéressé que la différence est plus grande, — à créer le produit ou le service adapté à la satisfaction du besoin, et le même intérêt l'excite à découvrir ou à inventer les moyens les plus propres à lui procurer cette satisfaction, en économisant ses forces et sa peine. Cependant ce mobile, malgré toute sa puissance, n'aurait pas suffi pour déterminer l'évolution du progrès et créer le phénomène de la civilisation, en agrandissant continuellement la distance qui sépare l'homme, au moins dans ses variétés supérieures, des autres espèces animales. Car celles-ci sont, aussi bien que l'espèce humaine, gouvernées par la nécessité ou le besoin. Il a fallu que l'homme se trouvât pourvu, à l'origine, d'un organisme mental et physique, supérieur, ou qu'il provînt d'un germe contenant cet organisme en puissance et en devenir; qu'il possédât un cerveau plus complet avec des membres appropriés à l'exécution des conceptions et des ordres de ce maître organe. C'est grâce à sa supériorité organique, de

quelque façon qu'elle l'ait acquise, que l'espèce humaine a si prodigieusement devancé toutes les autres el produit la civilisation.

Dans la première période de ce travail, la condition de l'homme et sa manière de vivre ne diffèrent pas sensiblement de celles de la généralité des animaux. Il vit comme eux de la recherche des végétaux alimentaires, delà chasse ou de la pêche; il habite des cavernes et des huttes de terre ou de branchages. La nécessité de se défendre contre des animaux plus forts et naturellement mieux armés l'oblige, comme un grand nombre d'autres espèces, à former des sociétés, troupeaux, clans ou tribus; mais aussitôt que des individualités quelconques, bommes ou animaux, se trouvent rassemblées, apparaît la nécessité d'un gouvernement. Si elles sont réunies pour lutter contre d'autres espèces ou d'autres sociétés de leur propre race, il leur faut une organisation, une hiérarchie et une discipline appropriées à cette lutte, avec un appareil préventif ou répressif des nuisances intérieures que leurs appétits déréglés et leurs passions égoïstes les poussent à commettre, et qui mettent la société en péril en diminuant ses forces et ses ressources. Il leur faut, pour tout dire, un gouvernement. Ce gouvernement prescrit les règles de conduite ou les manières d'agir nécessaires à l'association et par contre-coup à ses membres; il interdit les actes nuisibles; il sanctionne ces prescriptions et ces interdictions au moyen de pénalités, établies de façon à infliger une souffrance supérieure à la jouissance que leur infraction pourrait procurer.

La machiner]] du gouvernement est plus ou moins compliquée selon le nombre et la nature des nécessités auxquelles elle doit pourvoir; elle est aussi plus ou moins appropriée à sa destination et efficace, selon que ceux qui l'inventent et la mettent en œuvre connaissent mieux l'objet qu'elle doit atteindre et les moyens qui y sont adaptés, eu égard au

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Lompérament particulier des associés, à leur état de civilisation et aux circonstances du milieu ambiant, c'est-à-dire selon qu'ils sont plus ou moins doués du génie politique. Ce génie spécial n'existe point dans toutes les têtes, pas plus que le génie des arts mécaniques, de la peinture, de la musique ou de la poésie. Ceux qui le possèdent, dans quelque mesure, inventent l'appareil du gouvernement et ils utilisent le sentiment ou l'instinct religieux dans la constitution de cet appareil nécessaire.

Dans cette première période de l'existence et du développement dos sociétés, le caractère économique du gouvernement, c'est d'être gratuit ou pour mieux dire non rétribuable et, par conséquent, communautaire. Les membres de ces sociétés embryonnaires, sont trop peu nombreux, et — par suite de l'insuffisance et de l'imperfection de leur outillage, — trop pauvres pour payer les services d'un gouvernement. Ces services constituent une obligation et une charge qui incombent tà chacun. D'où il suit que le régime naturel et nécessaire du gouvernement des sociétés primitives est la communauté.

II. Grâce à leur supériorité mentale, à l'intérêt qui les pousse à augmenter leurs jouissances, en diminuant leurs efforts et leur peine, grâce enfin à la concurrence vitale qui apparaît et les stimule davantage à mesure qu'ils se multiplient, les hommes découvrent un nombre croissant de matériaux et d'agents productifs; ils créent et perfectionnent la machiner]] de la production, lis apprennent à reconnaître les plantes alimentaires, ils inventent le matériel de l'agriculture et il en résulte un énorme accroissement de la productivité de leur travail. Outillé d'une bêche ou d'une charrue, l'homme obtient sur un sol cultivable, en échange de la même dépense de forces, autrement dit de la même quantité de travail, une quantité de subsistance infiniment plus grande que celle qu'il obtenait avec un arc et des

