‹ L'évolution politique et la révolutionChapitre 34 sur 73 · Dictionnaire de Vlicommie politique. Art. Esclavage · texte numérisé non relu

Dictionnaire de Vlicommie politique. Art. Esclavage

commerce prohibé, augmentait leur mortalité pendant les traversées, abaissait la valeur de la vie humaine aux lieux de provenance et encourageait la pratique barbare du massacre des prisonniers. Alors on comprit qu'il ne suffisait pas de défendre le commerce des esclaves, mais qu'il fallait supprimer la demande qui le provoquait, et on se mit en devoir d'abolir l'esclavage. Cette entreprise humanitaire, qui se poursuit depuis bientôt un siècle, peut être partagée en trois phases : i" la menace de l'abolition, 2° l'abolition par voie d'insurrection, de guerre ou de rachat, 3" les résultats de l'abolition. Avant que l'opinion eût été soulevée contre l'esclavage et que des mesures prohibitives eussent été prises contre la traite, négriers et planteurs prenaient grand soin de leurs esclaves, et ils se gardaient de leur infliger des privations et des peines qui les eussent endommagés et dépréciés. Les planteurs, obéissant à leur intérêt bien entendu et imitant les pratiques qui avaient mis fin graduellement à l'esclavage dans l'ancien monde,

solei" de notre insuccès. Non seulement on ne nous est pas sympathique, mais on a même pensé et dit tout haut que si nous maintenions ce système répressif, aujourd'hui que toutes ces horreurs se sont révélées et se révèlent à nu, c'est qu'apparemment nous sommes mus, non par un sentiment d'humanité, mais par le désir de faire prospérer nos colonies des Indes Occidentales, — lesquelles sont précisément en pleine décadence depuis la venue de ce système.

'( Ceux qui ont conçu et proposé ce plan de répression peuvent en rejeter tout l'insuccès sur la perversité de la nature humaine. Mais, quant à nous, nous croirons toujours qu'il faut bien se garder de lutter contre les lois générales qui font agir la majorité des hommes. Ce ne sont pas les jouissances seules et les superfluités de la société que compromet leur refoulement : c'est son bien-être, sa vie elle-même dans les conditions les plus humbles.

« L'avenir des races humaines, la route qu'elles ont à parcourir, le but qu'elles atteindront est couvert d'un profond mystère que nous n'essayerons pas de pénétrer. Mais le déchirant et déplora))le avortemcnt de notre politique sur la côte d'Afrique prouve, une fois de plus, que ce n'est pas à force de prohibitions et de restrictions, — toutes généreuses qu'elles soient en principe, — que s'élève la condition matérielle ou morale de l'homme, et que tous les efforts arbilrairemenf appliqués même au triomplie d'une vertu, d'une idée élevée, aboutissent nécessairement à retarder le développeracat général de l'humanité. »

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abandonnaient à leurs esclaves un « pécule » qui leur permettait de se racheter, dès qu'ils sentaient le besoin d'être libres et qu'ils devenaient capables de se gouverner euxmêmes. Mais aussitôt que la traite eût été interdite et que les planteurs se trouvèrent menacés dans leur propriété, les précautions nécessitées par ce nouvel état des choses et des esprits rendirent de plus en plus dure la condition des esclaves Enfin, l'opération de l'abolition, soit qu'elle ait eu lieu par voie d'insurrection comme à Saint-Domingue, de guerre civile comme aux Etats-Unis ou de rachat comme dans les colonies anglaises et françaises, a occasionné directement et indirectement des frais et des pertes incalculables.

Cependant tous ces maux infligés aux nègres et aux blancs par une prohibition philanthropique n'ont-ils pas été compensés par les résultats? La condition de la race nègre n'a-t-elle pas été améliorée d'une manière sensible? Les contrées qui ont été débarrassées du fléau de l'esclavage n'ont-elles pas vu croître plus rapidement leurs richesses et leur civilisation? L'expérience, on le sait, n'a ratifié sur aucun de ces points les espérances des abolitionnistes. Les pays où l'esclavage a été aboli ont vu décroître leur prospérité, et la race nègre abandonnée à elle-même s'est montrée généralement incapable de pratiquer le self g over riment. Ici, elle a décru en nombre et elle est en train de disparaître devant la concurrence des autres races; ailleurs, la condition des individualités les plus faibles et, en particulier, des femmes et des enfants, est devenue pire

1 . Do même que les mesures prises contre la traite out aggravé au delà de toute expression le sort des nègres transportés en Amérique, l'émancipation des esclaves d'un certain nombre de colonies et les tentatives abolitionnistes qui se sont produites aux États-Unis ont rendu plus dure la condition des travailleurs encore soumis au régime do l'esclavage. Aux anciennes rigueurs de la discipline des ateliers sont venues s'en joindre de nouvelles, destinées à empêcher des évasions rendues plus faciles et une propagande devenue plus dangereuse.

2. C'est par milliards que se comptent les pertes et les dommages directs

Ajoutons qu'on a plutôt déplacé Tesclavage, en l'aggravant dans certaines régions, qu'on ne l'a supprimé. Aux esclaves

ou indirects causés par l'aljolitidn de rcsclavajre accomplie par voie d'insurrection ou de prohilùtion à Saint-Domingue, dans les autres colonies et aux Etats-Unis. Dans les États du Sud de l'Union, l'émancipation décrétée comme une mesure de guerre a déprécié les propriétés dansime proportion énorme, taudis que les dépenses du gouvernement de ces malheureux États, livrés à la rapacité sans scrupule des politiciens du Nord se sont accrues d'une inanière fantastique.

« En 1860, écrivait un propriétaire de la Caroline du Sud, M. llliett, au New-York Herald, la propriété soumise aux taxes dans la Caroline du Sud était évaluée à 607,818,288 dollars. La taxe annuelle de l'Etat était de ijOÛjOOO dollars. La législature siégeait pendant trois semaines, et chacun de s;'s membres était payé à raison de 3 dollars par jour, plus les frais de route. Les impressions officielles revenaient à environ 16,000 dollars. Les fonctionnaires publics recevaient des appointements analogues à ceux qu'on leur paye actuellement dans les jjctits États de la Nouvelle-Angleterre, et ils remplissaient eux-mêmes les devoirs de leurs emplois respectifs.

« Aujourd'hui, la propriété taxable de l'État n'est plus évaluée qu'à 140 millions de dollars, — encore cette évaluation est-elle exagérée de la manière la plus manifeste, — et la taxe annuelle do l'État a monté à 1,500,000 dollars. La législature siège pendant des mois et chaque membre reçoit 600 dollars plus les frais de déplacement ; en sorte qu'elle coiite 10.'f,000 dollars au lieu de 1.5,000. Les impressions officielles figurent au budget pour .'jO,000 dollars, et pendant plusieurs années elles ont coûté jusqu'à 150.000 dollars. Les fonctionnaires de l'État se considèrent maintenant comme des « chefs de département » et ils emploient un commis pour faire leur besogne. Les emplois se sont multipliés, et les salaires ont été largement augmentés au profit de la foule des charlatans politiques. Le gouvernement coûte maintenant, eu sus des dépenses de la législature, environ 800,000 dollars annuellement. »

Au moins, la condition des nègres des États du Sud s'cst-elle uméliorée à la suite de l'émancipation, et de l'amendement à la Constitution qui leur a conféré les « droits politiques »? La décadence de la race nègre dans les anciens États à esclaves aussi bien que dans la plupart des colonies n'est, au contraire, que trop visible et nous avons pu la constater nous-méme. (Voir nos Lettres sur les États-Unis et le Canada.) Tous les témoignages s'accordent malheureusement sur ce point. « Consultez, nous disait-on, les relevés de l'état civil dans le Sud, et vous verrez que la mortalité des enfants de la race nègre est, proportion gardée, double ou triple de celle des enfants de la race blanche. Ceux qui survivent, abandonnés à leurs instincts, sans surveillance et sans discipline, forment une pépinière de vagabonds et de voleurs. La nouvelle génération vaut moins que l'ancienne, élevée sous l'esclavage ; la prochaine vaudra moins encore. Les nègres ne soignent ni leurs enfants, ni leurs parents, ni eux-mêmes ; ils sont incapables d'observer les lois les plus nécessaires de l'économie et de l'hygiène domestiques, faute d'une force morale suffisante pour résister aux appétits brutaux et désordonnés dont la nature les a richement pourvus. Voilà pourquoi, le whisky aidant, avant un siècle ils auront disparu de la terre américaine sans y

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les planteurs ont substitué, dans les Indes occidentales, à Cuba, à l'île Maurice, etc., des engagés à temps, qu'ils exploitent avec une rapacité et une dureté impitoyables parce qu'ils n'ont aucun intérêt à ménager leurs forces : il leur suffit que la capacité de travail de l'engagé dure aussi longtemps que son engagement'.

laisser plus do traces que l'Iiulicu Peau-Rouge. » Cette itispariliou serait plus rapide eiiriiri> s'ils ii'elaient pas protégés par le climat contre la concurrcuce de la rai '' lilanelic. !■( par l'intolérance américaine contre la concurrence de la race jaune. Eu attriuLiiit, malgré les dépenses énormes que les litats se sont imposées pour riustructimi du roloured people, le relèvement par l'école a complètement échoué, et le jiomlu-e des nègres sachant lire et écrire va mémo diminuant d'année eu année.

« A la distance de deux décades depuis la proclamation de l'émancipation dit le joiirnal Tfie American de Philadelphie, l'examen du progrès réalisé fait découvrir quoi ? Qu'il n'y a pas eu de progrès, que les cft'orts de la philanthropie privée, de l'organisation des États et de la nation ont échoué dans l'accomplissement de la tâche de l'éducation des hommes de couleur. Les chitt'rcs du recensement nous apprennent que de 1870 à 1880, dans tous les Etats du Sud ayant une grande population de couleur, la Virginie exceptée, le nombre de ceux qui ne savent ni lire ni écrire s'est accru d'une manière absolue et dans beaucoup de cas d'une manière relative. Le tableau ci-dessous montre les nombres respectifs des individus au-dessus de dix ans en 1870 et 1880 qui ne savaient ni lire ni écrire, et la. proportion des illetti'és dans chaque État en 1880.

Ne sachant pas lire. Ne sachant pas écrire.

États.

Alabama, . . .

:ii;i,77i

Arkansas. . . .

Gcorgia ....

418,uu3

Kcntucky . . .

Louisiana. . . .

Mississippi. . .

North Carolina.

South Carolina.

26rj,892

Tennessee . . .

Virginia. . . .

1. Voici, par exemple, d'après une correspondance adressée de Nouméa au journal le National (19 janvier 1879), comment s'opèrent les engagements des naturels des Nouvelles-Hélnndes pour la Nouvelle-Calédonie.

La traite des nègres, — ce mot sonne mal aux oreilles européennes, — poursuivie jusque dans ses derniers retranchements en Afrique, ne peut exister encore dans une colonie française que sous une forme adoucie et dissimulée. Voici ce qui a lieu : La population indigène de la Nouvelle-

Que conclure de là ? Qu'une tutelle n'a pas cessé d'être nécessaire, au moins à la grande majorité des individus

Calédonie a toujours été assez restreinte; roccupation a eu pour résultat de l'amoindrir encore, tout en la refoulant dans l'intérieur du pays; dès aujourd'hui, on peut prévoir l'époque où la race des Canaques aura disparu. Pour obvier au manque de bras auxiliaires, quelques commerçants de Nouméa ont eu l'idée, peu humanitaire, mais productive, de fréter des bateaux qui vont mensuellement aux Nouvelles-Hébrides dans le but d'y i-accoler des naturels.

Avec l'aide de quelques-uns de leurs chefs, qui sont dans le complot, les indigènes sont alléchés par des cadeaux, tels que des verroteries sans valeur, des cotonnades aux couleurs voyantes et d'autres menus objets; d'abondantes distributions de rhum et de tafia leur sont faites ; et Nouméa leur apparaît, à travers la fumée de l'alcool, comme une sorte de terre promise.

A ce moment psychologique a lieu l'entrée en scène d'un agent investi des fonctions do commissaire, nommé par l'armateur du bateau, et simplement agréé par la direction de l'intérieur. Son rôle consiste à demander à ces pauvres sauvages, — dont il ne parle pas la langue et qui, eux, ne comprennent pas le français, — s'ils veulent venir à la Nouvelle-Calédonie de leur plein gré et en connaissance de cause. La réponse est toujours affirmative : ou comprend trop pourquoi; et le bateau lève l'ancre. Quelques jours api'ès des Néo-Hébridais sont déliarqués à Nouméa.

Hommes et femmes, à peu près nus, sont exposés péle-niéle près des magasins do l'importateur. C'est un spectacle singulièrement pénible : dans cette complète promiscuité, cette marchandise humaine, — on ne saurait employer d'autre terme, — grouille en plein air, sans souci des regards qui s'attachent sur elle. Les amateurs sont nombreux. Ils examinent les noirs, les tournent et les retournent, car le prix varie suivant l'âge et suivant la force. Un Néo- Hébridais, de l'un ou l'autre sexe, bien constitué et sans défaut apparent, coûte 2i50 francs pour cinq ans, plus la nourriture,|le gîte et une somme mensuelle de quelques francs.

