BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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AVANT-PROPOS
L'évolution politique et sociale de FÉgiise romaine doit être considérée comme l'événement capital de la fin du xix'^ siècle.
A mes yeux, ce qui donne à cet événement toute son importance, c'est qu'il est la conséquence presque immédiate et, pour ainsi dire, forcée, du triomphe définitif de la République en France.
Si le principe de l'hérédité monarchique n'avait pas épuisé sa vertu parmi nous, en d'autres termes, si une restauration du trône au profit d'une dynastie quelconque eût encore paru possible, je ne fais aucun doute que l'Eglise romaine n'eût pas demandé mieux que d'attendre, avant de séparer sa cause de celle des anciens partis dont elle a été pendant si longtemps l'alliée fidèle et à qui, naguère encore, elle servait de lien dans les coalitions qu'ils nouaient, pour renverser la République et ses institutions. Mais la victoire du principe électif sur le principe héréditaire est aujourd'hui complète en France , et dès lors
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l'Église a dû se tourner vers la démocralie qui est maintenant la source de tous les pouv^oirs.
Une telle évolution était donc inévitable, et il y a nombre d'années, depuis que Léon XIII a pris possession du gouvernement de l'Eglise romaine, qu'à de certains symptômes dont les esprits attentifs ne laissaient pas d'être frappés, l'on pouvait la prévoir et l'annoncer. Elle a commencé sous les regards surpris de la foule qui s'est longtemps refusée et se refuse peut-être encore à y croire ; elle ne s'arrêtera plus, avant d'avoir produit toutes ses conséquences, que déjà de toutes parts l'on cherche à prévoir et à signaler.
Pour nous, hommes de la fin du xix'' siècle, c'est déjà beaucoup que d'avoir été témoins du fait initial et de pouvoir, à ce titre, en déposer devant l'histoire.
Il m'a été donné d'observer ce fait initial au jour le jour , dans les circonstances mêmes où il s'est produit, et de le signaler avec une persévérance infatigable à toute l'attention du parti que je sers et qu'il intéresse à un si haut degré.
Le livre que je présente aujourd'hui au public se compose des articles que j'ai publiés pendant deux années, de 1890 à 1892, dans La République , française , sur cet important sujet . Pour me j décider à réimprimer ces articles, après les avoir , rattachés les uns aux autres, comme j'ai essayé ' de le faire, il a fallu que j'eusse la convie- i lion bien intime et bien profonde qu'ils peuvent ,j
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servir encore à l'instruction politique de mon parti : je les lui offre comme un nouveau témoignage de mon indéfectible attachement à sa cause.
En écrivant ces articles, je ne me suis jamais proposé d'autre but que d'attirer l'esprit de la démocratie et de provoquer ses réflexions sur l'une des conséquences nécessaires de sa propre victoire. J'ose dire que, ne les prévoyant pas, elle s'y est trouvée peu préparée. L'évolution de l'Eglise a déconcerté les anciens partis, mais elle n'a pas moins surpris les républicains, si bien que, dans les commencements, personne ne pouvait et ne voulait y ajouter foi. C'est une idée communément répandue, sans doute parce que la papauté romaine a de tout temps travaillé à la répandre, que l'Eglise catholique demeure immuable, et qu'elle traverse les siècles sans varier jamais. L'ensemble comme les détails de son histoire prouvent au contraire que l'Église catholique est douée des plus heureuses et des plus souples facultés de transformation et d'accommodation aux temps et aux circonstances. C'est peut être là ce que, dans son langage surnaturel, elle entend par l'assistance divine du Saint-Esprit; c'est ce que l'historien et le philosophe doivent considérer comme l'application de son génie politique et social, le plus grand qui ait pu être observé depuis que l'humanité tient des annales. Tout ce qui arrive aujourd'hui, tout ce qui se déroulera dans la suite, n'est et ne sera qu'une démonstration nouvelle de cet admirable don.
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L'Église évolue, parce qu'elle vit au sein de l'humanité, et que rien, ni clans la nature ni dans l'humanité, n'échappe à la loi universelle de révolution : il n'y a là rien de surnaturel, et c'est de ce point qu'il faut partir, pour comprendre et suivre le mouvement qui est en train de s'opérer.
La première chose à faire consistait donc, pour bien comprendre le phénomène qu'il s'agissait d'étudier, à se dépouiller de tous préjugés et à laisser de côté les préventions qui naissent de l'esprit de parti. Il y avait à prendre l'évolution politique et sociale de l'Eglise comme un fait, en le signalant à ce titre h l'attention publique. Je me suis, pendant plus de deux ans, attaché à saisir et à montrer cette évolution, sans la discuter -dans ses causes ni dans ses effets, me bornant à dire et à répéter, au risque de lasser la patience de mes lecteurs, que la démocratie républicaine n'a pas de plus grand intérêt que de suivre avec le plus grand soin un pareil mouvement. J'ai reçu, de tant de côtés différents, des témoignages si nombreux et si certains de la sympathique attention de ceux qui me faisaient l'honneur de me lire, que je crois avoir été compris dans mon dessein et dans ma méthode. Ces adhésions multipliées qui me sont venues de tant d'amis inconnus ont contribué beaucoup à me décider, si audacieuse que semble une telle entreprise, à reprendre, pour les donner sous une forme nouvelle , des réflexions qui ont été si
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bien accueillies. En mon âme et conscience, je pense avoir fait œuvre utile à mon parti, et cette œuvre, je cherche à la continuer.