flèches sur un terrain de chasse infiniment plus étendu. Au lieu donc d'employer la presque totalité de son temps et de ses forces à la production de ses aliments, il peut n'en employer que la moitié ou moins encore, et consacrer le reste à la satisfaction de ses autres besoins. Alors, la spécialisation ou la division du travail et l'échange deviennent possibles. Ce procédé ingénieux, par lequel, au lieu de produire directement toutes les choses dont on a besoin, on se les procure indirectement au moyen de l'échange d'un produit ou d'un service qu'on s'applique spécialement à créer; ce procédé, facilité par l'invention de la monnaie, a pour effet d'augmenter encore la productivité du travail, en permettant à chacun de se vouer à l'industrie à laquelle il est le plus propre, d'y devenir plus habile et plus capable d'en perfectionner les procédés et l'outillage. La production se divise et se ramifie en branches de plus en plus nombreuses, la population et la richesse s'accroissent dans des proportions extraordinaires. Sur un territoire occupé naguère par un troupeau ou une tribu, dont les membres, absorbés par la recherche de leur subsistance et le soin de leur sécurité, traînaient le plus souvent une existence misérable et précaire, on voit apparaître une société dont les membres se comptent par millions et au sein de laquelle la richesse s'accumule sous les formes les plus variées. Mais ce développement de la population et de la richesse nécessite un progrès correspondant de l'appareil du gouvernement. Il faut que cet appareil devienne à la fois plus ample et plus résistant pour préserver la société des « nuisances » extérieures et intérieures, auxquelles elle est davantage exposée, précisément parce que sa population s'est accrue avec sa richesse. Au dehors, elle est en butte aux agressions continuelles des peuplades moins avancées de chasseurs et de guerriers, pour lesquelles elle est une proie d'autant plus tentante qu'elles sont plus pauvres et qu'elle est plus riche.

RESUME ET CONCLUSION

Au dedans, l'ordre et l'harmonie sont plus difficiles à maintenir au sein d'une population plus nombreuse, dont les intérêts se sont compliqués et diversifiés. La propriété s'est divisée et spécialisée comme la production ; elle est devenue individuelle ou collective; il faut en régler et en assurer la jouissance, l'échange et la transmission ; la richesse s'est accumulée et inégalisée en s'accumulant ; il faut protéger les'riches contre les convoitises des pauvres, et les pauvres contre l'abus de la puissance des riches. La « loi » doit en conséquence être considérablement étendue dans ses applications ; elle doit encore être établie et mise en vigueur par un pouvoir intéressé au bien général et assez fort pour le faire prévaloir sur les intérêts particuliers.

Ce progrès nécessaire de la machinery du gouvernement n'était point compatible avec le régime de la communauté. Des hommes, appliqués, les uns aux travaux agricoles, les autres aux différentes branches de l'industrie et des arts, ne pouvaient résister à des peuplades exclusivement adonnées à la chasse et à la guerre. Les mêmes hommes ne pouvaient posséder les connaissances et l'expérience spéciales, non plus que la situation indépendante des intérêts particuliers, qui étaient nécessaires pour faire régner au sein de la société la justice et l'ordre. Il fallait que le gouvernement, comme les autres industries , se spécialisât pour suffire désormais à cette double tâche, et qu'il concentrât assez de forces, d'intelligence , de connaissances professionnelles et de ressources pour produire un accroissement de sécurité, proportionné à l'accroissement des risques extérieurs et intérieurs qui menaçaient l'existence de la société. Cette spécialisation s'opéra grâce à la rétribuabilité que l'augmentation de la productivité du travail avait conférée aux services du gouvernement. Après avoir été négatifs dans la période précédente, les profits

de l'industrie du gouvernement pouvaient maintenant s'élever au point d'absorber le produit net de toutes les autres branches de la production, en ne leur laissant que la part strictement nécessaire pour subvenir à l'entretien et au renouvellement de leur personnel et de leur matériel. Quel fut le résultat de ce progrès? C'est que les hommes intelligents et forts qui dirigeaient déjà, auparavant, les tribus, par l'ascendant naturel de leurs aptitudes gouvernantes et guerrières s'adonnèrent de préférence à une industrie qui, d'improductive qu'elle était, venait de devenir la plus productive de toutes. Ils s'associèrent pour l'entreprendre, s'emparèrent des régions où elle pouvait s'exercer avec le plus de profit, se partagèrent le sol et assujettirent la population à travailler pour eux et à leur livrer tout ou presque tout le produit net de son travail, en échange de la sécurité qu'ils lui fournissaient'. Sans