On le voit, ce n'est pas l'esclavage à vie; mais c'est l'esclavage à temps. Il y a deux sortes d'esclavage, de même qu'il y a deux sortes de travaux forcés.

Les Néo-Hébridais supportent difficilement le climat de la Nouvelle-Calédonie et le genre de vie qu'ils y mènent. Ils meurent dans une proportion effrayante. En consultant au hasard la collection du Moniteuv de la Noucelle- Calédonie au chapitre des décès, on trouve, par exemple, que, du 1er janvier au 31 mars 1875 — en trois mois, — 76 Néo-Hébridais sont morts à Nouméa seulement, la plupart âgés de 14 à 18 ans, quelques-uns n'ayant que 8 ans, tous étant censés avoir compris, avant de l'accepter, le contrat qui les lie.

Ému par les articles de quelques journaux anglais, par l'évidence des abus qui se produisaient dans l'opération du recrutement, poussé sans doute aussi par un sentiment d'humanité, le gouverneur actuel a rendu, en date du 8 mai 1878, un arrêté portant que les commissaires du gouvernement, à bord des navires autorisés à effectuer le transport des immigrants néo-hébridais, seraient dorénavant choisis par la direction de l'intérieur. Cet arrêté faisait, pour ainsi dire, l'aveu des faits déplorables qui l'avaient précédé. 11 commençait ainsi : « Considérant que les commissaires du gouvernement à bord des bâtiments autorisés à faire le recrutement néo-hébridais ne jouissent pas de toute l'indépendance duc aux délicates fonctions dont ils sont investis, etc.. etc. »

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appartenant aux races de couleur, et, qui sait même ? à la race blanche, et qu'en prohibant l'esclavage, forme primitive et barbare de la tutelle, sans le remplacer par une tutelle supérieure, en vouant l'affranchi au self gnvermnent obligatoire, sans rechercher s'il était capable ou non de le pratiquer, on a fait une œuvre de rétrogression et non une œuvre de progrès.

Ce n'était pas à la prohibition qu'il fallait recourir pour abolir l'esclavage, c'était à la concurrence. Laisser subsister cette forme arriérée mais nécessaire delà tutelle jusqu'à ce que des formes nouvelles et progressives l'eussent supprimée en la remplaçant, voilà ce qu'il y avait et ce qu'il y a encore à faire dans l'intérêt particulier des races inférieures et dans l'intérêt général de la civilisation

Déjà, en janvier 1877, l'amii-al do Pritzbuer, qui fut pendant trois ans gouverneur, avait dù recommander aux commissaires de s'assurer que les engagements étaient librement contractés, et il avait pi'escrit, dans ce but, à l'armateur du bateau, de mettre à leur disposition un interprète néo-hébridais. Antérieurement encore, un arrêté réglant les conditions de l'introduction des travailleurs asiatiques, africains et océaniens, et le régime de leur protection dans la colonie, avait été pris par M. de La Richerie le 26 mars 1874; mais cet arrêté visait surtout l'introdiiiiliiu ;'i Xnuméa d'hommes relativement éclairés sur leurs droits et sur leurs devoirs. 11 est demeuré lettre morte par la force des choses, en ce qui concerne les indigènes des Hébrides, et ne saurait leur être appliqué.

1. Les philanthropes abolitionnistes ont commis une première et capitale cri-eur en s'imaginant que l'Afrique était généralement peuplée d'hommes libres, pratiquant le self yoverncment à la manière anglaise, et que l'on réduisait criminellement en esclavage en vue de la traite. La vérité est qu'eu Afrique l'esclavage est, au contraire, le fait général, comme il l'était jadis en Europe, et qu'il a, du moins au Congo, le caractère d'une tutelle patriarcale.

« Les nègres au Congo, dit M. Charles Jeannest (Quatre années au Congo), se divisent en deux parties : les hommes libres et les esclaves. Un esclave peut avoir lui-même des mulcks (inférieurs)... Chez les propriétaires, la condition d'esclave diffère, sur bien des points, de ce que ce mot semblerait indiquer. Les maîtres sont très doux avec leurs muleks. Ceux-ci forment une grande famille, et le chef vit avec elle comme les anciens patriarches. Un mulek, à charge d'une certaine redevance, fait du commerce à son compte, se marie, achète des esclaves s'il en a les moyens. C'est alors non jilus un esclave, mais bien plutôt un client, dans le sens que les Romains donnaient à ce mot. Si au contraire le mulek ne peut se suffire, il trouve toujours, auprès de son maître, les secours dont il a besoin ; il le respecte, l'aime autant qu'il

§ 2. L'abolition du servage en Russie. — Le servage en Russie date seulement de la fin du xvi" siècle, époque où il fut établi par un simple oukase du tsar Boris Godounof, mais ce serait une erreur de croire qu'il ait remplacé, alors, un régime de self (jovernment. Le paysan russe ne se gou-

pcut aimer et ne le nomme que son père. Celui-ci, en revanche, le couvre de sa protection et le défend en toute occasion.

« Il est une coutume qui, au besoin, protège Teselave contre la hrutalité de son maitre. Il peut se réfugier chez un chef quelconque (s'il a des motifs valaljlcs) et implorer sa protection en brisant à ses pieds une baguette en bois, dont il lui remet les deux morceaux. Celui-ci doit les rejeter au loin. Cette formule accomplie, l'esclave appartient au nouveau maitre qu'il a choisi. Cette coutume serait une cause continuelle de guerre, si la loi ne stipulait que le chef ne peut refuser d'adopter le noir qui se présente ainsi devant lui. >■

H arrive aussi que des nègres se vendent même aux blancs pour obtenir les avantages de la tutelle et de la protection attachées à l'esclavage.

« II y a de cela quatre ou cinq ans, dit M. Charles Jeannest, mon ami C... était à Landana. Un jour, un jeune Cabyndc, d'une douzaine d'années environ se présente dcva .t lui. « Veux-tu m'acheter? » lui dit-il. C... croit à une plaisanterie et le congédie en riant. Mais le petit Ijonhomme insiste et fait tant et si bien que, renseignements pris, le marché fut conclu moyennant 12 pans, soil 30 fr. environ. »

Naguère encore, avant que- les abolitionnistes eussent réussi à faire interdire ce trafic, les l)lancs établis sur la côte achetaient les esclaves à leur maitre, et, au témoignage impartial de M. Jeannest, les esclaves trouvaient avantage à ce changement de propriétaires.

« Les blancs ont besoin de travailleurs, souvent les naturels leur refusent leur concours ou cherchent à exploiter le besoin que nous avons d'eux. Pour jjallier ces inconvénients voici ce que font les blancs, ou plutôt ce qu'ils faisaient, car cette habitude a été abandonnée. Ils achetaient aux riches les esclaves dont, pour une raison ou une autre, ils voulaient se débarrasser. Les blancs les faisaient travailler sans rétribution. En échange, ils les nourrissaient, les entretenaient et les couvraient de leur protection. Le plus grand nombre s'attachait à la maison, aux blancs qui les employaient, et les traitaient de pères; ils étaient fiers d'être fils de blancs comme ils disaient, méprisaient leurs compatriotes, et si quelques-uns s'enfuyaient, ce n'était guère que les paresseux pour lesquels tout travail est un supplice... Ce système, j'en suis convaincu, rend \m grand service à ces pauvres noirs. Ceux qu'on nous abandonne sont misérables chez eux, maltraités par tous et mourant presque de faim. Chez les blancs, ils ont tout à profusion et sont convenablement traités s'ils se conduisent bien. Enfin, ces captives apprennent à travailler, à parler le langage des blancs. Au contact de notre civilisation, leur intelligence se développe et ils ne pensent plus à retourner chez eux. J'ai dit que la grande raison de principe s'était tellement répandue qu'on n'achetait plus de capticos. Je ne le regrette pas, mais je trouvais des avantages à ce système. »

En dépit de la « grande raison de principe », M. Jeannest arrive néanmoins il cette conclusion qu'impose à son esprit observateur et judicieux une expé-

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vernait pas lui-même ; il était gouverné par la communauté agraire dont il faisait partie, et par le propriétaire du domaine sur lequel cette communauté était établie. Ce domaine dont il avait la jouissance à la manière féodale, sous la condition de rendre à l'État les services militaires ou civils que le tsar, chef absolu et héréditaire de la com-

rience de quatre années passées au milieu des nègres de la côte : « Pour moi, e l'avoue, il n'existe guère qu'un moyen de les civiliser : ce serait de les éloigner do leur pays. C'est ainsi qu'agissent avec les Krouboys les grandes maisons de la côte et particulièrement les Anglais, et cela au grand avantage dos blancs et des noirs. »

La traite ne faisait donc pas descendre des hommes libres à l'état d'esclaves ; elle faisait simplement passer des esclaves d'un milieu sauvage dans un milieu civilisé. Si les philanthropes prohibitionnistes ne s'étaient pas mis en travers, ce transport aurait continué de s'opérer dans les conditions hygiéniques et humaines que commandait l'intérêt des trafiquants et qui allaient s'améliorant d'année en année, avant la prohibition de la traite et l'établissement des croisières à la côte d'Afrique. Il est permis d'affirmer de mémo que les nègres ainsi importés d'Afrique en Amérique n'auraient point tardé, sous l'influence du progrès de la machincnj de la production combiné avec l'action de la concurrence, à passer du régime de l'esclavage à celui de la liberté ou de la tutelle libre, le seul qui convienne au plus grand nombre d'entre eux. On peut se faire aisément une idée de la manière dont ce progrès se serait accompli.

Les esclaves achetés par les négriers à la côte d'Afrique étaient revendus par eux aux planteurs qui se trouvaient obligés de pourvoir à leur entretien, de les surveiller et de les gouverner. A ce mode primitif d'exploitation on aurait vu se substituer, selon toute apparence, par un progrès de la division du travail et des entreprises, un système de culture à forfait par des compagnies possédant et exploitant des ateliers de travailleurs importés d'Afrique. En admettant que la coutume qui autorisait l'esclave africain à changer de maître eut été maintenue en vigueur en Amérique, cette coutume l'eût protégé dans une certaine mesure contre l'abus do l'exploitation de son travail, mais il eût été mieux sauvegardé encore par l'intérêt des exploitants. Déjà l'expérience avait démontré aux planteurs qu'il était de leur intérêt d'abandonner un pécule à l'esclave et de lui laisser la faculté de se racheter afin de le stimuler au travail. Ce stimulant n'aurait pas manqué de devenir de plus en plus nécessaire à mesure que l'outillage des plantations, en se perfectionnant, eût exigé plus de soins, et la concurrence aurait fait justice des exploitants routiniers qui se seraient refusés à y recourir. Les nègres qui se seraient sentis capables de supporter la responsabilité de leur existence auraient acquis peu à peu la liberté ; les autres, et c'eût été le plus grand nombre, auraient fait choix de la compagnie exploitante qui leur eût ofi^ert les conditions les plus avantageuses de travail et de tutelle. Ils auraient passé ainsi graduellement de l'esclavage au régime supérieur de la tutelle libre, au lieu de passer de l'esclavage à un régime inférieur : celui du self government obligatoire, imposé à des hommes-enfants incapables du self government.

munauté politique jugeait nécessaire de requérir, le seigneur en concédait une partie aux communautés agraires en échange du travail dont il avait besoin pour exploiter l'autre partie. De plus, il protégeait, encore à la manière féodale, ces petites communautés tout en leur laissant le soin de se gouverner elles-mêmes, mais en établissant cependant, en ce qui les concernait, les lois qui lui paraissaient les plus propres à assurer le bon ordre et la prospérité de son « Etat » . La communauté ou le mir représenté par ses anciens, formant une sorte de conseil d'administration, partageait les terres qui lui étaient concédées entre les familles, en raison du nombre de bras dont elles disposaient, et il renouvelait ce partage d'iutervalle en intervalle, afin de proportionner toujours autant que possible les parts, et avec elles les redevances en travail ou les corvées, aux forces disponibles de chacune de ces unités composantes de la communauté. Les anciens veillaient encore à l'observation des coutumes qui réglaient les obligations et la manière de vivre de chacun, et leur autorité n'était subordonnée qu'à celle du seigneur. L'oukase de Boris Godounof, interdisant aux paysans de se déplacer sans l'autorisation du seigneur, ne changeait rien en apparence à cet état de choses ; c'est pourquoi il ne provoqua aucune résistance parmi les paysans qui n'en prévoyaient point les conséquences. Mais en établissant un monopole oii il n'y avait auparavant que des rapports libres, il ne pouvait manquer à la longue d'abaisser la qualité des services de protection et de tutelle que le seigneur rendait à ses paysans et d'en élever le prix. En vain le tsar intervint pour réglementer ce monopole, en limitant le nombre des jours de corvée, la condition des paysans asservis devint de plus en plus mauvaise, et une réaction justement motivée commença à s'opérer contre le servage. Le remède au mal était facile à découvrir et simple à appliquer. Il

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consistait à supprimer le monopole établi par Boris Godounof, en restituant aux paysans la liberté de se déplacer et en rétablissant ainsi la liberté des rapports et des conventions entre eux et les propriétaires. Cette solution si naturelle et si simple d'un problème redoutable était d'autant mieux indiquée que le tsar avait cessé d'obliger les membres de la communauté politique à rendre] à l'Etat des services militaires et civils, en échange de la jouissance de leurs domaines ; d'obligatoires, ces services étaient devenus libres. L'affranchissement du servage seigneurial imposé au paysan apparaissait donc comme la conséquence juste et nécessaire de l'affranchissement du servage d'Etat imposé au seigneur. Malheureusement, l'influence prépondérante des intérêts engagés dans le monopole fit reculer le gouvernement devant cette conséquence, jusqu'au jour où la solution de la question de l'émancipation des paysans lui apparut comme une nécessité inévitable.

