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CHAPITRE IV

Les finances de TEspagne sont dignes de sa politique : recettes toujours insuffisantes, emprunts chroniques.

Comme le montre, malgré son bienveillant optimisme, M. Raphaël Georges Levy dans une étude publiée en 1897,rEspagne a usé sans limites des facilités de crédit ; elle a emprunté au dehors parce que ses habitants étaient trop pauvres pour couvrir les emprunts, et que ses révolutions fréquentes

l. Je me suis servi^pour établir celte situation, des renseignements sur les finances espagnoles, qui se trouvent dans les sept volumes du Marché Financier, de M. Arthur Raffalovich, panis depuis 1891.

ne leur donnaient pas confiance dans la solvabilité du trésor. Barzanallana pouvait soutenir en i 865 devant les Cortès « Tinconvénient et Finutilité des emprunts à l'étranger » ; l'Espagne a toujours eu besoin d'y avoir recours.

Dès 1822, on a vu apparaître à la bourse de Paris quatre emprunts espagnols oscillant entre44 et 85 0/0 de 1822 à 1831. Nous ne saurions suivre les transformations des emprunts en emprunts intérieurs et extérieurs, avec des émissions de titres différés, remplaçant les coupons non payés, comme en 1851, comme en 1867. Avant la révolution de septembre 1868, le capital nominal de la dette espagnole s'élevait à 3390 millions dont 1875 millions en extérieure, 1515 millions en intérieure. Le gouvernement du roi Amédée grossit ce capital de 1575, mais ne reçut en échange que 167 millions. Le gouvernement républicain qui suivit émit des titres de rente pour 1403 millions. En juin 1874, le total de la dette inscrite atteignait près de 10 milliards et demi, le service en exigeait 328

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millions par an, c'est-à-dire en apparence 3 0/0 sur le capital nominal ; mais une bonne partie de ces rentes avait été aliénée à des prix variant entre 20 et 30, le taux réellement payé ressortait à 12 0/0. En 1881, il fut procédé à une refonte de la dette. Le service des intérêts entièrement suspendu sous le roi Amédée et la République, avait été repris sous la monarchie restaurée d'Alphonse XII ; il devait être relevé successivement de 1 à 1 fr. 23 pour revenir au taux de 3 0/0. M. Camacho jugea préférable de convertir la dette en type 4 0/0 : à. chaque porteur de 3 francs de rente, qui ne touchait que 1 fr. 25, il donne au type de 4 0/0 adopté pour les nouveaux titres un capital de 43 fr. 75. Il crée ainsi un capital nominal d'environ 2 milliards de francs de dette extérieure et 2 milliards de pesetas de dette intérieure. Ces quatre milliards de 1881 sont devenus, en y comprenant la dette flottante, plus de neuf milliards. Voici d'ailleurs les chiffres de la dette actuelle.

LES FINANCES DE l'eSPAGNE 315

Capital Service annuel

Dette Extérieure. 1.971.151.000 78.846.040

Dette Intérieure 2.350.808.300 93.609 657

DettelAmortissable 1.540.000.000 101.304.000

Dette coloniale garantie par FEspagne.

Capital Service annuel

Cuba 1886 588.000.000 397191.000

Cuba 1890 391.500.000 22.120.000

Philippines (série A et partie 151.000.000 de la série B payable en pesetas) 10.650.000

Résumé de la dette générale et coloniale.

Capital Service annuel

Dettes Extérieure et Intérieure 4.321 .959.000 172.455.697

Amortissable 1.540.000.000 101.304.000

Coloniale (Cuba et Philippines) 1.130.550.000 71.961.000

Philippines :

9,374.900 piastres équivalentes à 39.843.000

au cours de 425 pesetas par piastre

Service : 656 250 piastres

au même change 2. 789.000

là

316 l'évolution politique de l'espagne

Il faut ajouter au service annuel de cette dette la perte du change correspondant à r Extérieure. La dette flottante est de 2.042 millions (obligations du trésor 543 millions. Avances de la Banque sur douanes Cuba, emprunt intérieur de 800 millions, avance de la Compagnie des Tabacs 60 millions, obligations gagées sur les douanes 310 millions, découvert à Cuba 2042 millions).

