CHAPITRE II
Cuba, dite la perle des Antilles, a une longueur de 1.450 kilomètres de la pointe Maisi au cap San Antonio, un développement total de côtes de 3.500 kilomètres, et, avec les îles qui Fentourent, une superficie de 118.000' kilomètres, supérieure à celle du Portugal et représentant plus du quart de TEspagne..
La partie occidentale s'appelle Basse- Terre, vuelta de Abajo ; la partie orientale, qui contient la chaîne de la sierra Maestra,
i. Le Stèc/c, 8mai 1898.
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s'appelle vuelta de Ariba. C'est cette partie qui est le centre de résistance des insurrections.
En 1894, la population de Tîle était évaluée à 1.634.000 habitants dont 65 0/0 de blancs et 35 0/0 de noirs plus ou moins purs.
Comme toutes leurs autres colonies, Cuba démontre Taptitude des Espagnols à la destruction. Quand Christophe Colomb y aborda, Cuba était peuplée de populations douces et nombreuses ; les Espagnols se mirent en devoir de les torturer et de les massacrer pour obtenir d'elles des richesses et convertir leurs âmes. Ils inspiraient une telle horreur qu'en 1515, le cacique Hatuci refusa, au milieu des tortures, de se laisser baptiser, de peur de les retrouver dans l'autre monde. En 1532, d'après un rapport officiel, il ne restait plus que 4.00Ô indigènes.
Les Espagnols s'aperçurent alors qu'il fallait remplacer les populations qu'ils avaient exterminées. Ils importèrent des nègres.
La traite fut abolie officiellement en 1820 ; mais, quoique l'Angleterre eût payé dix
millions pour Tabolition de la traite, Cuba continua d'importer de 30 à 60 chargements de nègres par an. On évalue à SCO. 000 le nombre des nègres importés depuis cette époque. Ce n'est qu'en 1880 que la loi décréta l'abolition graduelle de l'esclavage, en 1885 l'abolition définitive. Il y avait encore 25.000 esclaves.
Tandis que les Espagnols procédaient à cette émigration forcée, ils exigeaient des émigrants libres leur certificat de baptême.
L*esclavage était le lien de barbarie qui rattachait les Cubains aux Espagnols. Le jour où il a disparu, il n'est resté que la haine.
L'île était gouvernée par des capitaines généraux qui sont toujours des généraux, exclusivement à leur profit et au profit de l'Espagne. Les Cubains ne jouissaient d'aucune liberté, ni politique, ni religieuse^ ni civile, et étaient écrasés d'impôts.
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On peut dire que depuis 1812 les conspirations ou les insurrections contre TEspagne sont permanentes à Cuba.
Nous trouvons la conspiration de l'Aigle Noir en 1829; Tinsurrection de la population noire en 1844 ; la conspiration de Narcisse Lopez en 1848 ; son débarquement avec 600 Américains en 1850 ; sa troisième tentative en 18S1, où il périt. Puis éclatèrent les conspirations sans fin de D. Ramon Pinto, d'Estampas, de Santâ Rosa, etc. Un parti réformiste affirma la fidélité de Cuba à l'Espagne y demanda quelques améliorations et obtint une commission d'enquête. Ce premier résultat ne produisit qu'une aggravation d'impôts. Ce second résultat provoqua une nouvelle insurrection qui, le 10 octobre 1868, proclama l'indépendance de Cuba à Manzanillo. La plupart des Républiques américaines, qui avaient été colonies espagnoles, s'empressèrent de reconnaître les Cubains comme belligérants. Au bout de huit ans, en 1876, dans un débat aux Cortès, le gouvernement espagnol fut obligé d'avouer que l'île était ruinée et que l'insur-
rection était invincible. L'insurrection avait nécessité Tenvoi de 145.000 hommes, dont 100.000 avaient péri. Le général Martinez Campos finit par conclure la convention de Zanjon du 10 février 1878. Les propositions de la Junte insurrectionnelle, acceptées au nom de TEspagne, comportaient : l'^Torganisation politique et administrative de Fîle de Cuba sur le modèle de celle de Puerto- Rico ; 2^ Famnistie des délits politiques, la mise en liberté des prisonniers et la grâce des déserteurs ; 3° Témancipation des colons asiatiques et des esclaves servant dans les rangs des insurgés ; 4** les voies ouvertes pour sortir de l'île, sans que les révolutionnaires, après leur soumission, pussent être astreints au service militaire contre leurs amis delà veille.
Cet acte était-il la capitulation des insurgés ou la capitulation des Espagnols? Il est certain que le maréchal Martinez Campos acheta cette capitulation. Comment? Dans quelle mesure ? On n'est pas fixé, mais luimême a reconnu qu' « il préféra payer un peu cher les fusils qu'on lui livrait plutôt
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que d'exposer ses troupes aux inclémeiices de Tété ».
Cette capitulation ne supprima pas toutes les bandes, qui continuèrent, dans les provinces orientales, à faire la guerra chiquita^ la petite guerre. Ces bandes ne furent jamais complètement dissoutes, et les anciens chefs des insurgés ne cessèrent d'entretenir l'espérance d'une revanche et de l'indépendance de Cuba. L'Espagne ne payait point les « abonarés » ou bons qu'elle avait souscrits. Mais Maceo^ l'ancien chef insurgé, §e promenait à travers Tîle, présidait des^ba»quets, prononçait des discours ei^ uniforme de major général insurgé.
