‹ L'évolution politique et sociale de l'EspagneChapitre 15 sur 65 · Le SièclCy 3 mai · texte numérisé non relu

Le SièclCy 3 mai

22 l'évolution politique de l'espagne

plus ou moins précis ; il y enferme des êtres de toutes sortes, et, une fois qu'il a pris l'habitude de répéter ce mot à lui-même et aux autres, il n'observe plus les faits ; il ne croit plus qu'au mot; il se décide sur ce mot et H réfote par ce mot quiconque ose n'être pas de son avis.

Depuis quelque temps, les journaux parlant de la guerre hispano-amémùie répètent :

— C'est la lutte de la race latine et de la race anglo-saxonne.

Les uns ajoutent:

. — Nous sommes des Latins : nous sommes donc solidaires des Espagnols : ils doivent avoir nos sympathies.

Les autres ajoutent, en prenant des airs de Jérémie :

— Les races latines sont condamnées à disparaître devant les races anglo-saxonnes .

Ils citent alors le roman de M. Demolin$ et ils croient avoir dit quelque chose de profond.

— Mais vous qui parlez de la race latine et de la race anglo-saxonne, veuillez donc

Là RACE LATINE ±3

suivre le conseil que ne cessait de répéter Voltaire: « Définissez les termes! » Ditesnous d'abord ce que vous entendez par ce mot « race ».

A cette question, la plupart resteront muets ou répondront par d'autres mots qui n'expliqueront rien : l'observateur aura une fois de plus la preuve que beaucoup de personnes répètent des mots en leur donnant une signification qu'ils n'ont pas.

L'homme a besoin, pour se reconnaître dans les faits qu'il emmagasine, de faire des classifications. Nous cataloguons les phénomènes, comme les ménagères rangent leur linge dans des armoires.

Quels sont les caractères ethniques à l'aide desquels CHU a essayé de séparer l'humanité en races distinctes ? Abel Hovelacque a énuméré les divers systèmes essayés dans l'article « Races » du Dictionnaire des Sciences anthropologiques. On a tenté d'établir des

24 l'évolution politique de l'espagne

classifications ethniques sur un seul caractère, et on aboutit à des confusions complètes. Les cheveux? Mais les peuples européens et les peuples dravidiens ont des cheveux lisses et bouclants. La taille? Mais alors les Patagons, les Cafres et les Scandinaves sont de même race. La couleur de la peau?

Blancs, jaunes, noirs : cela paraît très simple, mais parmi les jaunes il y a des blancs très caractérisés ; les uns ont la face ovale comme les Yakouts, les Tatars de Kazan ; d'autres l'ont arrondie comme les Ostiaks ; les uns ont les yeux bridés, d'autres non.

Parmi les noirs, les uns ont le crâne allongé, d'autres arrondi. L'indice céphalique, l'indice orbitaire ne suffisent pas non plus à établir une caractéristique ethnique.

La classification du D** Topinard est basée sur le groupement de cinq caractères : l'indice nasal, la nature des cheveux, l'indice céphalique, la couleur, la taille. Il aboutit à distinguer dix-neui races, mais, après avoir cité quelques rapprochements imprévus, Hovelacque conclut : « Est-ce à dire que Tindice nasal, la nature des cheveux, la cou-

leur de la peau, la taille ne distinguent pas les ra:ces humaines les unes d'avec les autres ? Non, certes ; naais, entre les différents caractères, la concordance n'existe pas ! Les classifications n'ont point de réalité et ne répondent pas à des catégories précises; prétendre systématiser un ensemble de caractères, cela est une chimère et un jeu puéril. » Ceux qui parlent de « race latine » seraient bien aimables d'indiquer l'ensemble des caractères auxquels ils la reconnaissent.

Pourquoi les journalistes et les hommes du monde qui parlent de « race latine »

supposent-ils que les Français appartiennent à cette race ? Est-ce parce que César a conquis la Gaule? Mais alors les Indiens du Mexique et du Pérou seraient des Espagnols.

Lagneau, dans son Anthropologie de la France, parue en 1879, et G. de Mortillet, dans la Formation de la nation française^

26 l'évolution politique de l'espaqki

parue en 1897, sont d'accord pour montrer le peu d'influence qu'a eue, au point de vue ethnique, la conquête romaine.

Les Romains ont conquis la Grèce, r Egypte, l'Espagne. Ces pays ont été plus longtemps que la Gaule sous leur domination : chacun de ces pays a gardé son caractère ethnique particulier, qui s'est maintenu après l'occupation. Parce que les Anglais occupent l'Inde depuis deux siècles, dira-t-on que les Indoustani sont des Anglo- Saxons? Ce ne sont, point quelques milliers de soldats, si séduisants et si conquérants qu'ils soient auprès des femmes des vaincus, qui suffisent à transformer une race. Les enfants qu'ils procréent ne sont pas de la race pure du père. Ce sont des métis.