Si la dette flottante est consolidée, si l'Espagne prend à sa charge la dette coloniale, elle arrive à un total de 522 millions, alors que le budget normal ne dépasse pas 750 millions ; la dette absorberait 73 0/0 des recettes.

Avant la guerre de Cuba, le service de la dette, y compris les sommes affectées à la dette flottante, s'élevait à 320 millions. On voit quelle surcharge la guerre coloniale a entraînée ; elle dépasse les forces contributives du pays.

Le déficit moyen a été de 50 millions par an»

Les dépenses de la guerre à Cuba et aux Philippines doivent approcher de deux

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milliards. Il a été fait face à 1554 millions du 4 mars 1895 au 30 juin 1898 par la vente de billets hypothécaires de Cuba, d'obligations gagées par les douanes, par les prêts de la Banque d'Espagne sur titres (750 à 800 millions par l'emprunt des Philippines).

Les trop grandes facilités que l'Espagnie a trouvées auprès de la Banque d'Espagne, qui, par amour de gros dividendes,s'est laissée exploiter par l'Etat, ont été désastreuses pour les finances publiques.

Les relations anciennes de la Banque avec le Trésor, les déficits constants de 1885 à 1895, ont été pour beaucoup dans le développement de l'émission des billets et dans le chiffre croissant des profits que la Banque a tirés des services rendus au Trésor. A la fin de 1894, la circulation fiduciaire était de 906 millions, avec une encaisse niétallique (1/2 or) de 543 millions ; à la fin de 1895, encaisse 507 millions, circulation fiduciaire 994 millions ; à la fin de 1896, 1206 millions de billets, encaisse 493 millions. En 1898, l'émission de billets monte (31 déc.) à 1443 millions, avec une encaisse de 276 millions

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or, 195 millions argent. La Banque arrivait à la limite de 1500 millions fixée par la loi de 1891 qui prorogea le privilège jusqu'en 1921. Une loi de 1898 a porté la limite à 2 500 000 000 pesetas.

A la fin de 1898, la Banque d'Espagne se se trouvait avoir prêté 1175 millions au Trésor contre pagarès nantis de la signature du Ministre des colonies et de l'endos du Trésor espagnol.

La rente extérieure 4 0/0, qui avait été cotée en 1894 à 75, est tombée en 1898 à 28, pour remonter après la paix successivement au-dessus de 40 et être poussée par la spéculation à un environ de 55 en février 1899.

Le change espagnol, qui ne perdait que 7 à 8 0/0 avant le commencement de la guerre de Cuba en 1895, est tombé à 25 0/0 de perte en 1897 ; en 1898, l'agio a fait des sauts formidables : janvier 33 0/0, 1*' avril 42 0/0, 21 avril 70 0/0, 30 avril 90 0/0, 5 mai 115. La détente est venue et successivement le change est redescendu à 30 0/0, puisa 28 0/0 de perte (février 1898).

La France a engagé tout près de 3 mil-

LES FINANCES DE l'ESPAGNE 319

liards de francs (capital nominal) en Espagne, en y comprenant les actions et obligations de chemins de fer. Il y a eu une forte dépréciation sur les actions dçs compagnies de chemins de fer, qui n'ont pu qu'exceptionnellement payer en francs les coupons des obligations.

Au mois de juillet, le gouvernement espa* gnol a décidé de ne payer en or que les coupons de titres appartenant à des étrangers et estampillés à l'étranger. 178 406 titres représentant 882 320 pesetas ont été estampillés.

Il a été présenté :

En France pour 582 millions.

En Angleterre pour 125 —

En Belgique pour 79 —

En Allemagne pour.. . . 50 —

Aux Pays-Bas pour 33 —

En Portugal pour 13 —

Nous avons vu que les intérêts de la dette absorbent 522 millions sur 750 millions de pesetas : restent 228 millions.

Sur ce chiffre, la liste civile, les pensions et autres dépenses irréductibles absorbent 74 millions.

320 l'évolution poutique de l^espâgne

Restent 154 millions pour les services de la guerre, de la marine, de la justice, de Tinstraction publique, des travaux publics, etc.

