CHAPITRE ÏII
Il faut reconnaître que si, depuis 1876, la politique des prônunciamientos à eu encore quelques convulsions, elle n'a remporté aucune victoire.
Le 8 août 1882, les amis de Ruiz Zorilla provoquèrent une insurrection militaire républicaine à Badajoz et dans les environs de Barcelone ; mais elle ne s'étendit pas et n'aboutit qu'à la suspension des garanties constitutionnelles et à la mise en état de siège des provinces où elle s'était produite.
Les républicains firent encore des complots militaires eiî 1885. Dans la nuit du 19 au 20 septembre 1886, trois cents soldats ca-
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semés à Madrid essayèrent, sous la direction du général Villa-Campa et de quelques officiers, un mouvement en faveur de la République. Ils furent réduits à s'enfuir : Tétat de siège fut proclamé, les journaux suspendus ; on procéda à de nombreuses arrestations civiles et militaires, selon le protocole habituel des répressions de ce genre.
Le général Villa-Campa et plusieurs officiers et sous-officiers furent condamnés à la peine de mort, que la régente Marie-Christine commua en celle des travaux forcés à perpétuité; et le 28 octobre 1886, les sergentsmajors furent licenciés.
En 1887, le général Cassola, ministre de la guerre, était combattu par le général Primo de Rivera, Fauteur du pronunciamiento de 1874 et directeur deTinfanterie au ministère de la guerre. Alors on vit une chose étrange, qui stupéfia les Espagnols : M. Sagasta le fit révoquer.
Mais lui-même fut obligé de reculer en octobre et novembre 1888 devant les généraux parlementaires et il n'osa pas opérer les réformes militaires qu'il avait annoncées
dans son programme : service obligatoire pour tous les Espagnols, y compris les prêtres et les moines, à Texception des missionnaires et des membres des ordres enseignants.
En 1890,1e général sénateur Daban envoya une lettre circulaire aux officiers généraux, pour les consulter sur les projets du gouvernement qu'il représentait comme hostiles à l'armée. Le ministre de la guerre, le général Bermudez Reina, lui infligea deux mois d'arrêt ; mais ce qui prouve l'incompatibilité entre la présence des généraux au Sénat et la discipline, c'est qu'il dut demander au Sénat l'autorisation d'appliquer cette peine. Cette demande provoqua une discussion qui ne comporta pas moins de soixanteneuf discours. Presque tous les sénateurs militaires se déclarèrent pour le général Daban. Le maréchal Martinez Campos attaqua avec la dernière violence M. Sagasta.
Le 12 avril, le Sénat se prononça en faveur du ministère. A la Chambre des députés, la question fut reprise et M. Canovas del Castilla, au nom des conservateurs,
appuya le général Daban quoiqu'il eût, luîmème, cherché à éliminer les influences militaires dô la politique.
Au mois de février 1895, des journaux s'étaient permis de critiquer les actes des officiers à Cuba. Les officiers considérèrent que c'était là un outrage à Tarmée ; ils envahirent des bureaux de journaux qu'ils saccagèrent et ils maltraitèrent les journalistes, avec la connivence du ministre de la guerre, le général Lopez Domînguez. Le président du conseil, M. Sagasta, demanda une répression ; le ministère de la guerre la refusa ; et ce qui prouve que les vieilles mœurs espagnoles ne sont pas détruites, ce fut M. Sagasta qui se retira. M. Canovas del Castillo le remplaça.
Les militaires n'étaient pas satisfaits de s'être fait justice eux-mêmes. Ils soutenaient encore que les journalistes qui s'étaient rendus coupables de critiques contre l'armée tombaient sous l'application du code militaire qui, dans un de ses articles, parle de la pénalité qu'encourent ceux qui, par un moyen quelconque, se rendent cou-
pables d'offenses envers elle, et ils récla^ maient leur comparution devant des conseils de guerre.