Je dirai tout d'ahord qu'en m'abstenant de toute polémique pour me tenir au rôle d'observateur et d'historien au jour le jour, je suis content d'avoir fourni la preuve qu'il est possible à un républicain de parler de l'Église, de son rôle et de ses affaires avec la plus courtoise modération, sans rien abandonner de ses convictions philosophiques ni des droits de la libre pensée. A mon avis, une telle preuve n'était pas inutile à donner. J'appartiens, depuis que j'ai appris à exercer librement ma raison, au parti de la philosophie, et ce parti, je ne crains nullement de le dire, ne m'est pas moins cher que mon autre parti, le parti de la liberté politique au sein d'une République gouvernée par les principes d'ordre et de progrès. Emancipé, après quarante années d'études incessamment poursuivies avec la plus grande bonne foi, du joug de toute religion positive, la cause de l'Eglise n'est pas la mienne. Telle est cependant la violence des passions soulevées par la guerre à soutenir contre le cléricalisme que toute modération à l'égard de l'Eglise expose celui qui en use à passer pour clérical. Il n'est pas d'un homme public de s'émouvoir des iniquités de la polémique, et je n'ai pas à me défendre ici d'être ou de n'être pas clérical. Je cherche la vérité, et je la dis : c'est là tout mon souci et tout mon devoir. Je n'en tiens pas
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moins qu'il serait avantageux à notre parti de ne point trop s'échaufTer dans les querelles religieuses, qui sont les pires de toutes. La philosophie, dont, nous républicains, nous faisons profession, a mis en dehors et au-dessus de toutes les confessions religieuses un principe supérieur, la tolérance, qui s'accommode aussi mal de la violence dans les paroles que de la persécution dans les actes. Les polémiques passionnées qui échauffent les esprits ne vaudront jamais, au point de vue des efTets utiles, les discussions paisibles qui les éclairent. Quand on s'occupe des affaires où la religion est mêlée, il convient tout d'abord de se garer de tout fanatisme : c'est le seul moyen de dominer son sujet, afm d'y voir clair. La raison philosophique, à la fois large, humaine et généreuse, ne doit pas se laisser envahir et déborder par l'esprit de secte toujours exclusif et haineux. Ce dangereux esprit n'est pas une arme de progrès ; ce n'est même pas un bon instrument de défense, dans les combats pour la justice et la vérité.
Je me suis donc attaché à ne jamais parler de l'Eglise, du pape, des évêques, du clergé et surtout de la religion que dans les termes de la plus rigoureuse impartialité. Depuis trente ans que je lutte par la parole et la plume pour la cause de la liberté républicaine et de l'affranchissement de l'esprit humain, dans la limite hélas! trop étroite de mes faibles forces, c'est une règle dont je ne me suis jamais écarté. Tout en gardant la
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libre et complète possession de mon jugement, j'ai cherché à pénétrer au fond même des affaires religieuses qui touchent à la politique, afin de les bien posséder, de les clairement exposer et de montrer comment cette confusion de la politique et de la religion, qui est tout le cléricalisme, reste, tous comptes faits, le plus grand fléau qui soit à redouter dans les sociétés modernes.
En étudiant ainsi les choses de près, je n'ai pas eu de peine à me convaincre que la démocratie républicaine aurait bien plus d intérêt à suivre avec calme révolution politique et sociale de l'Eglise qu'à se refuser d"y croire, pour se dispenser d'apprendre à la connaître. Après avoir été pendant tant de siècles la pierre angulaire de ce despotisme des princes dont les peuples ont eu tant à souffrir, l'Eglise se lève et se tourne du côté des foules; elle fait les premiers pas pour revenir à elles. C'est impossible, s'écrient certains chefs de la démocratie; un tel mouvement n'est qu'une feinte, et il suffira de l'instinct des nations nées du souffle de l'esprit moderne pour les avertir que, du côté de l'Eglise romaine, il ne peut venir que des inspirations, des préceptes et des exemples réactionnaires, aboutissant à de nouvelles formes d'esclavage. La papauté catholique ne l'at-elle pas dit elle-même par l'organe de l'infaillible Pie IX? Anathème à qui soutiendra que le Pontife romain doit se réconcilier avec la civilisation moderne! Après une telle rupture, comment l'infaillible Léon XIII peut-il espérer de