Au lieu de demander cette solution à la liberté, on la demanda, en suivant la mode du jour, à une réglementation mi-partie socialiste, mi-partie protectionniste. On abolit la tutelle seigneuriale, mais pour la partager entre la commune et la bureaucratie administrative. Le paysan n'a été affranchi de la tutelle du seigneur que pour être assujetti davantage à la tutelle du mir et à celle de l'administration. A-t-il gagné au change? Le mir est ignorant et brutal, l'administration est arbitraire et vénale, et d'ailleurs elle n'est point immédiatement intéressée comme l'était le propriétaire au bon gouvernement du domaine. Les progrès de l'ivrognerie, que le gouvernement, auquel la régie de l'eau-de-vie procure le plus clair de ses revenus, n'a point intérêt à décourager, suffiraient pour attester que le paysan n'a rien gagné à échanger la tutelle du seigneur, si gâtée qu'elle fût par le monopole, contre un surcroît de tutelle communale et bureaucratique. Cependant, si la

tutelle à laquelle il continue à se trouver assujetti a baissé en qualité au lieu de s'améliorer, n'est-elle pas devenue moins onéreuse? L'émancipation, en abolissant le monopole seigneurial, n'a-t-elle pas diminué les charges du paysan? Elle les a, au contraire, augmentées. D'abord, et bien que le seigneur eût été exonéré des obligations qui avaient motivé l'octroi de ce monopole, on a jugé à propos de l'indemniser, en contraignant le paysan à lui acheter une portion arbitrairement fixée du domaine et en calculant le prix d'achat de manière à y comprendre une indemnité compensatrice de ce monopole. De là une charge supplémentaire que les serfs émancipés auront à supporter pendant près d'un demi-siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'entière conclusion do l'opération du rachat. A cette charge viennent s'ajouter les impôts croissants établis en triple expédition au profit du gouvernement communal, provincial et central, qui ont hérité de la tutelle seigneuriale et qui, s'ils ne l'ont pas autrement améliorée, se font concurrence pour en élever le prix.

Les conséquences de cette opération aussi imprudente que philanthropique ne se sont pas fait attendre. En taillant dans le vif d'un organisme affaibli, sans se demander s^ils n'en détruisaient point une partie essentielle, les opérateurs ont aggravé l'état du malade au lieu de le guérir. La gangrène du nihilisme, sans parler de l'antisémitisme^,

1. C'est en étudiant les effets de la destruction révolutionnaire, philanthropique ou socialiste des vieilles formes de la tutelle dans l'Orient de l'Europe et en Amérique qu'on se rend compte des causes du mouvement antisémitique, qui menace la race juive de persécutions analogues à celles qu'elle a subies au moyen âge, dans des circonstances analogues. Aussi longtemps que le paysan de race slave demeurait soumis à la tutelle du seigneur et le nègre à celle du planteur, l'un et l'autre se trouvaient, dans une certaine mesure, sauvegardés de leur imprévoyance native. Ils ne pouvaient rien hypothéquer et par conséquent rien emprunter. Ils ne pouvaient, de même, que par exception et en cachette, dissiper leur gain et s'abrutir au cabaret, car les seigneurs etles planteurs sévissaient contrôles ivrognes et ne souffraient point, pour la plupart, qu'on ouvrit des cabarets dans leurs domaines. L'émanci-

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s'est mise dans la plaie, et il n'est déjà que trop visible que les paysans, les proprétaires et le gouvernement russe n'ont pas plus à se louer des résultats de l'émancipation des serfs opérée suivant la méthode philanthropique que les nègres, les propriétaires et les gouvernements abolitionnistes n'ont eu à se féliciter de ceux de la prohibition de la traite et de l'esclavage

cipation est venue, et aussitôt les émancipés, désormais maîtres de dépenser leur revenu à leur guise et mis en possession des moyens de contracter des dettes, ont été assaillis par une nuée de tentateurs qui offraientà ces hommesenfants des jouissances actuelles contre un paiement futur. Les fils d'Israël étaient les plus habiles et les plus retors de ces tentateurs; paysans et nègres n'ont pas manqué de tomber dans leurs filets et de devenir leurs débiteurs. De là une explosion de haines contre ces créanciers experts à exploiter les vices, l'incurie et l'imprévoyance de leurs clients, des massacres et des expulsions analogues à ceux qui suivirent l'abolition du servage en Occident et produits par la même cause. Est-il nécessaire d'ajouter que ces massacres et ces expulsions ne sauraient remédier au mal? Les usuriers chrétiens prendront la place des juifs pour exploiter les incapables du self government : voilà tout ! Le remède, c'est l'établissement d'un nouveau régime de tutelle adapté aux conditions d'existence présentes de l'homme et de la société. Mais, au lieu d'abolir l'ancien régime pour livrer ceux qui y étaient assujettis à un self government qu'ils étaient incapables de supporter, avec le correctif onéreux et impuissant sinon malfaisant de la tutelle gouvernementale, n'cùt-il pas été sage de laisser subsister ce régime, en se bornant à écarter les obstacles qui s'opposaient à sa transformation progressive, c'est-à-dire à la substitution de la tutelle libre à la tutelle imposée?

1. Il se peut, disions-nous dans une étude sur la Russie et le Nihilisme [Journal des Économistes, avril 1881), que le serf seigneurial en passant à l'état de serf communal ait éprouvé une vive satisfaction morale ; en revanche, tous les témoignages s'accordent à attester que sa condition matérielle est généralement devenue plus mauvaise. Elle s'est aggravée d'abord parce que le serf émancipé a dû payer en argent, quelles que fussent les circonstances locales, l'annuité substituée à sa redevance en travail. Elle s'est aggravée ensuite parce que, dans certains gouvernements, en dépit des lumières et de l'impartialité infuses de la commission d'émancipation et de ses agents, l'annuité de rachat a été calculée à un taux excessif. « Dans telle région, dit M. Anatole Leroy-Beaulieu {la Russie et les Russes), dans le pays de Smolensk, par exemple, le prix du rachat a été estimé 50 p. 100 au-dessus de la valeur vénale et le rendement de la terre suffit à peine à en couvrir les charges annuelles. Parfois, dans le gouvernement de Novgorod entre autres, les lots de terre sont offerts pour rien à qui se chargera de l'impôt et il ne se rencontre pas toujours d'amateurs. Dans d'autres régions et parfois dans les mémos, les paysans n'ont eu que des allocations exigui's, deux, trois ou quatre fois moins de terre qu'ils n'en avaient en jouissance au temps du servage. » Enfin, la condition du paysan s'est aggravée parce qu'à la charge d'une annuité calculée trop haut, s'ajoutant à celle de la capitation, est venue

§ 3 . Z,a réforme du régime agraire enirlande. — Toute l'explication de la décadence économique et sociale de l'Irlande,

s'adjoindre successivement une variété croissante de fardeaux supplémentaires provenant des « réformes » qui ont été entreprises surtout dans l'intention louable d'améliorer son sort. Il plie littéralement sous le faix. Écoutons à ce sujet un ancien membre du comité d'émancipation, M. Alexandre Kochelew :

« La situation du paysan s'est-elle améliorée à partir de 18G1 ? Ou pose souvent cette question, mais elle n'est pas aisée à résoudre. Les alius et les âpretés du régime du servage se sont en etfet évanouis. Mais, d'autre part, il dispose maintenant de moins de terre, de moins de bois, il a même moins de -crédit qu'autrefois, tandis que ses charges ont augmenté. La situation est aggravée encore par le pouvoir discrétionnaire de la police et par la multiplicité des autorités que le paysan doit subir bon gré mal gré. L'ancien du village, le maire, le percepteur des impôts, l'ispravnick, le stanovoi, l'ouriadnik, le centenier, le tribunal pour les paysans avec son membre permanent, le maréchal de noblesse, la délégation du zemstvo, etc., etc., chacun commande dans le village. Le paysan pâtit aussi de la variété des tribunaux; le tribunal communal et sa cour de cassation, le tribunal pour les affaires des paysans, le juge de paix. En somme, malgré son self government, le paysan jouit à l'heure qu'il est de bien moins de garanties qu'autrefois.

« Les frais d'entretien de l'administration rurale ont augmenté, les émoluments des maires et des écrivains communaux sont devenus doubles et même triples selon les localités. Le poste « d'ancien » occupe maintenant toute l'activité d'un homme : aussi les meilleurs paysans refusent-ils de s'en charger. Ceux qui l'acceptent deviennent des espèces de fonctionnaires bureaucrates entachés de tous les vices des anciens tchinovniks. Les lenteurs, les négligences, les exactions, les pots-de-vin fleurissent de jour en jour davantage dans nos communes de paysans. Les assemblées communales se distinguaient autrefois par une grande Jdignité, et la voix des pères de famille y était écoutée. Ceux-ci évitent maintenant d'y paraître, et ce sont les fonctionnaires de la commune qui y ont la haute main. Aussi, chez le peuple, toutes ces institutions sont-elles en plein discrédit... Cette désorganisation des institutions communales exerce une influence funeste sur la situation des paysans. Ils perdent toute énergie, tout espoir. Ils vendent leur bétail et cherchent l'oubli au cabaret. L'immoralité va de pair avec cet appauvrissement et les statistiques criminelles des dernières années le prouvent de reste. »

. . . Les maux résultant du faux système adopté pour l'abolition du servage ont été encore aggravés par cette foule de réformes incohérentes et indigestes, qui ont été empruntées, pour la plupart, sans discernement et avec un aveugle esprit d'imitation à l'Europe... On raconte qu'un amateur de chinoiseries eut un jour la fantaisie de se faire confectionner un service de porcelaine par un habile fabricant de Canton ou de Nankin. Il lui envoya une tasse pour modèle en lui recommandant do l'imiter avec soin. La tasse avait une fêlure. Au bout de quelques mois notre amateur reçoit un service à thé qui était une vraie merveille. Seulement, toutes les tasses étaient fêlées. En imitant les institutions libérales ouréputées telles de l'Occident, les novateurs russes n'ont pas oublié les fêlures ; on pourrait même prétendre qu'ils les ont quelque peu élargies. Ils se sont procuré en France, en Belgique, en Angleterre, en Prusse, un assortiment de porcelaines qu'ils ont copiées avec

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des maux qui l'ont accablée depuis la conquête anglaise et de la haine irréconciliable que les Irlandais ont vouée à

une fidélité chinoise, tout en accouplant ici un sucrier anglais avec une théière française, là une tasse Ijclge avec une soucoupe allemande et en se flattant volontiers d'avoir perfectionné les services à thé... Cette pacotille bigarrée a médiocrement plu aux consommateurs russes, elle leur a paru assez mal adaptée à leurs liesoins et terriblement lourde. De quoi soutirait particulièrement la Russie? Elle souffrait avant tout d'un excès d'administration et de l'absence d'un contrôle administratif. Qu'ont fait les novateurs? Au lieu de simplifier l'administration, ils l'ont compliquée davantage et rendue d'autant plus chère. A l'ancien mécanisme administratif des provinces, ils ont ajouté deux autres machines à réglementer et à taxer, savoir : le zemsico de district et le zemstro de gouvernement, en y adjoignant des « commissions de permanence » zemskaia ouprava, dont les membres reçoivent des appointements de 1,500 à 2,000 roubles pour faire une partie de la licsogne des anciens tchhiovniks. Comme il fallait s'y attendre, le zemxtvo et la zernskaia ouprava se sont appliqués aussitôt à augmenter leurs attributions et leur importance, et, comme la chose ne pouvait se faire sans accroître en même temps les dépenses, il a fallu aussi élever d'autant les chai'ges. « Vers 1865, au iléhut de l'institution, les recettes réunies des vingt-neuf ou trente gouvernements alors en possession d'assemblées territoriales atteignaient à peine 5 millions de roubles ; en 18G8 elles montaient, déjà à 14 millions 1/2, ayant triplé en trois ans. En 1872, le total de ces budgets provinciaux montait pour trente-deux gouvernements, à 19 millions de roubles, en 1873 il dépassait 21 millions, en 1874 il approchait de 23 millions do roubles, et cette constante progression s'est, croyons-nous, maintenue dans les années suivantes. » (A. Leroy-Bcaidieu, la Russie et les Russes.) La plus grande partie, sinon la presque totalité de ces charges supplémentaires retombe sur les paysans et elles s'ajoutent à celles qui proviennent du rachat et de « l'organisation » des communes émancipées. D'après les évaluations de la commission chargée de faire ime enquête sur les résultats de l'émancipation, les taxes communales s'élevaient en 1876 au total véritablement énorme de 30 millions de roubles et elles varient scion les communes de 31 copecks à 2 roubles 93 copccks par tète, sans compter, bien entendu, ce que les exactions et les malversations des starostas, des starchinas, des petits ou des grands tchhiovniks (employés) peuvent y ajouter. Les taxes provinciales ont suivi une progression analogue les impôts de l'Etat proprement dit n'ont pas diminué, et les uns comme les autres continuent de peser presque exclusivement sur los paysans. La commission d'enquête, évaluant en effet à une somme totale de 208 millions de roubles la somme des impôts, charges et redevances de toute nature, y compris les payements du rachat que supporte l'agriculture, fait la remarque que sur cette somme il n'y a que 13 millions environ qui 'grèvent les terres des propriétaires, tandis que 195 millions sont à la charge des paysans... Au moins les contribuables en ont-ils pour leiu' argent? La gestion des zemstvos, par exemple, est-elle supérieure à celle des anciens tchinovniks ? Les membres de la zemskaia ouprava qui en sont chargés se recrutent, pour la plupart, parmi les petits proprié laires qui ont mal fait leurs affaires, et qui ont réussi, en manipulant convenablement la pâte électorale, à émarger 1,500 ou '2,000 roubles par an au budget provincial sans se donner trop de peine et sans

leurs dominateurs se trouve dans le fait de la substitution violente d'un régime de self government obligatoire au

avoir à redouter im contrôle trop rigide. Leurs collègues non rétribués des zetnstvos ne se piquent pas, en effet, d'une assiduité exemplaire et le plus grand nombre de ces assemblées provinciales à la mode belge réussissent rarement à réunir plus du tiers de leurs membres'.