Le général Weyler a montré à Cuba qu'il avait gardé les traditions des exterminateurs espagnols. Sous prétexte de faire le vide devant les insurgés, il avait imaginé le système « des reconcentrados ». Il avait confiné dans des villeB et des postes fortifiés un million de paysans, d'hommes, de femmes et d'enfants, sans s'occuper de les loger ni de les nourrir. On a publié d'effroyables photographies de ces corps émaciés par la famine.
Au mois de janvier 1898, le gouverneur de Matanzas estimait que, dans cette province, il y avait eu probablement 50,000 personnes mortes de faim et de toutes les misères qui ravagent de telles agglomérations dépourvues de tout ; à Santa Clara, le rapport officiel évaluait à 110,000 le chiffre des morts ; dans la province de la Havane, on donnait celui de 135,000 ] à Pinar del Rio, de 85,000 : le total montait à 400,000. Le général Weyler s'entendait à faire des charniers autour de lui, et ses victimes n'étaient pas des insurgés.
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Quant aux insurgés faits prisonniers, il les fusillait. En un an, il fit procédera un millier d'exécutions publiques. Le maréchal Gampos avait déporté environ 2.000 Cubains suspects ; le général Weyler en envoya 8,400 à la prison de Ceuta et dans les marais de Fernando Po, d'où jamais personne n'est revenu.
Les Espagnols employaient la torture à l'égard des prisonniers dont ils voulaient des renseignements. Le cas de Fidèle Fundora est authentique. Les agents du général Weyler lui lièrent les pouces avec des ficelles qu'ils resserraient lentement mais constamment. Au bout de quelques jours, les pouces tombèrent, la gangrène avait envahi les mains : on les lui amputa audessus des poignets, puis on se décida à le fusiller. Ce cas n'est pas exceptionnel.
Le général Weyler fut remplacé à la fin de 1897 par le maréchal Blanco, qui avait de tout autres procédés. Au mois de janvier 1898, une émeute éclata à la Havane aux cris de vive Weyler et mort à Blanco !
et les volontaires qui gardaient le Palais s'associaient à ces cris.*
Aujourd'hui encore le général Weyler qui a contribué à faire perdre Cuba à T Espagne et qui a trouvé le moyen d'ajouter quelque chose à son sinistre renom ^ est un grand homme ; et les partis se le disputent.
Chaque parti continue à avoir son général.
Quand Polavieja revint des Philippines, les libéraux voulaient le porter en triomphe à Madrid pour chasser Canovas du ministère.
Il se rendit au Palais Royal en arrivant.
Quand il sortit, la reine régente, le petit roi Alphonse XIII et les princesses s'étaient mis à la fenêtre pour le voir partir par la Plaza de Oriente, tandis que, debout dans la voiture, il criait: Vive la Reine! Vive le Roi ! Ce fut un événement, et la régente dut demander à M. Canovas d'expliquer que sa présence sur le balcon n'était pas un acte politique.
On admet qu'un général fasse « acte public d'adhésion inconditionnelle », au gouvernement, comme s'il pouvait en faire impunément un autre !
Le 8 mai 1898, l'amiral Bérenger offrait ses services, le maréchal Campos de même.
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le tout sans conditions : et on les trouvait admirables et généreux.
Ces mœurs ne doivent plus nous étonner aujourd'hui, puisque nous voyons des officiers et des généraux français faire impunément des discours et des ordres du jour dans lesquels ils assurent que l'armée est respectueuse des lois et de la République, mais la mettent en . opposition avec une partie de la population française ; puisque nous avons vu le général Billot, ministre de la guerre au mois d'avril 1898, adresser une circulaire aux préfets pour remercier les conseils généraux de vœux illégaux et inconstitutionnels 'en l'honneur de l'armée ; puisque nous avons vu le général Zurlinden replacé à la tête du gouvernement général de Paris alors qu'il aurait dû coucher au Mont-Valérien après sa lettre de démission, le 16 septembre 1898.