‹ L'évolution politique et sociale de l'égliseChapitre 2 sur 26 · VIII AVA?ÎT-PROPOS · texte numérisé non relu

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renouer des liens quelconques entre le catholicisme romain et les nations émancipées? Le divorce a été prononcé. Il est irrévocable. Que l'Eglise aille de son côté , sur la foi des promesses divines qu'elle prétend avoir reçues, tandis que la démocratie suivra sa propre voie, sur une ligne parallèle et en marchant en sens inverse; tel est aujourd'hui le mouvement qui entraîne le monde, et il n'est plus possible que l'Eglise et la démocratie se rencontrent, pour se donner le baiser de paix et de réconciliation.

Tout cela est bel et bon, mais tout cela, ce n'est que du mysticisme; ce ne sont pas des faits, et la vraie politique ne discute et ne s'appuie que sur des faits. Yous niez l'évolution, dirai-je aux chefs de la démocratie, et pourtant si elle s'accomplit, c'est-à-dire si, contrairement à vos préventions, l'Eglise et la démocratie se rencontrent et s'embrassent, comment comptez-vous prévenir et arrêter les conséquences d'une réconciliation qu'il n'aura pas été en votre pouvoir d'empêcher? Vous qui vous prétendez les adversaires irréconciliables de l'Église, que ferez-vous contre elle et pour contenir sa puissance, quand elle vous aura repris ces foules qui sont aujourd'hui votre clientèle et qui demain redeviendront la sienne , comme autrefois, dans les temps oubliés du moyen âge? A ces questions, impossible d'obtenir une réponse. Et cependant tout l'intérêt de l'évolution politique et sociale de l'Église est là, pour ceux qui sont enrôlés dans le parti de la

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philosophie ou de la h'berté de l'esprit humain. Ils se demandent tous les jours si le xx*^ siècle ne verra pas la plus effroyable réaction dont nous ayons été menacés depuis la Renaissance, et cela sous le couvert même des institutions libres et républicaines, adoptées enfin par l'Eglise.

C'est à mettre la démocratie républicaine en face de ces éventualités redoutables que je me suis appliqué dans les divers articles qui composent ce livre. Je me suis gardé, comme d'un véritable péril où j'aurais risqué de laisser ma raison s'obscurcir et se troubler, de toutes considérations théologiques ou métaphysiques; je n'ai voulu voir que les événements au fur et à mesure qu'ils se déroulaient devant moi. Dès le premier jour, j'ai laissé entrevoir et fait comprendre à mes lecteurs que l'évolution politique et sociale de l'Église était décidée et qu'elle s'accomplirait; mais je n'ai pas cherché à devancer le temps, et j'ai toujours eu soin d'expliquer les traditionnelles raisons de prudence, de circonspection et de patience qui caractérisent la politique du catholicisme romain, afin de bien faire voir que l'Eglise, quand elle s'est résolue à faire un mouvement, avance toujours, à son heure et avec l'allure qu'elle a décidé de prendre, sans reculer jamais. J'ai ainsi montré certains côtés de ce grand gouvernement de l'Eglise que la démocratie ne connaît pas, et indiqué qu'il y a fort à compter avec des hommes qui, indépendamment de leur connaissance profonde de tous les ressorts de

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l'âme humaine, disposent de tant de ressources et de moyens politiques. J'ose penser que cette partie de mon livre n'est pas sans intérêt.