Esl-il nécessaire de rappeler qu'en vertu de l'antagonisme naturel des créatures vivantes, et en particulier de la concurrence des animaux carnassiers, la sécurité faisait, à l'origine, complètement défaut à la race humaine? Ou a donc été obligé de la « produire. » Ou l'a produite d'abord individuellement, puis par voie d'association, en la combinant avec l'exercice do l'industrie alimentaire. Les entreprises ainsi organisées étaient grossières et imparfaites; elles no pouvaient résister à celles qui, fondées sur le principe de la division du travail, s'adonnaient exclusivement à la production de la sécurité. Nous avons vu dans quelles circonstances et à quel moment de l'évolution économique celles-ci ont pu apparaître. Dès que les plantes alimentaires ont été découvertes et que le matériel agricole a été inventé, dès que le travail appliqué à l'agriculture est devenu assez productif pour fournir régulièrement quelque chose de plus que la quantité de subsistances nécessaires au travailleur, d'autres industries ont pu naître et se développer, eu constituant des entreprises sépai-ées et spécialisées, et, en première ligne, par ordre de nécessité, la production de la sécurité. Les sociétés d'hommes de proie qui subsistaient de la chasse aux animaux et aux hommes ont trouvé profit alors à transformer leur industrie et à fonder des établissements politiques ayant pour objet d'asservir et d'exploiter les populations adonnées à la pratique de l'agriculture et de l'industrie. Or qu'étaient ces établissements sinon des ateliers de production de la sécurité ? Sans doute, le but que se proposaient ceux qui les fondaieat et les exploitaient n'était point de rendre service aux populations asservies, en leur procurant la sécurité nécessaire pour subsister, se multiplier et se civiliser. Leur but était uniquement de les exploiter, comme nous faisons de notre bétail, en tirant de cette exploitation le profit le plus élevé possible, et c'est parce que la production

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

floute, les consommateurs obligés de ce service le payaient à un prix excessif, mais auraient-ils pu se le procurer autrement? L'expérience avait dû leur faire reconnaître l'impossibilité de se gouverner et do se défendre, en cumulant les fonctions du gouvernement et de la guerre avec celles de l'agriculture, de l'industrie et des arts; ils n'avaient de choix qu'entre la servitude et la destruction, et l'on s'explique ainsi que l'esclavage ait pu s'établir universellement et se faire accepter par les intelligences les plus hautes de l'antiquité. C'est qu'il était le prix nécessaire de la sécurité. Si élevé que fût ce prix, les consommateurs étaient intéressés à le payer, comme en temps de disette on est intéressé à se procurer du pain à tout prix plutôt qu'à mourir de faim.

Cependant la sécurité est devenue, dans le cours des temps, plus abondante, plus complète et moins chère. Comment s'est réalisé ce progrès? Il s'est réalisé, comme tous les autres progrès, par l'action de la concurrence. C'est la concurrence sui generis des producteurs de sécurité, la concurrence politique et guerrière des corporations

clo la sécurité était plus profitable qu'aucune autre qu'ils s'y livraient de préférence. Mais il faut liicn remarquer que les choses ne se passent pas différemment dans les antres industries. Le fabricant de drap et le tailleur ue se proposent pas de préserver leurs clients des atteintes du froid, le boulanger d'épargner aux siens les tortures de la faim. Non ! ils se proposent seulement de réaliser un profit, et s'ils ont choisi leur industrie plutôt qu'une autre, ce n'est point parce qu'ils estiment qu'elle peut être plus utile à autrui, mais pai'ce qu'ils la jugent plus avantageuse à eux-mêmes. Ils n'ont pas du tout l'intention de rendre service à leurs semblables, en fabriquant et en façonnant du drap ou du pain, et même leur préoccupation dominante c'est d'en fournir la moindre quantité et la plus basse qualité, au plus haut prix. Celui-là mêle du coton à sa laine, sans ignorer que son étoffe sera d'un moins bon usage, celui-ci emploie de la farine avariée et blanchie au sulfate de cuivre, sans s'inquiéter de savoir si elle ne donnera point la colique au consommateur. S'ils produisent de bonne marchandise et s'ils vendent à bas prix, c'est en vue de conserver leur clientèle ou de l'accroître et parce qu'ils y sont forcés par la concurrence, ce n'est nullement sous l'influence d'un sentiment philanthropique ou humanitaire. Voilà pourquoi aussi les prix de tous les produits ct services haussent et leur qualité s'al)aissc dès que la pression de la concurrence cesse de se faire sentir.

OU des maisons en possession du gouvernement des sociétés civilisées qui a déterminé les progrès de la machinery du gouvernement et de la guerre, et l'abaissement du prix de ses services.