A la vérité, par une interversion singulière de leur rôle naturel, elles sont placées sous le contrôle du gouverneur qu'elles devraient avoir pour mission spéciale, sinon unique, de contrôler ; il a le droit de s'opposer à toutes les résolutions et mesures qui lui paraissent contraires aux vrais intérêts de l'Empire, et, par surcroit de précaution, le compte rendu des délibérations des zemstvos est soumis à sa censure. Voilà comment ont été comprises la décentralisation et la réforme de l'administration des provinces. On peut en dire autant de celle de l'administration des villes qui a été accomplie sur le même plan et qui n'a eu jusqu'à présent d'autres résultats qu'une augmentation effrénée de leurs dépenses et de leurs dettes La réforme judiciaire n'a

1.11 II arrive souvent, disait le journal le Golos {la Voix] quelque temps avant d'être supprimé, que faute d'un nombre sul'lisant de membres du zemstvo présents à l'ouverture de l'assemblée générale, la session ne peut avoir lieu. Or il ne faut qu'un tiers du nombre complet des membres pour que les décisions soient valables. I.a Voix cite un cas semblable survenu au zemstvo provincial de Kischinew. Or la convocation des membres en session extraordinaire avait eu lieu dans le but de venir en aide aux habitants du district d'Akkerman éprouvé par la disette, et il s'agissait de voter immédiatement un crédit de 300,000 roubles pour l'achat de blé, dont le manque se faisait déjà sentir.

Des cas semblables sont fréquents dans la pratique du zemstvo, et la Voix attribue le mal à la situation anormale de cette institution. Aussi le zemstvo a-t-il cessé d'attirer dans son sein l'élite de la société provinciale, qui s'abstient de plus en plus de l'exercice de fonctions électives. Les personnes qui briguent encore l'honneur d'être élues n'ont en général qu'un but, cehii d'obtenir une place rétribuée dans les bureaux de la délégation. Ce contingent de membres du zemstvo unis par le mémo intérêt personnel forme souvent une masse compacte contre laquelle les membres indépendants se voient impuissants à lutter, d'autant plus que l'assemblée générale ne se trouve que trop souvent en présence de faits accomplis par la délégation et qu'il ne lui reste qu'à sanctionner.

2. La moyenne du budget quinquennal de la ville de Saint-Pétersbourg, qui n'était que de 1,970,000 roubles de 1851 à 1855 s'est élevée rapidement depuis l'introduction du nouveau régime municipal, emprunté k l'Occident. De 1871 à 1876 elle a été de 3,974,000 roubles et dans cette dernière année de plus de 5 millions de roubles. Un compte rendu de M. Stassulévitch résumé par le Journal de Saint-Pétersbourg. sur les résultats du nouveau régime de 1872 à 1882, renferme des renseignements édifiants sux le modus operandi de ce régime.

En 1873 il y avait k Saint-Pétersbourg 12,590 électeurs, dont 1,411 seulement avaient usé de leurs droits; en 1877, sur 20,522 électeurs, 2,220 prirent part aux élections. Eu 18811e nombre des électeurs tomba k 17,741, mais celui des votants monta k 2,730. On sait que dans ce laps de temps la population de la capitale s'est accrue de 660,000 k 860,000 habitants, chiiîre constaté par le recensement de 1881.

Pour ce qui concerne les travaux du conseil municipal, M. Stassulévitch relève l'extrême lenteur de la conduite des allaires par l'organe de l'assemblée générale. En 1880 il y avait 90 dossiers non entamés; en 1883 — cent onze. Une des principales causes de cette lenteur serait la négligence des délégués k venir assister aux séances du conseil. De 1873 k 1876 il y a eu 288 séances (douze n'ont pu avoir lieu),

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régime de la tutelle patriarcale. Avant la conquête, l'Irlande était partagée en domaines appartenant à une tribu ou à un

pas été moins lourde. C'était sans contredit une réforme nécessaire et même la plus nécessaire de toutes; mais comment s'y est-on pris pour la faire? Les esprits sont, comme on sait, fort divisés sur la question du recrutement du personnel judiciaire. Les juges doivent-ils être nommés ou élus? Les réformateurs russes ont résolu cette question difficile en adoptant les deux systèmes, le système anglais ou américain pour la justice de paix, le système français pour la justice ordinaire, en rendant ces deux séries de tribunaux complètement indépendantes l'une de l'autre et en les organisant chacune de toutes pièces. Cette organisation en douille coûte naturellement fort cher, et il ne parait pas malheureusement qu'elle ait eu la vertu d'abréger la durée des procès... Enfin, les réformateurs russes ont emprunté à la Prusse ses institutions militaires. Ce système a eu pour résultat, en Russie comme ailleurs, d'aloiu'dir sensiblenieiu li' l'ardeau des charges militaires. Autrefois la durée du service était do vingt-riuq ans, et le sort des malheureuses recrues enlevées à la vie civile était sans doute peu enviable; mais les seigneurs et les communautés se débarrassaient ainsi des mauvais sujets, voleurs, escrocs, faussaires,, vagabonds que la discipline militaire se chargeait de mater; on choisissait encore de préférence les recrues dans les familles trop nombreuses ; en sorte que les forces productives de l'empire n'étaient que faiblement atteintes par l'impôt du sang. 11 en est autrement aujourd'hui. Tout le monde est assujetti au servage militaire. La durée de ce servage d'État est de six ans dans l'armée active, et il enlève ainsi aux travaux productifs la fleur de la jeunesse, en leur laissant le rebut physique et moral de chaque génération. La jeunesse des classes supérieures échappe, à la véi-ité, en partie aux rigueurs de ce système, grâce à un privilège de rlorgie, un abus de l'ancien

et do 1877 k 1880 — 263 (neuf n'ont pas eu lieu). Vingt délégués seulement ont assisté à deux cents séances, dans le cours de quatre ans; 123 délégués ont paru do cent k deux cents fois; enfin 109 autres ne sont pas même venus cent fois à l'IIotel de Ville. En 1880, trente délégués n'y ont pas assisté du tout, et il y eu a même quatre qui, depuis quatre ans, n'ont mis le pied à aucune séance de l'assemblée! Cette inexactitude des délégués agit d'une manière néfaste sur la solution des affaires importantes, qui exigent, pour être tranchées, la présence de la moitié des membres et une majorité des deux tiers des voix. Telle affaire importante est revenue à la charge 22 fois, et il y en a une, — le projet de conversion des prestations en nature en impote pécuniaires pour le pavage des rues, — qui revient depuis douze ans sans pouvoir être résolue.

Ce qui nuit en outre beaucoup à la marche régulière des affaires, c'est le désordre qui règne dans les délibérations. Les mêmes délégués parlent constamment — il y eu a un, par exemple, qui en 1874 a pris 222 fois la parole ; — en 1875, 266 fois en 1876, 286 fois. 11 y a eu des cas où le même délégué parlait jusqu'à dix fois dans une seule séance.

...Ce qui est digne de mention, dit un autre écrivain russe, M. Stchepkine, c'est que dans plusieurs villes l'entretien de l'administration municipale absorbe la plus grande partie des ressources annuelles : ainsi à Moja'i'sk, sur un revenu de 4,000 roubles,^ 1.696 r. seulement sont consacrés aux besoins des liabitants, le reste de la somme étant mangée par ces messieurs de la municipalité. La proportion est autre dans les villes plus grandes ; mais les sommes consacrées à l'administration sont cependant excessives : à Kolomna 9,640 r. sur 38,400 de recettes, et à, Serpoukhow 12,000 r. sur 68,500!

clan, gouverné par un chef héréditaire. Les coutumes que ce chef ou roi était chargé de faire observer réglaient l'allo-

régimc devenu un progrès dans le nouveau ! En revanche, cUe n'a pas échappé à l'alourdissement progressif dos programmes d'études... D'un côté, on a rendu plus facile l'accès des universités et des autres établissements d'instruction, que l'on s'est elibrcé de multiplier, toujours naturellement aux frais des contribuables, et d'un autre côté on a rendu les examens de plus en plus difficiles. Les programmes sont surchargés et les étudiants n'y peuvent suffire. La proportion des élèves des gymnases qui parviennent à terminer leurs études et à franchir le terrible défilé des examens ne dépasse pas 4 p. 100. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'une multitude de jeimes gens attirés par les facilités décevantes de l'entrée dans les gymnases et les universités, et ne pouvant, à la sortie, obtenir les diplômes nécessaires pour exercer une profession libérale, dégoûtés, en outre, par ce commencement d'instruction supérieure, des carrières plus modestes auxquelles d'ailleurs cette instruction basée sur l'étude des langues mortes ne les a point préparés, ont formé une classe de plus eaplus nombreuse de déclassés et de mécontents qui est devenue la pépinière du nihilisme.

Toutes ces pseudo-réformes n'ont pas manqué de coûter fort cher. Avant qu'elles no commençassent à sévir, en 1857, le budget des dépenses de l'Empire russe était de 3i7 millions de roubles ; en 1881, il a atteint 674 millions de roubles, le double, sans compter les dépenses extraordinaires de la dernière guerre, évaluées par un financier russe, M. H. Ratfalovich, à environ 1 milliard de roubles. La dette publique qui ne dépassait pas, en y comprenant la circulation fiduciaire (les assignats), 450 ou 500 millions de rouilles à la mort de l'empereur Nicolas, atteignait au l""" janvier 1878 2 milliards 504 millions de roubles (le papier-monnaie était compris dans ce chiffre pour 1,106 millions). Elle s'est donc grossie de 2 milliards de roubles et elle a quintuplé en vingt-cinq ans. Le budget de la guerre, qui n'exigeait que 91 millions de roubles en 1855, en absorbe actuellement 193. A ces charges croissantes du budget de l'État, il faut ajouter celles non moins croissantes des budgets des provinces, des villes et des communes, sans oublier celles du rachat obligatoire des terres par les paysans émancipés. Il faut ajouter enfin le tribut, progressivement alourdi depuis la dernière guerre, que le système protecteur prélève sur la masse des consommateurs. C'est encore à l'émancipation faite par des procédés socialistes et révolutionnaires qu'il faut attribuer l'aggravation continue de ce système, qui ajoute aux impôts perçus au profit de l'État un autre impôt non moins lourd, perçu au profit de coteries influentes de monopoleurs peu scrupuleux sur le choix des moyens de s'enrichir. Les propriétaires dont la fortune était compromise par l'émancipation et par la brusque liquidation des établissements do crédit de la couronne, ont demandé à la protection les moyens de la refaire. Le procédé était simple. En exhaussant le tarif des douanes, on créait, instantanément, [un vide sur le marché ; les prix s'élevaient aussitôt et l'on réalisait ainsi, en sus des profits ordinaires, une prime de 25, 30 et même 50 p. 100. Comment l'esprit d'entreprise et les capitaux n'aïu-aient-ils pas été attirés dans les industries primées ? Seulement, ces agents et ces éléments de la production, le système protecteur était impuissant à les créer, il ne pouvait que les déplacer et les détourner d'autres destinations productives. II les a détournés de la grande

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tissement des terres, les mariages, la manière de vivre de ces grandes familles, conformément au tempérament parti-

industrio naturelle de la Russie, l'agriculture, déjà si cruellement éprouvée par l'émancipation et accablée sous le fardeau croissant des impôts et des charges de tous genres. Le résultat a été qu'en dépit du développement des moyens de communication et de l'augmentation énorme de la demande des produits alimentaires à l'étranger, la production agricole do la Russie a cessé do se développer. En 1870, la quantité de tchetverts de blé (le tchctvert équivaut à 2,91 hectol.) ensemencés et récoltés dans la Russie d'Europe était de 69,988,000 et de 301,744,000; on 1878, elle ne s'élevait encore qu'à 71,182,000 et à 300,350,000. La production animale est dans une situation analogue. La quantité du bétail est demeurée stationnaire en proportion des terrains défrichés et elle a diminué relativement à la population. La Russie d'Europe possédait, on 1851, 20,962,000 bétes à cornes, 27,527,000 moutons et 16,154,000 chevaux; en 1876, elle n'avait encore que 21,857,000 bétes à cornes, 4i,92S,000 moutons et 16,151,000 chevaux, tandis que sa population a monté de 60,255,000 en 1846 à 71,872,000 en 1879. Une augmentation de charges et une diminution de ressources, voilà le résumé du bilan de la situation de l'immense majorité de la population de la Russie depuis l'inauguration de la politique dite des réformes. Faut-il s'étonner si cette politique, dictée cependant par les intentions les plus philanthropiques n'a abouti qu'à susciter un mécontentement universel et à engendrer le monstrueux succube du niliilisme ?