Je n'ai pas séparé l'évolution sociale de rÉglise de son évolution politique : selon moi, elles se confondent, ou, pour mieux dire, elles s'engendrent; c'est par l'évolution sociale que devait commencer l'évolution politique, et c'est en fait ce qui est arrivé, sinon en France, du moins dans d'autres régions de la catholicité. Je reviens d'ailleurs dans ce livre sur ce point important. Pour ce qui est plus spécialement de l'évolution politique, je crois qu'elle a été déterminée par diverses causes, dont la principale a été l'effondrement des partis de monarchie en France, après l'échec de la conspiration houlang-iste. Mais il faut ajouter que cet effondrement s'est produit à un moment où la République, rayonnant de tout son éclat, a commencé à donner à ses amis comme à ses adversaires la pleine conscience de sa force comme de sa durée, et où la France , avide de sécurité pour son travail , a manifesté la volonté de clore l'ère des discussions stériles par l'inauguration d'une politique d'apaisement et de réconciliation. Ainsi tout a concouru à précipiter un mouvement d'opinion qui d'ailleurs ne pouvait tarder. Le toast du cardinal Lavigerie, dont il est manifeste aujourd'hui que les termes avaient été concertés à Rome avec les principaux personnages de la Curie romaine, pour ne pas dire avec le Pape lui-même, est le fait

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autour duquel se sont groupés tous les événements de notre vie intérieure pendant deux ans : aussi ces événements sont de la sorte présentés dans ce livre dans leur ordre chronologique, et sous ce rapport, on peut dire que c'est un livre d'histoire, mais une histoire d'un genre nouveau, oij les faits sont discutés avec détails et dans leur intime relation avec l'état des intelligences et les passions des partis.

C'est surtout du parti conservateur dans les Chambres et dans le pays que j'ai dû m'occuper, ayant à retracer ses doutes, ses hésitations, ses atermoiements, ses tergiversations. Au moment où le cardinal-archevêque d'Alger adressait son discours aux officiers de l'escadre de la Méditerranée, il y avait, parmi les conservateurs français, non pas parmi les chefs, mais parmi les soldats, un mouvement d'opinion déjà très caractérisé, en faveur d'une reconnaissance définitive du régime républicain. Ce mouvement aurait abouti à quelque chose de plus positif que la tentative avortée de feu Raoul-Duval, mais l'Église, en se décidant à venir à la démocratie et à la République, a plus fait pour cette politique que tous les chefs de l'ancien parti conservateur; elle les a entraînés fort au delà des limites qu'ils s'étaient d'abord assignées, car à son évolution politique, il faut ajouter son évolution sociale qui, pour les conservateurs, doit avoir une tout autre importance. Le langage que tient l'Eglise dans les questions sociales est d'une extrême gravité : il ne

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faut pas s'y méprendre, car, encore une fois, nous ne sommes qu'au début de ces périlleuses « nouvelletés », comme aurait dit Montaigne. Si l'Eglise, prenant les devants, se met à exciter les foules dans ce qu'elles appellent leurs revendications, sociales , les anciens conservateurs n'ont qu'à bien se tenir; il y va, pour eux et pour leurs enfants, de tout le système économique sur lequel leur situation est assise parmi nous depuis la Révolution de 1789. Il est certain, en effet, que les principes généraux de cette Révolution sont, à l'heure qu'il est, battus en brèche avec un redoublement de vigueur par tous les socialistes. Que ce soit le socialisme prétendu scientifique de Karl Marx ou que ce soit le socialisme chrétien des hommes qui prétendent s'inspirer des enseignements de l'Église, peu importe : il y a une poussée évidente contre la liberté du travail et même contre le principe de la propriété , comme les a entendus et compris la Révolution, et l'évolution sociale de l'Eglise ne peut que donner des forces nouvelles à cette poussée.

Toutes ces questions, et beaucoup d'autres avec elles, sont indiquées plutôt que posées dans ce livre. C'est pourquoi il m'a paru qu'il y avait un intérêt permanent et durable à le publier. Dans la vie publique, il est toujours bon de marquer les dates et de prendre rang. La question de l'évolution politique et sociale de l'Eglise est tout autre chose qu'une question électorale. Il s'agit bien de savoir si les conservateurs « ralliés » plus