Comme tous les autres entrepreneurs d'industrie, les propriétaires exploitants des établissements politiques s'efforçaient d'augmenter leurs profits. Or ils ne pouvaient les accroître que par deux procédés : 1" par la conquête et l'annexion de nouveaux territoires, meublés d'une population assujettie aux travaux de l'agriculture et de l'industrie; 2° par une augmentation, naturellement plus lente, des produits de leur exploitation intérieure. Le premier de ces deux procédés étant le plus lucratif, on y recourait de préférence. A mesure que les Etats se multiplièrent, on vit en conséquence se développer la concurrence politique et guerrière. Quand les propriétaires exploitants des Etats civilisés n'étaient pas occupés à se défendre contre les agressions des barbares, ils se faisaient la guerre entre eux, en vue d'accroître leurs domaines politiques partant leurs profits. Le premier résultat de cette concurrence a été de perfectionner le matériel et l'art de la guerre, de préserver ainsi les peuples civilisés des invasions barbares, de leur permettre de déborder sur la barbarie et finalement de devenir les maîtres du monde, en agrandissant successivement le domaine de la sécurité. Le second a été de stimuler le progrès des méthodes d'exploitation des populations assujetties. La guerre exigeant, à mesure que le matériel qu'elle mettait en œuvre devenait plus puissant, des avances de capital plus considérables, les propriétaires d'États durent chercher les moyens de rendre leur exploitation plus productive. De là la transformation de l'esclavage en servage et du servage en simple sujétion ; de là encore les progrès dans l'assiette, le mécanisme et la perception de l'impôt, impliquant l'abaissement successif du

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

prix de la sécurité. Telle a été l'œuvre de la concurrence politique et guerrière.

Mais après avoir accompli cette œuvre, la concurrence politique et guerrière s'est affaiblie, les Etats qu'elle vivifiait sont tombés en décadence, la machinery du gouvernement de ces États organisés pour la guerre et l'exploitation des populations assujetties est devenue un danger et un obstacle au progrès. Une seconde évolution devenait alors nécessaire : elle consistait dans l'adaptation du gouvernement des sociétés civilisées aux nouvelles conditions d'existence que leur faisaient l'établissement de leur suprématie sur le globe et l'extension illimitée de la concurrence industrielle et commerciale. Cette évolution a commencé à la fin de l'ère de la petite industrie ; elle poursuit maintenant son cours, malheureusement interrompu, troublé et retardé par les révolutions.

III. Ce qui caractérisait les établissements politiques, à l'abri desquels vivaient les nations dans le second âge de la civilisation, c'était leur hostilité naturelle et le régime d'isolement et d'état de siège que cette situation rendait nécessaire. Chaque Etat était une forteresse et il devait être gouverné comme une forteresse en temps de guerre. Il fallait que le commandement se trouvât concentré d'une manière permanente, sans interruption ni contestation, entre les mains d'un chef investi du pouvoir d'appliquer, au besoin, toutes les forces et toutes les ressources de la population à l'œuvre de la préservation commune; il fallait encore que ce chef souverain pùt imposer aux manifestations de l'activité privée toutes les servitudes politiques et économiques, nécessitées par cet état de choses, et tel fut, en effet, le régime qui prévalut, dans le monde civilisé aussi bien que dans le monde barbare. Un jour vint où, grâce aux progrès de la sécurité , ce lourd et rigoureux régime, avec son arbitraire, ses charges et ses entraves

commença à perdre sa raison d'être. Il eût fallu, dans l'intérêt de tous, en alléger successivement le fardeau, en diminuant et en supprimant, à mesure qu'elles devenaient visiblement inutiles, les servitudes qui pesaient sur la propriété et la liberté de chacun. Mais les maîtres de la forteresse et leur état-major avaient une tendance naturelle à conserver les pouvoirs et les avantages extraordinaires que leur conférait le régime de l'état de siège, et cette tendance était justifiée, d'abord, par le fait que le péril extérieur n'avait pas encore entièrement disparu; ensuite, parce qu'ils pouvaient craindre qu'on ne se servît, pour les déposséder et se mettre à leur place, des libertés mêmes qu'ils auraient concédées. Alors s'engagea entre les gouvernants et les gouvernés une lutte qui se poursuivit avec des péripéties diverses jusqu'à la Révolution française, les gouvernés réussissant d'abord à obtenir le droit de contrôler les services des gouvernants, d'en débattre et d'en consentir le prix; ensuite privés, — trop souvent par leur faute, — de ce droit tutélaire, obligés de pourvoir aux frais de guerres désormais inutiles et de subir, au retour de la paix, les charges et les servitudes de l'état de siègC;, celles-ci d'autant plus insupportables que l'industrie et le commerce, dont elles enrayaient l'essor, avaient réalisé plus de progrès et avaient besoin d'un débouché plus étendu ; celles-là d'autant plus injustifiables qu'elles servaient à alimenter l'oisiveté et la corruption d'une classe dont les services, après avoir été indispensables, devenaient de moins en moins utiles. Dans ces circonstances, la réforme de « l'ancien régime » s'imposait avec une puissance irrésistible, et il eût suffi de la pression continue et modérée de l'opinion des gouvernés pour que les gouvernants fussent obligés de l'accomplir dans le temps et dans la mesure nécessaires.