A cette situation critique, les hommes de progrès à la mode occidentale ne voient qu'un remède : une constitution qui établisse le régime représentatif et parlementaire, c'est-à-dire le gouvernement alternatif des partis, impliquant la création d'un double ou d'un triple personnel politique à rétribuer aux frais des contribuables. L'invasion terrifiante du nihilisme a eu du moins le bon résultat de faire ajourner cette panacée et de retarder ainsi la marche de la révolution. Mais ce n'est qu'un ajournement, et la Russie est fatalement entraînée aujourd'hui dans la voie rétrograde et semée de précipices où s'est jetée la P'rance en 1789, sans avoir comme elle l'excuse d'ignorer où elle va. A la vérité, les Russes des classes supérieures s'imaginent que l'amour du paysan pour le tsar suffira pour conjurer le péril des révolutions. Mais ils oublient que l'émancipation et les autres " réformes » ont changé du tout au tout la situation du tsar vis-à-vis des paysans. Il était autrefois leur protecteur naturel contre les abus du monopole seigneurial. 11 limitait la durée des corvées et si sa volonté n'était pas toujours obéie, le paysan n'en avait pas moins confiance en son bon vouloir paternel et en sa justice. Aujourd'hui le monopole seigneurial n'existe plus, le paysan a cessé d'être assujetti à la corvée ; en revanche, il paye au gouvernement du tsar des impôts qui sont bien près d'excéder ses forces. Ce n'est plus à l'intendant du seigneur qu'il a affaire, c'est au bureaucrate du tsar, et, en cas de retard dans l'acquittement de ses impôts et redevances,c'est au nom du tsar qu'on fait vendre sa dernière vache. Aussi sa douleur et son indignation à la nouvelle de l'odieux assassinat du tsar libérateur ont-elles été beaucoup moins expansives qu'on ne s'y serait attendu. Encore quelques années du nouveau régime, et l'amour du paysan pour le tsar n'existera plus qu'à l'état de légende. On s'apercevra alors que ce n'est point avec des légendes qu'on arrête la marche des révolutions.

culier de chacune Sous ce régime de tutelle patriarcale, l'Irlande arriva à un degré de prospérité extraordinaire et la sécurité y était telle que la belle fille dont il est question dans la ballade de Th. Moore, pouvait la traverser seule, | couverte de ses bijoux.

La conquête survint. Les conquérants confisquèrent le sol et y apportèrent avec eux le self govemment. Aux anciennes coutumes se substitua une loi qui dépouillait les vaincus de leur droit collectif à la propriété du clan, en leur donnant en écbange la liberté individuelle avec la responsabilité qui y est naturellement attachée. Mais cette liberté si précieuse aux Anglo-Saxons était un présent illusoii'e et funeste pour les Irlandais moins capables du self governmen^ et placés dans un milieu économique moins favorable, par suite des prohibitions dont les vainqueurs frappèrent leur industrie. En l'absence de moyens de communication rapides et à bon marché, la terre était alors ce qu'elle commence seulement à cesser d'être aujourd'hui : un monopDle naturel. Le propi'iét;iire anglais que la conquête avait substitué, dans les domaines confisqués, au clan ou au chef indigène, soumis à la coutume locale, distribuait les terres et en fixait le loyer à son gré. Le paysan dépossédé et dans l'impossibilité de trouver sur place d'autres moyens d'existence ou d'émigrer, était bien obligé de subir les conditions du propriétaire, si léonines qu'elles pussent être. Son revenu alla ainsi se réduisant graduellement jusqu'à un minimum de subsistance, et ce minimum même s'abaissa encore lorsque l'introduction de la pomme de terre eut permis de remplacer les anciens matériaux de l'alimentation par une substance moins nutritive, mais plus abondante. D'un autre côté, ce revenu abaissé au minimum, l'Irlandais, nature gaie, spirituelle, hospitalière, mais

1 . Voir le recueil des anciennes lois de l'Irlande et notamment le Code des Bréhonx,

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imprévoyante et rétive aux exigences du .se// government, pouvait-il l'aménager d'une manière utile? Vivant au jour le jour, se multipliant sans prévoyance, depuis qu'il n'avait plus à compter avec la coutume, amateur de plaisirs et de clinquant, facile à entraîner, et, comme le nègre, le plus mauvais des maîtres pour lui-même, il devait fatalement tomber dans une misère noire, et, la pomme do terre venant à manquer par suite do l'épuisement d'un sol morcelé à l'excès, subir les effroyables extrémités de la famine.

Exaspérés par les ressentiments de la dépossession et par les maux qui étaient la conséquence du régime établi par la conquête, les Irlandais eurent recours, suivant l'habitude ordinaire, à des remèdes violents qui ne pouvaient qu'aggraver ces maux, dont ils ne discernaient point d'ailleurs toutes les causes. Trop faibles pour chasser les conquérants, ils constituèrent des sociétés secrètes, ayant pour but d'empêcher les propriétaires d'user à leur gré du pouvoir excessif que leur conférait le monopole naturel de la terre. Ces associations interdisaient aux propriétaires d'élever le taux de la rente et d'expulser leurs tenanciers ; et leurs prohibitions, appuyées sur des mesures terroristes, l'incendie, la mutilation des bestiaux, la mort, avaient pour résultat immédiat d'empêcher le taux de la rente de s'élever au niveau où l'auraient naturellement porté le monopole du propriétaire et la concurrence des preneurs. Mais ce n'était qu'un palliatif temporaire : le tenancier, protégé à la fois contre l'exhaussement possible de la rente et contre l'expulsion de sa ferme, vendait ce qu'il appelait son droit au bail, et son successeur en achetant ce droit payait, sous une autre forme, un supplément de rente. Ce tenancier de seconde main se trouvait ainsi dans une situation pire que celle de son prédécesseur, — car les propriétaires usaient rarement de tout leur pouvoir, tandis que les tenanciers vendaient leur droit au bail aussi cher que possible.

L'ÉVOLUTION POILITIQUE.

En outre, ce terrorisme protectionniste , en provoquant l'absentéisme des propriétaires, diminuait la consommation des produits agricoles et autres, au détriment des producteurs.

La situation continuant de s'aggraver d'une manière alarmante, le gouvernement anglais a entrepris à son tour d'y porter remède. Après avoir épuisé les rigueurs de la conquête, en fermant aux Irlandais l'accès des fonctions publiques et des professions libérales, en les obligeant à supporter les frais d'un culte étranger, en ruinant leurs industries par des mesures prohibitives ' ; il a adopté une politique réparatrice et, malheureusement aussi, philanthropique, à l'égard de l'Irlande. Non seulement il a cessé

1. La plupart des branches de l'industrie manufacturière étaient frappées par des prohibitions à la sortie; ainsi, par exemple, il était défendu d'exporter du verre d'Irlande, et l'Angletei-re s'attribuait, en outre, le monopole de l'importation de cet article ; la même prohibition fut imposée aux étoffes de laine, dont la production avait pris un développement considérable; le roi Guillaume déclarait en plein Parlement « qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour décourager les manufactures de laine de l'Irlande. » La sortie des laines brutes et des bestiaux vivants fut également prohibée. Ces deux dernières prohibitions existaient déjà au xvii= siècle, et telle était la crainte que la concurrence irlandaise inspirait aux landlords anglais, qu'à l'époque de l'incendie de Londres, les propriétaires de l'Irlande s'étant réunis pour envoyer aux indigents de la métropole un secours de 30,000 tètes de bétail, cet acte de charité, loin d'exciter en Angleterre le moindre sentiment do reconnaissance, y fut considéré comme une tentative insidieuse dirigée contre la prohibition ; peu s'en fallut même qu'on n'en repoussât le bienfait.

Le commerce n'était pas moins entravé que l'industrie. Non seulement l'intercourse de l'Irlande avec les différents ports de l'Europe se trouvait arrêté par des restrictions sur tous les produits qui pouvaient faire concurrence aux produits similaires de la Grande-Bretagne ; non seulement toutes relations avec l'Asie étaient interdites aux Irlandais, en vertu des chartes accordées aux Compagnies de Londres, mais encore les ports de l'Irlande étaient fermés au commei'ce des colonies d'Amérique. Quoique l'Irlande offrît aux navires de l'Amérique du Nord les ports les plus spacieux et les plus sûrs de l'Europe, ses habitants étaient privés de tout le bénéfice de cette situation privilégiée ; des lois interdisaient l'importation directe en Irlande des produits des colonies américaines ; il fallait que ces produits eussent touché préalablement quelque port de l'Angleterre ou du pays de Galles; de plus, l'exportation des produits irlandais pour les colonies était défendue, excepté par certains ports d'Angleterre. Que penser après cela des gens qui attribuent à la liberté commerciale les maux do l'Irlande ? {Journal des Économistes. L'Irlande. Mai 1847.)

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de l'opprimer, mais encore il s'est évertué à étendre spécialement sur elle les bienfaits de la tutelle et de la protection gouvernementales. Il ne s'est pas contenté d'établir en Irlande le régime de charité publique qui fleurit en Angleterre, il y a mis en vigueur une série de lois et de mesures agraires ayant pour objet de limiter le pouvoir des propriétaires et de faciliter aux tenanciers l'accès de la propriété. Mais ni la charité publique, ni les mesures agraires n'ont atteint et ne pouvaient atteindre le but que se proposaient leurs promoteurs. Les effets naturels et inévitables de la charité publique, en Irlande comme ailleurs, sont d'encourager la multiplication et l'imprévoyance des pauvres : plus elle est facile et abondante, plus elle contribue à accroître la misère et la dégradation auxquelles elle sert de palliatif. Quant aux restrictions aux droits des propriétaires, n'ontelles pas pour résultat unique et invariable d'entraver les progrès de l'industrie agricole? Est-il nécessaire d'ajouter que le rachat des propriétés pour les attribuer aux paysans, — procédé philanthropique emprunté à la Russie, dont certains économistes anglais se sont engoués, — aurait un résultat analogue? Il empêcherait toute application de la science et du capital à l'agriculture, en consolidant, sinon en perpétuant, le morcellement excessif du sol. Ceci, à la vérité, dans l'hypothèse que le tenancier devenu propriétaire se trouvât poui^vu des qualités nécessaires pour conserver son petit domaine. Or ces qualités lui font généralement défaut. Selon toutes probabilités, son lopin de terre ne tarderait pas à être grevé d'hypothèques et à être adjugé par voie d'expropriation aux prêteurs écossais ou Israélites, entre les mains desquels la propriété foncière se concentrerait de nouveau. Le résultat final de cette opération philanthropique serait de mettre à la place des maîtres actuels du sol une nouvelle classe de propriétaires plus durs et plus rapaces, comme la chose est arrivée en

France à la suite de la confiscation des biens de la noblesse et du clergé. La population agricole de l'Irlande gagnerait-elle au change?