Les gouverneurs espagnols paraissent avoir obéi à un mot d'ordre bien connu :
« pas d'affaires ». Le 14 juillet 1896, M. Romero Robledo disait à la Chambre des députés de Madrid que « le général Calleja fer-, mait les fenêtres de la capitainerie générale
quand passait devant le palais le parti de rUnion constitutionnelle, criant : « Vive TEspagne ! » et les rouvrait quand passaient des manifestations autonomistes au cri de :, « Vive Cuba libre ! » Si le capitaine général montrait cette faiblesse à Cuba, le gouvernement de Madrid ne faisait aucune des réformes qu'il avait promises en 1878. C'est un lieu commun que de parler de la loyauté des Espagnols. Chaque hidalgo peut avoir une probité privée, mais, pris en masse, ils n'ont pas de probité politique et se soucient peu des engagements qu'ils ont contractés.
Imbus de l'esprit mendiant et persécuteur, ils sont ingouvernables chez eux parce qu'ils demandent des miracles au gouvernement, et ils sont oppresseurs, jusqu'à l'extermination, dans les pays annexés. Leur gouvernement de moines et de soldats estl'expressioa de cet intellect.
Les Cubains étaient toujours sous le régime de l'état de siège. Le capitaine géné-
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rai était un dictateur, mais dans la main du « Casino espagnol », composé des grands propriétaires d'esclaves. Ils lui imposaient les lois et les mesures qui leur plaisaient ; ils violaient les autres; ils achetaient les gouverneurs complaisants et brisaient les récalcitrants .
Le « Casino espagnol » a perdu de son importance depuis Tabolitionde Tesclavage. Mais le gouverneur général est toujours dictateur. Il est bien assisté d'un conseil, mais qui n'est consulté que sur des questions de peu d'importance.
L'Espagne exploite, écrase et corrompt Cuba. Presque toutes les fonctions sont réservées aux Espagnols. Elle lui a toujours refusé tout pouvoir effectif. Il est vrai que Cuba est représentée aux Cortès espagnoles par 16 sénateurs et 30 députés. Us imposent aux Espagnols des contributions qu'ils n'ont pas le droit de voter pour eux, puisque leurs commettants ne les paient pas. En revanche, les Cubains doivent payer bon gré mal gré les impôts dont les frappent les Espagnols.
Cette simple constatation suffit à prouver que renvoi de sénateurs et de députés dans le Parlement de la métropole est en contradiction avec le principe du gouvernement représentatif.
A Cuba, comme dans toutes les colonies espagnoles, les autorités militaires assument tous les pouvoirs, et partout où il en est ainsi il y a impossibilité de vivre pour la population civile, l/incompatibilité est complète, n'en déplaise aux cocardiers et aux sociolâtres qui rêvent de ramener la France sous le régime de la dictature militaire.
Les Cubains ont pris une telle horreur de leurs maîtres qu'ils refusent de penser en espagnol.
M. Cleveland, dans son message de décembre 4896, avait nettement averti l'Espagne que, si elle ne parvenait pas à pacifier Cuba, les Etats-Unis lui adresseraient une
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mise en demeure déterminant le délai où leur médiation s'imposerait. lil.. Canovas prit au sérieux cet avertissement et publia, dans la Gazette officielle de Madrid j au mois de mars 1897, un décret « d'ampliation de la loi du 15. mars 1895 », comportant « dix bases ». C'étaient des principes généraux qui devaient être appliqués « aussitôt que le permettrait Tétat de guerre »•
L'exposé des motifs constatait que la loi du 15 mars 1895, « loin de contenir, précipita le mouvement ». De deux choses Tune :
ou il fallait rappliquer,,ou la retirer ;or, on ne l'applique pas, et on étend cette loi non appliquée en laissant dans l'incertitude la date de l'application. Partout les mêmes contradictions. Ce décret était pris sous la pression des États-Unis, et M. Canovas affirmait que « la dignité nationale la repousserait toujours et partout ». Cet exposé des motifs était en même temps la condamnation de toute la politique coloniale de l'Espagne, puisqu'il proclamait que « le moment était venu de marcher, dans les tendances de l'époque et des sociétés mo-
dernes, qu'aucun peuple ne saurait longtemps ni impunément affecter de dédaigner * ».
Le 29 avril 1897, la reine signa un décret d'application dans les provinces de Pinar del Rio, la Havane, Matanzas, Santa Clara.
Cuba est dans une merveilleuse situation.
Elle produit des choses exquises, telles que son tabac sans rival. Elle donne au monde 6 à 800,000 tonnes de sucre de canne, à peu près le tiers de la production totale du globe. Elle est susceptible d'un, progrès économique merveilleux, mais dont l'Espagne n'a pas cessé d'arrêter l'essor.
Une expérience faite à Cuba même montre la différence du régime de l'Angleterre et de l'Espagne, de la porte ouverte et de la porte fermée, du monopole et de la concurrence.