Malheureusement, comme il était déjà arrivé au début du mouvement évolutionniste, cette lutte pour l'afTran-

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chissemeiit so transforma en une lutte pour la domination. L'évolution fit place à la révolution. Au lieu de continuer à travailler à la réforme de l'Etat, en s'aidant de la pression de l'opinion, lesprof^rcssistes les plus impatients, — et nous voulons bien croire qu'au début ils étaient désintéressés et sincères, — eurent recours à la force pour s'en emparer, sans se douter qu'ils allaient simplement substituer à des maîtres affaiblis et nantis, des maîtres plus nombreux, plus vigoureux et d'autant plus rudes et avides qu'ils étaient partis de plus bas et qu'ils avaient leur fortune à faire. En confisquant l'Etat, ces révolutionnaires ignorants et naïfs (leurs successeurs ont gardé leur ignorance et perdu leur naïveté) n'avaient point l'idée de le garder pour l'exploiter à leur profit, ils se proposaient do le restituer à la nation qui en était, à leurs yeux, la légitime propriétaire et à laquelle ils se plaisaient à attribuer toute la capacité nécessaire pour le gouverner et même pour en faire l'instrument de la régénération universelle. L'expérience n'allait pas tarder à emporter ces illusions sentimentales. La monarchie renversée, on se trouva en présence d'un Etat appartenant nominalement à une nation incapable do le gouverner, c'est-à-dire, effectivement, en présence d'un Etat vacant et à la merci de qui serait assez fort et assez peu scrupuleux pour s'en emparer. Si l'on songe que cette proie avait une valeur presque illimitée, les maîti^es de l'Etat ayant le pouvoir indéfini de taxer et de grever une nation dont les progrès inouïs de l'industrie accroissaient à vue d'œil la richesse, on s'expliquera qu'elle soit aussitôt devenue l'objet de la lutte acharnée des partis engendrés parla révolution. Nous assistons depuis près d'un siècle à cette lutte, poursuivie tantôt par la violence, tantôt par le mensonge et la corruption, tantôt par les moyens révolutionnaires, assassinats, émeutes, insurrections, conspirations et coups d'Etat ; tantôt par les moyens constitutionnels

et parlementaires, promesses illusoires, captatioii des votes, coalitions effrontées pour augmenter les revenus de quelques-uns aux dépens de tous. Recrutés, ceux-là dans les couches supérieure et moyenne de la nation, ceux-ci dans les couches inférieures, organisés et hiérarchisés comme des armées, les partis ont pour objectif réel el unique, en dépit de l'hypocrisie obligatoire de leur langage, la conquête et l'exploitation de l'Etat; leur politique se résume, à la fois, dans l'art de capturer cette proie et d'empêcher leurs concurrents de la leur ravir, et dans l'art d'en tirer la plus grande somme possible de profits pour eux-mêmes et pour leurs commanditaires. Or ces profits sont proportionnés au volume de l'exploitation de l'Etat, à la grosseur du budget;, au nombre des emplois civils et militaires qu'il rétribue, aux subventions et aux faveurs qu'il permet de distribuer. La politique des partis, qu'ils soient conservateurs, cléricaux, libéraux, radicaux ou socialistes, et quels que soient leurs programmes et leurs affiches ; est donc naturellement hostile à l'établissement de la paix et à la diminution des attributions de l'Etat; car la paix impliquerait la réduction des effectifs militaires, et la simplification de l'Etat mettrait sur le pavé la plus grande partie du personnel gouvernant, légiférant, administrant et réglementant. Ajoutons que toute victoire d'un parti sur un autre, tout remplacement d'un parti par un autre dans la possession du pouvoir, soit que ce remplacement s'opère par les moyens révolutionnaires ou par les moyens constitutionnels et parlementaires, n'a et ne peut avoir pour résultat que d'alourdir le fardeau de l'exploitation de l'Etat. Car l'armée politique qui assiège cette forteresse ne peut s'en emparer qu'à la condition de déployer des forces supérieures à celles de l'armée ■ assiégée, et il faut bien que le butin qui sert à la solder soit proportionné à son effectif. C'est pourquoi, à mesure que ce

RESUME ET CONCLUSION

régime de compétition pour la conquête et l'exploitation de l'Etat acquiert plus de durée en mettant en mouvement des armées plus nombreuses, il devient plus écrasant pour les populations qui fournissent le butin \

Cependant ce régime est condamné à périr par son excès même. Sa fin peut, à la vérité, être encore longtemps retardée par les progrès qui augmentent continuellement la productivité du travail en créant ainsi une marge croissante à l'exploitation politique. Comment finira-t-il?