Loin de remédier aux maux de l'Irlande, le terrorisme agraire et la philanthropie gouvernementale ne peuvent que les aggraver '.Les causes de ces maux résident dans le monopole naturel de la propriété foncière, et dans le défaut de capacité de la masse de la population pour le self cjovernment; les seuls remèdes qui s'y adaptent sont la concur-

■1. On peut ca diro autant du Home ruie. Eu admettant même que l'IrlauLlc réussit, grâce à je ne sais quel cataclysme politique, à recouvrer son indépendance, sa situation en deviendrait-elle meilleure? Elle ne contribue aujourd'hui à la dépense commune que pour la modique somme de liv. 0,781,000, taudis que l'Angleterre et l'Écossc fournissent pour leur part liv. 62,803,000 ; autrement dit, elle estime charge pour ses deux associés. Sicile devenait indépendante, elle serait obligée de subvenir elle-même à tous ses frais de gouvernement intérieur et extérieur; sa dépense serait au moins doublée et il faudrait, par conséquent, doubler aussi ses charges. Serait-elle mieux gouvernée et administrée ? La gestion des services locaux laisse visiblement à désirer : j'ai été frappé de la mauvaise apparence du workhouse de Galway, et les journaux sont remplis de révélations peu édifiantes sur l'administration du workhouse de Belfast; les villes sont mal pavées et malpropres, quoique les liudgets municipaux aillent grossissant à vue d'œil, tandis que les prisons et la constabuku'ii qui dépendent du gouvernement central, sont des modèles de bonne organisation et de bonne tenue... Les consommateurs des services publics qui forment la masse de la population n'auraient donc rien à gagner à l'acquisition d'un gouvernement national. J'en dirai autant de cette élite intellectuelle qui a sa part dans le vaste débouché que l'empire britannique oft're aux capacités de tous genres. En admettant que ces politiciens, journalistes, etc., gens éveillés mais terriljlemcnt remuants, vinssent à refluer sur le marché étroit de l'Irlande nationalisée, pourraient-ils y trouver, avec toute la facilité souhaitable, des positions à la hauteur de leur mérite, et leurs compétitions contribueraient-elles à consolider la paix publique? <( L'Irlande indépendante, me disait un Irlandais qui n'était pas un home licier, serait bientôt déchirée par les partis. Avant dix ans nous aurions la guerre civile. Le Nord, oii sont concentrés les capitaux et l'industrie, finirait certainement par battre le Midi, comme la chose s'est passée aux Etats-Unis ; les catholiques retomberaient sous le joug des protestants, et qui sait s'ils n'imploi'eraicnt pas le secours de l'Angleterre et le rétablissement de l'Union pour se soustraire à ce joug détesté? » Est-il nécessaire d'ajouter que cette agitation, organisée pour réaliser la plus chimérique des utopies politiques, détourne les esprits du progrès possible, clfraye les capitaux et oblige l'Angleterre à renforcer ses garnisons? Voilà les liienfaits du Home ride!

Lettres sur l'Irlande adressées au Journal des Dchats. L'Irlande, le Canada, Jersey, p. 13tî.

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rence et la tutelle. Déjà, la concurrence élargie par le développement des moyens de communication rapides et à bon marché a commencé à agir pour détruire le monopole naturel de la propriété foncière. La possibilité croissante d'émigrer dans les foyers de production agricole et industrielle de l'Angleterre et du Nouveau Monde a permis aux ouvriers irlandais de débattre plus librement le prix de leurs services, et les pauvres tenanciers ont cessé d'être réduits à louer la terre à tout prix sous peine de mourir de faim. De là, une amélioration sensible dans leurs conditions d'existence. On peut douter, en revanche, qu'ils soient plus capables du self cjovernment que ne l'étaient leurs ancêtres. Selon toute apparence, cette race intelligente et spirituelle , mais inhabile à refréner ses appétits et ses passions, ne verra la fin des maux qui l'ont accablée depuis la destruction violente de son ancien régime de tutelle que lorsque cette tutelle aura été librement reconstituée sous une forme appropriée à l'état des sociétés vivant de la grande industrie et dans la mesure exigée par son tempérament particulier.

§ 4. Les rapports des peuples civilisés avec les races inférieures ou en retard. Le remplacement des institutions dites barbares par le self government combiné avec la tutelle gouvernementale . — C'est un fait d'observation et qui n'a comporté jusqu'à présent qu'une seule exception : celle des établissements des jésuites au Paraguay, que la domination ou même le simple contact des peuples civilisés est funeste aux races inférieures et arriérées. Partout, en Asie, en Afrique, en Amérique, dans l'Océanic, soit que les peuples civilisés agissent en ennemis ou en amis, ils détruisent ou dégradent les races moins avancées au lieu de les élever jusqu'à eux. Essayons de nous rendre compte des causes de ce phénomène.

En premier lieu, on peut l'attribuer à la conviction passée

à l'état de dogme ou d'axiome indiscutable chez les peuples civilisés que la religion, les institutions et les coutumes qui diffèrent des leurs ne sont autre chose que des superstitions grossières et des monuments de barbarie ; qu'en contraignant par conséquent les races inférieures à adopter leur religion et leurs lois, ils leur rendent un inappréciable service'. Telle était par exemple la conviction des Espagnols lorsqu'ils convertissaient, on sait par quels procédés, les Indiens du Pérou et du Mexique, et leur imposaient des institutions empruntées à la mère patrie. Le résultat de ces procédés civilisateurs a été d'anéantir les civilisations naissantes du Pérou et du Mexique, aussi complètement qu'aurait pu le faire une invasion des Indiens sauvages des prairies, et de déterminer le retour des peuples indigènes à un état inférieur. Sans doute, la cruauté et l'avidité des conquérants ont eu leur part dans ce résultat, mais en admettant qu'ils n'eussent été ni cruels ni avides, qu'en imposant leur religion et leurs institutions aux Indiens ils n'eussent obéi qu'à une intention philanthropique et huma-

1. (I Là où la civilisation européenue rcucontrc des peuples de même race, de même tempérament, doués d'une civilisation moins avancée, mais cependant dirigée dans le même sens, fondée sur les mêmes bases, l'action de cette civilisation peut être féconde et produire de bons résultats. Mais lorsqu'elle se trouve en présence d'une civilisation toute différente, entraînée par im courant d'idées tout différent, fondée sur des principes qui n'ont rien de commun avec ceux sur lesquels elle s'appuie, alors, au lieu de féconder, elle ruine. Dans son action révolutionnaire, elle commence par détruire sans savoir si elle pourra réédifier, et pour mener plus rapidement son œuvre de destruction c'est à la base qu'elle s'attaque d'abord et contre laquelle elle porte ses premiers coups ; entre elle et sa rivale il ne peut y avoir dè compromis, car elle est absolue et intolérante dans son essence; elle a adopté à son profit la vieille formule ecclésiastique : « En dehors de moi point de salut! » Et, comme elle veut sauver ou dominer à tout prix, elle engage la lutte, lutte ardente, lutte dévastatrice où tous les coups portent, lutte sans quartier ni merci, d'où ne peuvent sortir que l'affaiblissement et la ruine, jusqu'au jour où son adversaire épuisé et meurtri succombe définitivement et la laisse seule maîtresse du champ de bataille. Combien d'exemples n'en avons-nous pas eus déjà? Que sont devenus les Incas, les Peaux-Rouges, les Hindous et les Turcs ? »

(Léon Rousskt, A (mvcr.s la Chine.)

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nitaire, la rétrogression eût été la même. Pourquoi? Parce la religion et les institutions qu'ils détruisaient étaient le fruit d'un travail et d'une expérience séculaires, et qu'elles constituaient un régime de tutelle adapté au tempérament physique et moral des indigènes et à leur degré d'avancement dans l'art de se gouverner soi-même. Ces institutions, on pouvait les perfectionner en élaguant peu à peu ce qu'elles avaient de barbare et de nuisible; mais en les supprimant pour les remplacer par d'autres qui ne convenaient point aux Indiens précisément parce qu'elles appartenaient à un peuple arrivé à un degré supérieur de civilisation, on vouait cette race en retard à une destruction ou tout au moins à une rétrogression inévitable, absolument comme si l'on s'avisait d'appliquer aux enfants le régime des hommes faits. Seuls, les jésuites, excellents observateurs, rompus à la connaissance des hommes et à l'art de les gouverner, comprirent la nature des Indiens, et les soumirent à l'espèce et au degré de tutelle qui leur étaient adaptés; de là, le succès de leurs missions du Paraguay.

En second lieu, alors même que les Européens s'abstiennent de supprimer la religion, les institutions et les coutumes qui constituent la tutelle des peuples moins avancés, ils apportent avec eux des engins de destruction et de corruption, contre lesquels cette tutelle demeure, le plus souvent, impuissante, les liqueurs fortes par exemple. Et plus la nation colonisatrice ou conquérante est avancée en civilisation, plus le self government est développé chez elle, plus sa domination et le contact de ses membres sont pernicieux pour ces peuples à demi civilisés ou sauvages. Car elle s'imagine volontiers leur rendre service en leur accordant le bienfait prétendu de ce self government dont ils sont incapables, et elle ne les préserve point de l'abus que ses membres font de leur liberté, en exploitant l'ignorance et les passions imprévoyantes de ces peuples enfants.

.'iGS L'ÉVOLUTION POLITIQUE.

La domination des nations relativement moins avancées leur est moins nuisible ; elle les expose moins à l'abus d'une liberté plus limitée, et les soumet à un régime de tutelle qui se rapproche davantage de celui qui leur convient. C'est ainsi que la domination espagnole elle-même, malgré ce qu'elle avait de dur et d'inhumain, a été moins destructive des races indigènes du Nouveau Monde que celle de l'Angleterre et des Etats-Unis.

Nous n'ignorons pas qu'une, école moderne, s'appuyant à faux sur la doctrine de révolution, a entrepris de justifier cette destruction des races arriérées et faibles par les peuples supérieurs en civilisation et en force. Ce sophisme sanguinaire a pour point de départ la conception erronée de la liberté qui est aujourd'hui en vogue, et qui se résume dans le self government obligatoire. Tant pis pour ceux qui ne possèdent ni la force pbysique et morale ni l'intelligence nécessaires pour gouverner eux-mêmes leurs affaires et leur vie, et qui succombent dans la lutte pour l'existence! Cette élimination des faibles et des incapables tourne, affirme-t-on, au profit commun de l'espèce, car leur place est remplie par des individus plus capables et plus forts. Mais les adeptes de cette école soi-disant libérale et progressive sont-ils bien assurés que les races qu'ils vouent d'un cœur léger à la destruction ne possèdent point des facultés et des aptitudes dont la conservation et le développement ultérieur importent à l'avenir de l'espèce? Ignorent-ils que la tutelle et la discipline peuvent combler et au debà les inégalités de forces et d'intelligence, en développant les facultés de l'individu le moins richement doué et en leur imprimant une direction utile? Avec des soldats médiocrement courageux, d'une faible complexion physique et morale, ne constituet-on point une armée capable de vaincre un pareil nombre d'hommes individuellement supérieurs en force, en intelligence et en courage, mais soumis à une discipline moins

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exacte et à une direction moins habile? Le progVès ne commande point d'imposer la liberté et le self cjovernmcnt à toutes les individualités humaines indistinctement, en les obligeant à en subir les conséquences bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles. S'il est utile d'accorder à tout homme qui se sent capable de gouverner ses affaires et sa vie, une liberté entière, un self govemment complet, au lieu de l'astreindre à supporter les restrictions, les directions, les gênes et les frais d'une tutelle dont il n'a pas besoin, il n'est pas moins conforme à l'intérêt général de l'espèce de permettre à ceux qui ont conscience de ne point posséder lu capacité nécessaire à la lutte pour l'existence, de se soumettre à la tutelle et à la discipline que réclament l'imperfection et l'insuffisance de leurs facultés gouvernantes.

V. De la reconstitution libre de la tutelle par voie d'évolution.— Les progrès de l'industrie et l'extension de la concurrence ont pour effet d'augmenter à la fois le besoin de liberté et le besoin de tutelle.

Depuis un demi-siècle surtout, le développement de la grande industrie a nécessité la création d'entreprises de plus en plus vastes, exigeant la concentration d'une masse de plus en plus considérable de capital et de travail : entreprises de navigation à vapeur, de chemins de fer, de télégraphie, mines, hauts-fourneaux, manufactures, établissements de crédit, etc. Bien loin de demander la liberté, ces entreprises ont commencé par réclamer l'intervention de l'Etat pour la limiter à leur profit, et, grâce aux influences politiques dont elles disposaient, elles sont généralement arrivées à leurs fins : en France et dans la plupart des pays du continent, une banque a obtenu le monopole de l'émission de la monnaie fiduciaire, les compagnies de chemins de fer ont été préservées de la concurrence dans leur rayon d'exploitation, les entreprises industrielles et agricoles ont été protégées contre la concurrence étran-

gère pai' des tarifs prohibitifs. Aussi longtemps que le marché intérieur a absorbé hi plus forte part des produits du travail de la nation, ce régime a pu se maintenir sans difficulté. Sans doute, comme le démontraient les économistes, on ne peut protéger les uns qu'aux dépens des autres : le monopole des banques diminue et renchérit le crédit au détriment de l'universalité des branches de la production, le monopole des chemins de fer renchérit de même la circulation de tous les produits et services, la protection douanière a pour effet d'exhausser d'une manière artificielle les prix des produits des industries protégées; mais ces charges qui s'ajoutent à celles de l'impôt retombent en définitive sur les consommateurs. La multitude est moins bien pourvue de toutes les choses dont elle a besoin et elle est obligée de les payer plus cher, autrement dit de fournir en échange une quantité de travail plus considérable. Mais la multitude est ignorante, et il n'est point malaisé de lui faire croire qu'on la protège en la dépouillant.