L'influence romaine, sous le rapport de la langue, des mœurs, des coutumes, du vêtement, des lois, de la religion, a été rapide et profonde ; mais l'influence anthropologique a été presque nulle.

Langue et race sont loin d'être synonymes et même analogi;es. M. G. de Mortillet cite deux exemples bien frappants de ce fait : la

Bretagne française se partage en deux parties à peu près égales comme étendue.

Toutes les deux se composent de deux types bien distincts : Tun grand, blond, à visage ovale ; l'autre plus petit, brun, à figure carrée, à pommettes saillantes. Dans la portion la plus occidentale on parle le breton, langue de la branche celtique : dans la portion orientale, on parle le français, langue se rattachant à la branche italique. Chacune des deux langues est donc parlée par deux races différentes.

Il est vrai que ces deux langues appartiennent à la famille indo-européenne ; mais voici un autre exemple emprunté au basque qui, au lieu d'être une langue à flexion, est une langue agglutinante. Le basque est parlé dans les Pyrénées, au sud-ouest de la France et au nord de l'Espagne. Mais, en France, les Basques sont brachycéphales (têtes rondes) ; en Espagne, dolichocéphales (têtes longues). Ils ont donc des caractères ethniques opposés.

Peut-on dire que le peuple romain représentait une race latine ?

28 l'évolution poutique de l'espagne

Il a pour principaux éléments les Etrusques dolichocéphales, que Stickel, Chavée, Prunier Bey, rattachent aux peuples syroarabes, plus ou moins parents des Phéniciens, et la race sabellique, à crâne euricéphale (large tête), à front bas, très large, caractérisé par une ossature courte et massive. Mais le peuple romain comprenait encore des éléments ethniques multiples :

les Ligures, les Sicules, les Ombres, les Grecs, ceux-ci mélange de Pélasges et d'Hellènes. Ses légionnaires appartenaient à toutes sortes de races. Ils ont eu beau y mettre toute Fardeur possible : ils n'ont pu transformer les populations multiples de la Gaule en race latine.

M. G. de Mortillet remarque que, d'après les descriptions que nous ont laissées les auteurs anciens, Polybe, Tite Live, les Gaulois et les Germains sont de grands blonds aux yeux bleus. Ils formaient une population guerrière, la seule qu'aient aperçue les historiens. Mais, à côté de ces populations actives et dominatrices, il y avait une population attachée au sol agricole, qui se ratta-

che à rhomme dolichocéphale de la race de Laugerie. Celui-ci, d'après M. de Mortillet, après la période glaciaire, se trouva en contact avec des brachycéphales envahisseurs, ayant des animaux domestiques et des notions agricoles. « C'est ce mélange, dit M. de Mortillet, qui a formé le fond de la population française. »

Ni les uns ni les autres ne constituent la race latine.

Sans remonter si loin, M. Lagneau avait montré que la population française était formée des éléments ethniques les plus divers : Celtes, Aquitains, Ligures, Galates, Kimmériens, Belges, Francs, Goths, Burgundions. Saxons, Normands, Phéniciens, Juifs, Sarrasins, Maures, Grecs, Bomains.

Quant aux Espagnols, la plus grande quantité sont des Ibères, dolichocéphales, se rattachant au type dit le Cro-Magnon.

M. le D*" Lagneau conclut sa savante étude sur V Anthropologie de la France en faisant justice de la théorie des races latines. Parce que les Français, les Portugais, les Espagnols, les Valaques, ont conservé des lan-

30 l'évolution politique de l'espagne

gués dérivées du latin, les peuples ne sont nullement de race latine. Apeiiie y trouverait-on quelques gouttes de sang latin luimême fort mêlé. M. Lagneau ajoutait :

<c Cependant, sur cette analogie linguistique, mais nullement ethnologique, repose uniquement cette théorie des races latines et le panlatinisme, concernant les peuples du sud-ouest de l'Europe et de nombreuses colonies, c'est-à-dire de la France, du Portugal, de l'Espagne, de l'Italie, d'une partie de la Suisse et de la Belgique, du Canada, de la plupart des possessions de TAmérique centrale et méridionale, etc. Le panlatinisme n'a fait son apparition sur l'horizon de la politique européenne que lorsque les gouvernants des principaux Etats allemands et slaves ont pensé trouver dans les théories analogues du pangermanisme et du panslavisme de puissants mobiles pour entraîner leurs peuples à des guerres de conquête. »

Si ces théories n'étaient que vaines, on pourrait les dédaigner, mais elles ont prouvé qu'elles sont dangereuses. La théorie de la race latine est encore plus fausse

que les autres. Il n'y a, ni en France ni en Espagne, de race latine. Les Français et les Espagnols n'ont point de type commun. Ce n'est donc point un lien de parenté qui peut déterminer notre conduite dans les conjonctures actuelles.

Page 1