Si les consommateurs politiques savaient quelle quantité énorme de travail , de peines et de souffrances inutiles l'exploitation politique leur inilige ; si les politiciens eux-

1. On objectera peut-être que la concurrence étant, en toute chose, le véhicule du progrès , la concurrence des partis doit engendrer aussi un progrès. Sans doute, elle engendi-e un progrès dans l'exploitation 'politique des nations. Supposons que la piraterie ait continué d'être en honneur, il est certain que la concurrence entre pirates aurait eu pour résultat de les rendre plus habiles dans leur art; mais ce progrès eut-il été avantageux pour la navigation et le commerce ? Si l'on compare les procédés de rapine et d'exploitation aux époques et dans les pays où la vacance de l'État laisse les populations à la merci des « sociétés » organisées en vue de les piller ou de les exploiter, on sera frappé certainement des progrès qui ont été accomplis dans cette industrie. Les bandes de barbares qui infestaient les Gaules après la chute de la domination romaine, et, plus tard, les « grandes compagnies », employaient des procédés de rapine et d'exploitation grossiers, brutaux et, par la même, médiocrement productifs. Ces procédés primitifs ne diminuaient pas seulement la richesse des populations, ils en empêchaient la reproduction. L'exploitation politique des partis est beaucoup plus savante, partant plus productive, quoique à la longue elle doive finir par être tout aussi ruineuse. Grâce aux perfectionnements de la machinery dala, fiscalité, de la protection, des monopoles et subventions, elle soustrait une part croissante des revenus de la nation sans que ceUe-ci s'en aperçoive. On peut lui appliquer ce que Cobden disait du monopole : « Le monopole 1 oh ! c'est un personnage mystérieux qui s'assoit avec votre famille autour de la table à thé, et quand vous mettez un morceau de sucre dans votre tasse, il en prend vitement un autre dans le sucrier; et lorsque votre femme et vos enfants réclament ce morceau de sucre qu'ils ont bien gagné et qu'ils croient leur appartenir, le mystérieux filou, le monopole, leur dit : Je le prends pour votre protection, u

Mais quel est le résultat final de cette opération mystérieuse ? C'est d'obliger ceux qui en sont victimes à payer leur sucre plus cher ou, ce qui revient au même, à travailler à la fois pour remplir leur sucrier et celui du « filou ». En dernière analyse, est-ce autre chose qu'une transformation prdgressive du régime de la corvée ?

mêmes et leur clientèle n'ignoraient pas que, tout en grossissant artificiellement leur part dans le revenu total de la nation, elle empêche ce revenu de croître, de telle façon qu'ils en tirent, en réalité, moins qu'ils n'en pourraient tirer, en échange de la même dépense d'intelligence et de travail, sous un régime de liberté et de paix, l'opinion publique, dont les partis constituent l'élément actif et militant, se soulèverait tout entière contre un système illusoire pour les uns, écrasant pour les autres ; elle brûlerait l'idole do l'Etat qu'elle adore aujoui'd'hui, et elle reprendrait l'œuvre, interrompue par la révolution, de la réforme et de la simplification de la machinery du gouvernement. Malheureusement, l'opinion publique est profondément ignorante et plus que jamais fourvoyée par le socialisme révolutionnaire ou conservateur, les politiciens des partis et leur clientèle sont absolument convaincus que leur existence et leur fortune sont attachées au maintien et au développement de l'exploitation politique dont ils vivent ou bénéficient et que ce qu'ils appellent « la Société » et « la Patrie n seraient on danger de périr si elle cessait de fonctionner.

On ne peut donc s'attendre à ce que les enseignements de la science aient la vertu de ramener les sociétés civilisées dans la voie du progrès évolutionnisle. Ce qui mettra fin au système d'exploitation politique aggravé sinon engendré par la révolution, ce sont les conséquences mêmes de ce système, conséquences qui se produisent lentement, sans doute, mais qu'aucune puissance humaine ne pourrait empêcher de se produire. Les nécessités de la compétition des partis engendrant une progression de plus en plus rapide des charges publiques, — on pourrait appliquer ici la célèbre théorie de Malthus, savoir que la tendance des charges publiques est de croître en raison géométrique, tandis que la productivité du travail qui y pourvoit ne peut croître qu'en raison arithmétique, — un moment doit

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venir où elles excéderont la capacité de la nation à les alimenter et à les supporter. A dater de ce moment, elles deviendront de moins en moins productives et de plus en plus accablantes. Alors ceux qui bénéficient de l'exploitation politique seront moins intéressés à la conserver, et ceux qui en font les frais le seront davantage à s'en exonérer. Alors aussi, les uns et les autres seront plus disposés à écouter les Cassandre de l'économie politique, et la réforme deviendra possible.