Cependant, à mesure que le matériel de la production se perfectionne et acquiert plus de puissance, que les moyens de communication de tout genre se multiplient, que les relations commerciales s'étendent, on voit se créer un « marché général » qui vient s'ajouter au marché intérieur, qui finit par le dépasser en importance, et sur lequel les industries de toutes les nations apportent leurs produits en concurrence. Sur ce marché général, la pression de la concurrence oblige les industries d'exportation à abaisser au minimum leurs prix de vente, et elles ne le peuvent qu'à la condition de diminuer d'autant leurs frais de production. Le système de protection qui élève artificiellement ces frais devient alors une cause d'infériorité, une « nuisance >), et à mesure que le marché général acquiert plus de valeur en comparaison du marché national, et que les

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industries d'exportation croissent en nombre et en importance, ce système perd du terrain. On essaye d'abord de le maintenir en vigueur, en établissant, pour contre-balancer ses effets nuisibles, des primes à l'exportation ; mais un moment arrive oii cet expédient devient trop ruineux pour continuer à être apppliqué, où il faut produire mieux et à meilleur marché que ses concurrents si l'on ne veut point être exclu du marché général. Alors, — et telle est la situation qui commence à apparaître, — le besoin de liberté s'impose avec une puissance croissante aux nations de grande industrie. En vain elles voudraient s'isoler, le marcbé intérieur leur suffirait de moins en moins : elles se condamneraient à une décadence et à une ruine inévitables. Sous peine de périr, il faudra bien qu'elles débarrassent leur industrie des entraves, des privilèges et des charges qui élèvent artificiellement ses prix de revient, et le jour n'est peut-être pas éloigné oii la pression de plus en plus générale et intense de l'opinion contraindra les gouvernements à renoncer à la machinery surannée de la réglementation et de la protection pour accorder à l'industrie une liberté devenue une condition absolue d'existence.

Mais, tout en augmentant d'un côté le besoin de liberté, les progrès de l'industrie et l'extension de la concurrence augmentent de l'autre le besoin de tutelle. A mesure qu'elles s'agrandissent, les entreprises exigent une concentration plus considérable de capital. L'inégalité de pouvoirs entre l'entrepreneur et l'ouvrier, entre l'acheteur et le vendeur de travail qu'Adam Smitb constatait déjà il y a un siècle, devient chaque jour plus marquée. L'entrepreneur est de plus en plus le maître de dicter les conditions et le taux du salaire. En d'autres termes, la puissance du capital s'accroît à mesure qu'il est plus concentré en présence du travail individualisé. Les masses ouvrières pourraient finir ainsi par se trouver complètement à la merci

fies détenteurs ou des metteurs en œuvre du capital, sans posséder même contre l'abus de leur pouvoir les garanties que l'esclave et jusqu'à un certain point le serf trouvaient dans l'intérêt des maîtres ou des seigneurs auxquels ils étaient appropriés. Et non seulement cette multitude, au sein de laquelle la capacité du self government n'existe généralement qu'à un faible degré et qui depuis l'abolition prématurée des anciennes formes de la tutelle supporte entièrement la responsabilité de son existence, cette multitude débat les conditions et le prix de ses services avec des entrepreneurs dont le pouvoir va croissant; mais elle se trouve, par le fait des progrès de la production et de la richesse, en présence de tentations plus nombreuses et plus pernicieuses. La situation de l'ouvrier dans nos socié tés civilisées n'est pas sans analogie avec celle du Peau- Rouge ou du nègre libéré en contact avec l'homme blanc : son ignorance, son imprévoyance et ses appétits qu'il est encore incapable de refréner et auxquels viennent s'offrir des aliments nouveaux, aussi tentants que funestes, le livrent à la merci de qui veut l'exploiter, sans qu'il puisse trouver auprès de ceux qui lui fournissent en écbange de son travail les matériaux ou l'existence , et qu'aucun intérêt de propriété ou de domination ne pousse désormais à veiller à sa conservation, une protection contre les autres et contre lui-même.

Cette protection, la classe ouvrière à son tour l'a demandée au gouvernement. Mais, au début du nouveau régime, elle ne disposait point de l'influence nécessaire pour l'obtenir; à quoi il faut ajouter même que l'appareil de la protection était en partie dirigé contre elle. Telles étaient notamment les lois interdisant les coalitions et, en général, toute association ou combinaison ayant pour objet de remédier à l'inég'alité ordinaire de la situation des entrepreneurs et des ouvriers sur le marché du travail. Il a fallu

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près d'un siècle d'efforts pour obtenir la réforme de la législation qui employait la puissance publique à maintenir et même à aggraver cette situation inégale. En revanche, la charité publique a été organisée et alimentée par l'impôt, des lois tutélaires ont été faites pour limiter la durée du travail des enfants, des femmes et même des ouvriers adultes dans un certain nombre d'industries; d'autres lois, d'un caractère à la fois philanthropique et fiscal, ont protégé les ouvriers contre eux-mêmes, au moyen d'impôts exorbitants sur les liqueurs fortes. Malheureusement, cette tutelle gouvernementale n'a point répondu k l'attente de ses promoteurs; elle s'est montrée partout et dans toutes ses parties impuissante à soulager les maux qu'elle devait guérir, quand elle n'a pas contribué à les empirer. Ces résultats négatifs n'ont pas découragé cependant les gouvernements imbus des doctrines du socialisme d'État, et ils travaillent aujourd'hui plus que jamais à répandre sur les classes ouvrières les bienfaits de leur intervention tutélaire. De leur côté, les socialistes révolutionnaires sont demeurés convaincus que si la tutelle de l'Etat est demeurée jusqu'à présent inefficace, c'est parce que l'Etat est entre les mains des classes capitalistes; mais le jour où la révolution l'aura fait tomber entre les mains des ouvriers, sa capacité tutélaire se révélera au monde ; il guérira tous les maux et mettra fin à toutes les misères.

En attendant que l'expérience fasse justice de ces illusions puériles, le besoin de tutelle subsiste, et il devient plus intense à mesure que l'agrandissement des entreprises augmente l'inégalité des pouvoir^ du capital concentré et du travail individualisé, pendant que la multiplication de la richesse, et des tentations qu'elle étale sous les formes les plus variées, rend le self government plus difficile dans les classes les moins favorisées de la fortune. Comme tous les autres besoins, celui-ci n'a pas manqué de susciter l'orga-

nisme économique destiné à y répondre. En dépit des obstacles que l'intérêt mal entendu et le mauvais vouloir des enti^epreneurs d'industrie, les prohibitions des gouvernements sollicités par eux, l'ignorance et la brutalité des ouvriers ont opposés à la création et à la croissance régulière de cet organisme, il s'est créé malgré tout, il s'est créé comme toute machinery à son début, sous des formes imparfaites et grossières : marchandage, agences de placement , trades imions, sociétés de résistance , syndicats professionnels, sociétés de secours mutuels, etc. Mais en étudiant de près ces institutions encore à l'état rudimentaire, on peut déjà se faire une idée de ce que sera l'appareil adapté au besoin de tutelle de la multitude.

De même, en effet, que Leverrier a été conduit, par l'observation de notre système sidéral, à deviner l'existence d'une planète invisible, en étudiant les troubles et les maux qu'a provoqués la destruction hâtive de l'ancien appareil de tutelle imposée, et l'individualisation du travail en présence de la concentration progressive du capital, on peut conclure qu'il manque à notre nouveau régime économique un rouage nécessaire, celui de la tutelle libre. De plus, en se fondant sur la loi naturelle qui régit la production de toutes choses, on peut affirmer que ce rouage finira par se constituer sous les formes et dans les proportions les mieux adaptées à la fonction qu'il est destiné à remplir. Il n'a pu se créer tout d'une pièce et être porté d'emblée au point d'applicabilité désirable, et en cela il ne diffère point des autres mécanismes. Tel qu'il se constitue de préférence aujourd'hui, sous la forme de trades unions et de syndicats professionnels, c'est un mécanisme grossier, d'un emploi incertain et même dangereux. Le défaut principal de ces mutualités ouvrières, c'est d'emprunter une forme d'entreprise arriérée et de subalterniser deux facteurs indispensables de la création de tout produit et de tout service :

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l'intelligence qui organise et dirige les entreprises, et le capital qui les alimente. En refusant de leur attribuer une situation et une rétribution proportionnées à celles qu'ils trouvent ailleurs, on les écarte, et qu'en résulte-t-il? C'est qu'on ne réussit point, même en recourant à l'intimidation et à la violence, à établir entre les vendeurs et les acheteurs de travail, l'équilibre des forces, qui peut seul déterminer un règlement équitable et utile des salaires; c'est qu'on peut encore moins parvenir à instituer l'organisme savant et délicat d'un gouvernement libre des incapables du self government. Nous avons esquissé ailleurs les données du problème à résoudre et la solution qu'il nous paraît comporter, nous nous bornerons à résumer brièvement ce que nous en avons dit

Supposons que les trades wiions et autres mutualités ouvrières se transforment en de simples sociétés commerciales, ayant pour objet le placement du travail, c'est-à-dire la fourniture régulière de cet agent indispensable de toute production, aux entreprises agricoles, industrielles et autres ; supposons encore que ces sociétés, faisant le commerce du travail, soient solidement constituées, convenablement dirigées et pourvues de capitaux, elles se trouveront placées vis-à-vis des entrepreneurs d'industrie sur le pied d'une complète égalité ; d'où il résultera que les prix et conditions auxquels elles fourniront leur marchandise seront uniquement déterminées par l'état du marché, par les quantités de travail demandées d'un côté, disponibles de l'autre. Nous avons fait ressortir les avantages que les entrepreneurs d'industrie trouveraient dans ce système perfectionné d'approvisionnement du travail : garantie

1. Voir notre Cours d'économie politique : La part du travail. — Le mouvement socialiste, suivi de la Pacification des rapports du capital et du travail. — Projet d'une société de placement des ouvriers (publié dans la Revue du mouvement social do M. Ch. Limouzin).

d'une fourniture régulière, responsabilité effective pour les malfaçons et la non-exécution des engagements, mode de payement commercial des salaires par des effets à terme et escomptables, etc., etc. D'une autre part, des sociétés faisant le commerce du travail pourraient offrir aux ouvriers, soit isolés, soit réunis en mutualités de garantie, des avantages bien supérieurs à ceux qu'ils peuvent trouver en s'abouchant directement avec les entrepreneurs : 1° parce que des intermédiaires bien pourvus de capitaux ne seraient pas contraints de céder leur marcliandise à un prix déprécié par la nécessité de vendre; 2° parce qu'ils seraient en mesure de connaître exactement, au jour le jour, l'état du marché, et qu'ils pourraient faire l'avance dos frais nécessaires pour porter le travail dans les parties de ce marché où il serait le plus demandé, partant le plus cher. A ces services essentiels viendraient s'en ajouter d'accessoires que les intermédiaires seraient intéressés à rendre à leur clientèle ouvrière, en vue de s'assurer un approvisionnement régulier de bon travail. Ils veilleraient à la salubrité et au confort des ateliers, et à l'emploi des procédés les plus propres à prévenir les accidents ou à améliorer les conditions du travail dans les industries dangereuses ou insalubres; ils se chargeraient au besoin, moyennant commission, de recueillir et de placer les épargnes de leurs clients, de les assurer contre les maladies et la vieillesse, de leur procurer des logements commodes et sains, de leur rendre, en un mot, tous les services qu'ils n'obtiennent qu'à force de démarches et de pertes de temps, dans leur état actuel d'abandon et d'isolement. Enfin, les intermédiaires, guidés toujours par leur intérêt et obéissant aux nécessités particulières de leur industrie, seraient amenés à établir un régime de tutelle, ayant pour objet la conservation et l'amélioration des forces productives de leur clientèle ouvrière. Sous peine de rupture ou

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de non-renoiivelJcment des engagements, ou bien encore en recourant à l'appât des récompenses et des primes, ils interdiraient l'abus des liqueurs fortes, exigeraient la bonne tenue des vêtements et des babitations, l'accomplissement des devoirs de famille, etc. Cette tutelle intéressée serait plus ou moins étendue, selon que l'ouvrier aurait plus ou moins d'aptitude à conserver et à améliorer luimême ses forces productives. Elle soumettrait les natures incultes et imprévoyantes à une discipline, embrassant la plupart des actes de l'existence, en laissant aux autres une part de liberté plus large, en se bornant pour tout dire à suppléer au déficit plus ou moins grand de l'aptitude au self (fovernment. La rétribution de ces services d'intermédiaire et de tutelle s'opérerait au moyen d'un prélèvement sur le salaire, et cette rétribution, la concurrence se chargerait de la réduire au taux nécessaire.

Ces prévisions sur le développement progressif d'institutions qui sont encore dans leur période d'enfantement, et qui apparaissent même généralement comme des instruments de guerre, d'oppression et de désordre, ces prévisions ne sont-elles pas entacbées d'utopie? Peut-ou supposer, par exemple, que des travailleurs émancipés et maître do gouverner à leur guise leurs affaires et leur vie, consentent volontairement à se soumettre à une tutelle disciplinaire? Nous ferons remarquer qu'ils se soumettent déjà passivement, en vue d'une augmentation incertaine de leurs salaires, à la direction despotique des meneurs des coalitions et des trades miions. Ne voyons-nous pas encore dans les pays où le service militaire est libre, en Angleterre et aux Etats-Unis, les armées de terre et de mer se recruter sans difficulté, malgré le peu d'élévation de la solde en comparaison des salaires industriels et la sévérité draconienne du code et de la discipline militaires? Enfin, les ordres monastiques ne continuent-ils pas à

enrôler des recrues des deux sexes, en dépit de la rigueur de leurs règles et de l'interdit qu'elles jettent sur l'un des appétits les plus forts de notre nature? Le jour où une tutelle appropriée au besoin qu'elles en ont sera offerte aux individualités impuissantes à défendre leurs intérêts et à pourvoir à la responsabilité de leur existence, — responsabilité dont la sanction est la misère, la dégradation, la souffrance et la mort, — la demande de cet adjuvant au self governmentwQ demeurera point, selon toute apparence, au-dessous de l'offre, et ceux-là seulement se refuseront à y recourir qui se sentent la capacité nécessaire pour gouverner, sans aucune aide, leurs affaires et leur vie.