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OU moins sincèrement à la République gagneront ou perdront à ce ralliement tardif et intéressé un plus ou moins grand nombre de sièges à la Chambre des députés ou au Sénat! Il s'agit bien de savoir si les prétendants, Victor Bonaparte ou Philippe d'Orléans, sont contraints par la force des choses à renoncer définitivement à restaurer, celui-ci la Royauté, et celui-là l'Empire! Il s'agit bien de savoir si, parmi les républicains, les radicaux réussiront à devenir assez nombreux dans les assemblées de la nation pour exercer publiquement ce pouvoir qu'on exerce déjà depuis de longues années, sauf à de rares intervalles , pour leur compte , avec leur appui et d'une façon quelque peu occulte, ou bien si les républicains qualifiés de modérés reprendront effectivement la direction des affaires ! Ce ne sont là que des questions secondaires, quand on les compare à celles qui naissent de l'évolution politique et sociale de l'Eglise. Cette évolution qui n'est pas exclusivement propre à la France, mais qui est catholique, c'est-à-dire universelle comme l'Eglise elle-même, est appelée à décider de toute une orientation nouvelle des sociétés humaines. Comment et à la faveur de quelles circonstances a pris naissance un si grand mouvement?

C'est ce qu'il faut dire ici, en quelques pages, car c'est à peine s'il en est parlé dans le livre qu'on va lire.

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Le 20 février 1878, le cardinal Joachim Pecci, archevêque de Pérouse, camerlingue de la sainte Église romaine, a été proclamé Pape régnant, en remplacement de Pie IX, de glorieuse mémoire, par le conclave des cardinaux réunis dans le palais du Vatican, à Rome, sous la protection bruyamment affichée de Tltalie monarchique, M. Crispi étant premier ministre de Sa Majesté le roi Humbert, de la maison de Savoie.

L'élection avait eu lieu par acclamation.

Il semble que les cardinaux aient eu hâte d'en finir, et leur choix s'arrêta sur leur collègue Pecci d'un consentement aussi unanime que rapide.

Entre l'ancien et le nouveau pape, il n'y avait aucun trait de ressemblance, et pourtant on attendait d'eux la même politique. Pour la catholicité, toute politique pontificale paraissait devoir se borner aux questions qui touchent à l'existence côte à côte, dans la même ville, de la papauté dépossédée de son domaine temporel et de la royauté piémontaise, personnifiant l'Italie régénérée et unifiée. Tel avait été le caractère exclusif de la politique du pape Pie IX, surtout depuis que l'armée italienne était entrée dans Rome par la brèche de la Porta Pia, le 20 septembre 1870, à la faveur de la guerre qui avait

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mis aux prises la France et TAUemagne ; tel devait être le caractère de la politique à suivre par son successeur, quel qu'il fut.

De tous les pontifes romains, le pape Pie IX avait eu le règne le plus long par les années comme le plus important par les actes.

Il doit être permis de dire que ce pontificat extraordinaire a vraiment tout bouleversé dans rÉglise, aussi bien dans l'ordre spirituel que dans l'ordre temporel. Après avoir débuté par des effusions libérales qui ont excité dans toute Tltalie comme un premier réveil national, Pie IX, rentrant dans la capitale des États de TÉglise à la suite de son exil à Gaète, s'était mis à la tète de l'effroyable réaction dont l'Europe entière eut tant à souffrir pendant près de dix ans. Il était devenu aussi impopulaire dans les dernières années de sa vie, bien qu'il fût entouré de l'auréole de la persécution, qu'il avait été adoré de l'Italie, au temps où, de toutes les contrées du monde catholique, on l'encourageait avec un profond et tendre respect à prendre l'initiative de la régénération de l'Eglise.

Pourtant cette Eglise qu'il a gouvernée pendant près de trente-deux ans (1846-1878) avec une si étonnante vigueur, il la laissait déjà toute transformée; mais, ce qui est plus curieux, il la laissait toute prête et toute préparée à des transformations plus extraordinaires encore. Nul pape n'a plus fait que Pie IX pour que l'unité catholique devînt une vivante et puissante réalité :

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