Nous avons vu comment la concurrence industrielle et commerciale, de nation à nation, lui viendra en aide, en obligeant toutes les industries qui versent leurs produits sur les marchés agrandis et en voie d'unification, à diminuer leurs prix de revient. A mesure que cette concurrence agit davantage, — et elle s'est développée d'une manière continue et prodigieuse depuis un demi-siècle malgré les efforts du protectionnisme politique et économique pour la contrecarrer et l'annihiler, — elle contraint les industries rivales à adopter les machines et les procédés de production les plus puissants et les plus économiques. Quand elles seront arrivées, sous ce rapport, au même niveau de progrès; quand le prix du travail et le loyer du capital se seront nivelés de même, grâce à la rapidité et au bon marché des transports ; quand l'inégalité des prix de revient ne sera plus causée que par celle des charges publiques, il faudra, de deux choses l'une, ou que les nations les plus grevées réduisent leurs frais de gouvernement ou qu'elles disparaissent du marché. La concurrence industrielle et commerciale apparaît ainsi comme l'irrésistible moteur de la transformation de la machinery du gouvernement des sociétés dans l'ère actuelle de la civilisation, comme la concurrence politique et guerrière l'a été dans l'ère précédente, en rendant ce progrès nécessaire sous peine de ruine et de mort.

Mais cette transformation ne saurait s'opérer en un jour, et il est à craindre qu'elle ne tarde longtemps à s'accomplir. Nous ne sommes encore qu'au début de la période de rétrogression révolutionnaire. Le gouvernement, que les classes moyennes ont arraché aux mains de la classe supérieure, commence seulement à être revendiqué par Ja démocratie ouvrière qui finira par s'en emparer à son tour, dette seconde lutte, dont nous n'avons vu que les escarmouches préliminaires, en juin 1848 et en mars 1874, s'annonce comme incomparablement plus acharnée et plus longue que ne l'a été la première, en raison de l'accroissement continu de l'effectif des armées politiques, de l'augmentation du butin qu'elles se disputent et de la violence contagieuse des passions qui les animent. Des guerres civiles et étrangères, des convulsions et des catastrophes rendues plus formidables par les progrès dos agents de destruction marqueront, selon toute apparence, cette nouvelle phase de la révolution et surpasseront en grandeur et en horreur celles qui ont marqué la précédente. Certes, on doit s'affliger des maux que ces luttes sauvages trament après elles et qui accablent surtout les faibles et les petits. Mais est-il possible de les éviter? Ils sont le produit de l'ignorance et des passions aveugles de ceux qui ont rendu la révolution inévitable : les uns, les conservateurs, en voulant empêcher un progrès devenu nécessaire, les autres, les philanthropes et les sectaires en voulant le hâter et en s'imaginant que la violence peut tenir lieu de la science.

Cependant nous envisagerons peut-être avec plus de philosophie ces convulsions du progrès si nous songeons quelle petite place elles tiennent, après tout, dans la vie de l'humanité. Quoique nous ne possédions encore que des données bien incertaines sur l'époque de la naissance de l'espèce humaine, nous pouvons conjecturer, en nous

RÉSUME ET CONCLUSION

fondant sur la durée probable de la formation des coucbes de terrains, où se retrouvent les restes des hommes des époques primitives, les débris de leur outillage, de leur industrie et même de leur cuisine, que si l'âge de l'humanité dépasse singulièrement les 6,000 ans de la période biblique, il n'atteint pas un million d'années. Or, d'après d'autres approximations, l'âge de notre globe serait actuellement de dix millions d'années, et il serait arrivé seulement au tiers ou, tout au plus, à la moitié de sa durée. En supposant qu'il demeure jusqu'à la fin habitable pour notre espèce, et qu'elle conserve, grâce au mélange de ses variétés, la vitalité nécessaire pour se reproduire et subsister sans dégénérer, elle aurait encore environ dix millions d'années d'existence possible. Elle ne serait donc pas sortie, au moment où nous sommes, de sa période d'enfance et de première éducation, ce que d'autres données, empruntées aux sciences morales et politiques viennent d'ailleurs conlirmer. En effet, même dans les sociétés les plus avancées, il n'existe qu'une croûte superficielle de civilisation ; non seulement la multitude est demeurée dans un état d'ignorance et de demi-barbarie, mais les instincts de la brute n'ont pas cessé de prédominer dans les classes les plus cultivées : sans l'appareil si grossièrement imparfait et si exorbitamment coûteux qui garantit la vie et la propriété de chacun, on verrait les forts se ruer sur les faibles pour les dépouiller, les massacrer ou les asservir. Eh bien , si l'on songe que cette période d'un million d'années écoulées depuis la naissance de l'humanité forme tout au plus la dixième partie de son existence possible, si l'on n'oublie pas que ce million d'années s'est partagé entre deux ères de civilisation, — l'ère des temps primitifs et Fère de la petite industrie, — et que nous sommes seulement à l'aurore de la troisième, les quelques siècles de crise qui marquent le passage do l'une à l'autre ne nous paraîtront-ils

pas bien peu do chose en comparaison de la durée do cliacune? Ce sont de simples accidents de la fièvre de croissance de riuimanité, et, malgré ce que leurs symptômes peuvent avoir d'effrayant et de hideux, il ne faut s'en exagérer ni l'importance ni le danger.