VI. Avenir de la liberté et de la tutelle. — La conception révolutionnaire et communiste du gouvernement consistait à soumettre à une « loi » uniforme et égalitairc, impliquant la même dose de réglementation et de tutelle, toutes les individualités composantes de la nation, si inégales que pussent être leurs aptitudes à se gouverner elles-mêmes. Toutes les lois particulières régissant les associations ou corporations territoriales, religieuses, industrielles, commerciales devaient céder la place à cette loi générale et unitaire. Des individus et un gouvernement avec ses subdivisions administratives, départements et communes, voilà la nation « une et indivisible ». Les individus étaient libres et propriétaires, sauf les restrictions et les charges que le peuple souverain jugeait nécessaire d'imposer à leur liberté et à leur propriété ; mais leur sphère d'activité se trouvait naturellement bornée. Tout ce qui la dépassait, toutes les entreprises qui excédaient les forces et les ressources individuelles, et qui appartenaient à des associations ou corporations ayant leurs lois particulières, devaient rentrer dans la sphère d'activité du gouvernement. A la vérité, cette dernière partie de la théorie révolutionnaire ne pût être entièrement appliquée. En présence de

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l'impuissance actuelle du gouvernement à suffire à une tâche que les progrès de l'industrie allaient singulièrement agrandir, on laissa subsister ou se reconstituer un certain nombre de sociétés particulières; mais en leur imposant une constitution et des règles uniformes, dictées par la sagesse des législateurs, mandataires du peuple souverain. Elles devaient notamment avoir un objet spécial et unique, des attributions limitées et une durée temporaire, l'Etat seul possédant le double privilège de pouvoir appliquer son activité aux objets les plus divers et d'exister à perpétuité. L'Etat se réservait au surplus le droit d'absorber, quand il le jugerait opportun, ces restes de l'organisation de l'ancien régime. Il n'y aurait plus alors d'autre loi que la sienne, et celte loi édictée parle peuple souverain, propriétaire de l'État, ne pouvait manquer d'être également conforme à l'intérêt de tous.

Ce que cette conception est devenue dans l'application, on le sait. La nation, théoriquement propriétaire de l'Etat, mais pratiquement incapable de gérer elle-même cette propriété, a dû en abandonner la gestion, devenue de plus en plus lucrative, à des sociétés d'exploitation, ou à des partis politiques constitués dans ce but et recrutés dans les différentes couches de la population. Qu'est-il advenu de la loi sous ce régime? Ayant pour objectif commun de s'emparer de l'Etat et de conserver à perpétuité cette riche proie, les partis se sont efforcés d'établir les institutions et les lois qu'ils croyaient les plus propres à assurer leur domination. Le parti « conservateur », constitué avec les débris de la classe gouvernante de l'ancien régime, s'est appliqué à ressusciter autant qu'il pouvait l'être ce régime, et à mettre en attendant la loi au service des intérêts aristocratiques et cléricaux. Le parti « libéral » , recruté dans la classe moyenne, s'est fait le promoteur et le soutien de la monarchie constitutionnelle, appuyée sur un corps

électoral limité de manière à donner la prépondérance à la bourgeoisie, et il a mis la loi au service des intérêts bourgeois. Le parti républicain ou démocratique, à son tour, s'est attaché à la forme républicaine et au suffrage universel et il a promis aux masses populaires d'employer la loi à les protéger d'une manière spéciale. Seulement, le suflrage universel ayant laissé à peu près intacte, jusqu'à présent, la prépondérance de la classe moyenne, cette promesse n'a pu encore être tenue : la loi a bien été dirigée contre les intérêts aristocratiques et cléricaux, contre lesquels s'accordaient les autres, mais elle a continué à protég^er particulièrement les intérêts de la classe moyenne : la république est restée et restera bourgeoise aussi longtemps que les masses populaires ne l'emporteront point dans la balance du pouvoir et de l'influence politiques. Ainsi « la loi », au lieu d'être l'expression de l'intérêt général, est devenue l'instrument de la domination des partis et de l'exploitation de l'intérêt général au profit de ces partis et des classes dans lesquelles ils se recrutent. De plus, les nécessités de la compétition politique, obligeant les partis à augmenter continuellement leurs effectifs, et par conséquent à grossir le butin qui sert à les solder, la « loi», soit qu'elle émanât de tel parti ou de tel autre, a eu pour tendance uniforme d'élargir la sphère d'activité de l'Etat, d'étendre sa tutelle et d'en augmenter le poids.

Cependant, malgré les obstacles que ce régime lui opposait et les cbarges croissantes dont il l'accablait, la production a continué à se développer, sous l'impulsion du progrès industriel, stimulé parla concurrence. Les entreprises particulières se sont multipliées et agrandies, et à mesure qu'elles ont crû en nombre et en importance, elles ont ressenti davantage le dommage que leur infligeait la « loi », tantôt en leur imposant des modes de constitution et de gestion surannés, tantôt en augmentant leurs prix de

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revient et en restreignant leurs débouchés; elles ont commencé à demander à être débarrassées de cette « loi », qui les entravait et les grevait, sous le prétexte de les protéger; elles ont réclamé la liberté de se gouverner elles-mêmes. En môme temps, Tinsuffisance de plus en plus manifeste de la tutelle de l'Etat a commencé à provoquer dans les couches inférieures de la société une demande croissante de protection et de tutelle libres, et cette demande a déterminé à son tour la création d'organismes destinés à satisfaire à ce besoin, en suivant leur propre « loi ».

Entre les associations politiques qui vivent de l'exploitation de l'Etat et les intérêts particuliers sur lesquels elles s'appuient, et les intérêts généraux qui supportent le fardeau de plus en plus lourd de cette exploitation, la lutte sera, évidemment, longue et achai'uée. Cette lutte demeurera stérile et elle n'aboutira même qu'à rendre ce fardeau plus pesant, aussi longtemps que les défenseurs des intérêts généraux et tous ceux qui ont à cœur l'amélioration du sort des classes souffrantes s'imagineront que le seul moyen efficace d'atteindre le but qu'ils se proposent c'est de remplacer, soit violemment, soit même pacifiquement, un gouvernement par un autre. Car, outre le temps perdu dans la lutte, le résultat de cette substitution n'est et ne peut être qu'une extension et un alourdissement de l'exploitation politique. L'œuvre des hommes de progrès doit consister uniquement à éclairer l'opinion sur les nuisances que le vieux système de gouvernement issu de la décadence de l'ancien régime, consolidé et développé par la Révolution, inflige à la généralité des « consommateurs politiques ». Quand elle sera pleinement édifiée sur l'étendue et la gravité de ces nuisances, elle apportera à la cause de la réforme une puissance morale à laquelle rien ne pourra résister.

Alors l'organisme de gouvernement adapté aux sociétés

vivant de la grande industrie entrera en pleine croissance. Ce que sera cet organisme, quand il aura acquis son entier développement, nous pouvons déjà nous en faire une idée, en étudiant les constructions qui s'élèvent sous nos yeux malgré les empêchements d'un régime suranné. Ce qui le caractérise, ce n est point un gouvernement omnibus et une loi uniforme et égalitaire, comme les rêvent les révolutionnaires et les communistes, ce n'est pas davantage l'absence de tout gouvernement et de toute loi, comme rimaginent les anarchistes ; c'est la diffusion du gouvernement dans la société, la spécialisation et la diversification de la loi.

Sous quel aspect nous apparaît cet organisme naturel du gouvernement libre des sociétés dans l'ère commençante de la grande industrie et de la concurrence universalisée? Quels en sont les traits caractéristiques ? Tous les membres de ces sociétés se rattachent à la multitude des entreprises qu'ils alimentent de leurs capitaux et de leur travail, et d'où ils tirent leurs moyens d'existence. Ces entreprises sont libres; elles ont leur gouvernement et leur loi qu'elles instituent elles-mêmes en vue du but à atteindre ; elles ont entre elles des rapports qui dérivent de leur nature et des nécessités ou des besoins qui leur sont communs : rapports entre les propriétaires exploitants de biens immobiliers, bâtis ou non bâtis, pour la viabilité, la salubrité et les autres services attenant à leurs exploitations'; rapports entre les entreprises de locomotion pour régulariser et faciliter le transport des hommes et des choses ; rapports entre les divers groupes ou catégories de producteurs, agriculteurs, industriels, négociants, artistes, tantôt pour remédier à des nuisances communes telles que les maladies contagieuses des végétaux et des animaux , tantôt pour garantir la qualité et la provenance des marchandises, pour établir des poids, mesures et usages adaptés aux besoins

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des producteurs et aux convenances des consommateurs ; rapports entre les sociétés de commerce du travail et de tutelle des travailleurs pour faciliter le placement utile et le bon gouvernement de leur clientèle'; rapports entre les banques pour l'échange de leurs instruments de circulation en papier ou en métal, etc., tous ces rapports avec les coutumes ou les lois qu'ils nécessitent, établis librement, suivant des conventions volontairement acceptées et n'engageant que ceux qui les acceptent. Cependant, dans cet organisme qui va se créant et se développant de lui-même, au fur et à mesure des besoins qui sollicitent sa création et son développement, les établissements politiques continuent à exercer une fonction nécessaire, celle qui consiste à garantir la propriété et la liberté ou la souveraineté individuelle de chacun dans ses limites naturelles. Comme tous les autres établissements, ils sont autonomes et libres; ils se constituent conformément aux lois natui'elles qui régissent les entreprises et aux nécessités dérivant de l'objet spécial de leur industrie. Ils instituent les lois et conditions qu'ils jugent indispensables à l'accomplissement de leurs fonctions d'assureurs de la propriété et de la liberté. Ces lois et conditions, désormais limitées aux seules exigences de la production de la sécurité, ils les proposent à la nation ou à ses mandataires, aussi longtemps que la « servitude politique » conserve sa l'aison d'être, et elles font l'objet du contrat qui lie les doux parties. En supposant que la servitude politique cesse d'être nécessaire et disparaisse, ils les proposent aux individus isolés ou librement associés qui éprouvent le besoin de faire assurer leur propriété et leur liberté. Ils ont entre eux des rapports nécessités par la nature particulière de leur industrie, protection collective contre les agressions des peuples barbares, garantie réciproque de la sécurité de leurs clients, poursuite des malfaiteurs. Quoique limitée dans son objet à la production

de la sécurité, leur loi, qui est le produit de la science du droit, est infiniment diverse et étendue dans ses applications. Elle sanctionne, sauf à leur refuser cette sanction quand elles sont contraires au droit ou à la morale, les lois particulières de toutes les autres entreprises et les règles de conduite de chacun, en ce qu'elles touchent à la propriété et à la liberté. Elle est, pour tout dire, la clé de voûte de l'organisme naturel du gouvernement des sociétés sous un régime de self government et de tutelle libres.

A le bien considérer, cet organisme du gouvernement des sociétés dans l'ère de la grande industrie et de la concurrence universalisée n'est que le développement et le perfectionnement de celui de l'ère précédente de la petite industrie et des marchés limités. Sous l'impulsion des progrès de la machinery de la production, dans ce second âge de l'humanité, les entreprises s'étaient divisées et spécialisées, les corporations s'étaient constituées et avaient établi les lois requises par la nature et l'objet de leur industrie ; seulement, le monopole qui résultait du défaut d'étendue des marchés avait suscité la création d'un appareil destiné à faire contrepoids au pouvoir que ce monopole conférait aux producteurs vis-à-vis des consommateurs; en même temps, la communauté du péril extérieur de la civilisation, encore enveloppée et assiégée par la barbarie, obligeait tous les membres des sociétés civilisées à supporter en commun les charges et les servitudes de l'état de siège. Aujourd'hui, sous l'impulsion d'un progrès nouveau et décisif de la machinery de la production, les entreprises grandissent, les marchés s'étendent et s'unifient, la concurrence s'universalise, et elle rend inutile le vieil appareil limitatif du monopole, tandis que le refoulement des barbares permet aux sociétés civilisées de se débarrasser des charges et des servitudes de l'état de siège. L'organisme du gouvernement des sociétés peut, en conséquence, se sim-

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plifici' et devenir plus léger. Une irruption de la barbarie intérieure a interrompu ce progrès et déterminé même une rétrogression générale de la science et de l'art de la politique. Mais quand le flot révolutionnaire se sera retiré en emportant les formes de gouvernement primitives et inadaptables à Fétat économique actuel des sociétés qu'il a apportées avec lui, l'évolution politique reprendra son cours, et le nouveau régime apparaîtra comme le dévelopment naturel de l'ancien, — avec la liberté de plus.

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