IV. Ce qui doit nous rassurer, par-dessus tout, c'est l'indestructibilité et la nécessité providentielle de la civilisation. De quoi se compose la civilisation? Elle se compose d'un capital investi, pour une part, dans l'homme, pour une autre part hors de l'homme : celui-là consistant dans la masse des notions morales, des règles de conduite, des sciences et des procédés techniques qui ont été découverts, inventés et expérimentés par le travail continu de l'élite de l'humanité, qui se sont emmagasinés, capitalisés dans le cerveau do l'homme et se transmettent par l'hérédité et l'éducation d'une génération à l'autre ; celui-ci consistant dans le sol approprié, fertilisé, assaini, dans le sous-sol exploité, dans les édihces, les habitations, les usines, les ateliers, les comptoirs, les routes, les produits de l'agriculture, de l'industrie, des lettres, des arts, etc., etc., l'un et l'autre constituant l'ensemble des valeurs personnelles, immobilières et mobilières qui existent sur notre globe et dont la somme s'augmente à mesure que le travail de l'homme devient plus productif. Ce capital peut-il être détruit? Aux époques où les sociétés civilisées commençaient seulement à émerger du monde animal et barbare, il a couru maintes fois des risques sérieii^f, mais toujours la civilisation ne disparaissait d'une région que pour reparaître dans une autre.

Maintenant que la suprématie guerrière du monde civilisé est devenue flagrante et incontestable, le capital de la civilisation se trouve à l'abri des incursions et des retours offensifs de la barbarie extérieure; en revanche, ne continue-t-il pas à être exposé aux irruptions de la barbarie intérieure? Ne peut-il pas être entamé et même anéanti par un

RÉSUMÉ ET CONCLUSION. SOS'

soulèvement des couches sociales inférieures, demeurées dans un état de demi-sauvageric et armées des puissants instruments de destruction que la civilisation crée et multiplie tous les jours, ou bien encore ne peut-il pas être successivement amoindri et épuisé par une exploitation politique que la concurrence dos partis Iravaille, de même, à étendre et à rendre plus productive, aux dépens de la richesse et de l'activité générale? Il peut arriver, sans doute, qu'une nation civilisée tombe en décadence et finalement disparaisse sous l'influence de l'une ou l'autre de ces deux causes ; mais la civilisation s'est répandue sur tant de points différents des deux hémisphères, sa puissance d'expansion va croissant avec une rapidité telle depuis l'avènement de la grande industrie et de la suprématie guerrière des peuples civilisés, que la disparition d'une nation ne mettrait plus en péril l'existence des autres, et même que le vide qu'elle laisserait ne tarderait pas à être comblé. On peut donc affirmer que la civilisation est indestructible, et qu'elle est destinée à atteindre les couches les plus profondes des sociétés et à couvrir de proche en proche toute la surface du globe.

On peut affirmer aussi que la cWUhalion était nécessaire, qu'elle ne pouvait pas ne pas se produire, étant donné les puissances intellectuelles et morales investies dans l'homme, les besoins qui provoquaient leur activité, les matériaux et les agents extérieurs dont elles pouvaient disposer pour y pourvoir. A cette provocation continue des besoins est venue se joindre, à mesure que les hommes se sont multipliés, la concurrence pour la vie, concurrence d'abord purement animale, concentrée sur la recherche des substances alimentaires , ensuite politique et guerrière ayant pour objet l'acquisition et l'exploitation des régions les plus productives, enfin industrielle et commerciale, s'étendant à tous les produits et services nécessaires

à la satisfaction des besoins multiples de l'homme civilisé , et , sous ces formes progressives , donnant la victoire aux plus forts, aux plus courageux, aux plus entreprenants, aux plus intelligents et aux plus laborieux. Dans cette lutte, les races et les individualités paresseuses ou vicieuses, qui font un emploi insuffisant ou malfaisant de leurs forces productives, finissent par être vaincues et par disparaître. Grâce à cette élimination et à cette sélection successives qui la débarrassent de ses membres débilités et gâtés pour mettre à la place des rejetons vigoureux et sains, l'humanité conserve et accroît les forces dont elle a besoin pour mener à bien l'œuvre de la civilisation. Mais ce grand travail qu'elle a poursuivi depuis sa naissance et qu'elle poursuivra, selon toute apparence, jusqu'à sa mort, n'a-t-il aucun but, aucune finalité providentielle? Parce que cette finalité nous échappe, sommes-nous autorisés à la nier? Autant vaudrait nier l'existence des mondes que notre vue bornée ne peut atteindre dans les profondeurs infinies du ciel ,

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