La suppression du Ministère des colonies n'est pas suffisante pour établir l'équilibre budgétaire. Au moment où on parle de désarmement, l'Espagne pourrait en donner l'exemple. Personne ne menace ses frontières ; elle n'a plus à faire de guerre à Cuba et aux Philippines. En supprimant son armée, elle économiserait ses généraux de guerre civile ; mais c'est un motif pour qu'aucun gouvernement n'ose prendre cette mesure, aussi utile à son hygiène morale qu'à ses nécessités financières.

L'administration, qui change à chaque ministère, est à la fois tracassière, corrompue et lâche. Il y a les impôts sur le papier, et les impôts de la réalité. Le contribuable influent sait faire, comme au bon temps des privilèges, porter tout le poids de l'impôt sur les contribuables que n'ont à redouter ni les hommes politiques ni les agents du fisc.

M. Alonso de Beraza m'écrivait {Siècle du 25 novembre 1894) :

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« Autrefois, avant la réforme de 1869, il y avait dans quelques petites villes françaises de la frontière, des maisons à' assurance contre la douane. Le taux, la prime d'assurance était bien connue. Pour 25 0/0 pour les tissus de laine, et 22 0/0 pour les tissus de soie, sur le montant de la facture, l'assureur se chargeait de livrer la marchandise en Espagne à domicile, à ses risques et périls.

«Avec le régime libéral, ces assurances et ses entrées en fraude avaient disparu. Le tarif douanier ne laissait plus une marge suffisante pour les risques du contrebandier.

« Mais tout cela est revenu aussitôt que notre monstrueux tarif actuel a été mis en vigueur. Beaucoup de produits français peuvent entrer ainsi en fraude en Espagne » .

Les douaniers et les contrebandiers font du libre échange pratique, mais illégal et arbitraire.

Tandis que les Espagnols se réservaient le monopole de leur commerce avec les Antilles espagnoles, ils frappaient le sucre venant des Antilles Espagnoles de droits qui ont monté du 1" août 1877 au 23 juillet 1878,

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de 40.40 pesetas par 400pcilogrammeset qui, depuis 4892, sont de 33,50 pesetas. En 1869, la valeur de la tonne de sucre était de 637.50 pesetas^ et payait un droit de 215.30 pesetas, soit 34 pour 400 ; en 1896, ce produit ne valait plus que 450 pesetas la tonne et payait un droit de 335 pesetas, soit 72 0/0.

Malgré les efforts de TEspagne, la moyenne annuelle des exportations de Cuba aux Etats-Unis, pendant la période quinquennale 1891-5 a été de 344 millions de pesetas, et en Espagne de 38, soit en plus 306 millions par an. Quand Cuba exportait un à l'Espagne, elle exportait 40 aux Etats-Unis. Les Etats-Unis achetaient à peu près 80 pour 100 du sucre de l'île ^

Ces chiffres suffisent pour expliquer que Cuba devait fatalement se dérober tôt ou tard au joug de FEspagne.

Voici déjà les premiers résultats de son émancipation constatés dans une lettre privée qu'un de nos amis a reçue d'un Cubain

1. Bulletin de la Chambre de commerce française de Madrid, avril 1898.

et que le Siècle a publiée dans son numéro du 17 janvier 1897 :

La Havane, 25 décembre 1898.

«... Quand vous recevrez cette lettre nous serons sous « the Stars and Stripes », et je crois que ce chapeau « has corne to stay », comme disent nos nouveaux alliés et protecteurs les Américains ! Je crois qu'il en sera ici comme à Tunis pour la France et en Egypte pour T Angleterre ; en tous cas je ne suis plus un « fier Castillan » car je suivrai les destinées de mon pays. Celles-ci promettent d'être belles. Nous allons jouir de la vraie liberté à Taméricaine. Ça commence déjà. Notre église catholique est déclarée par Mac Kinley indépendante de FEtat ; elle ne relève plus que du pape, lequel a nommé délégué apostolique un Français : Mgr Deschappel est évêque de la Nouvelle Orléans.

Les Américains nous donnent un tarif douanier plus bas de 62 0/0 que celui dont nous jouissions avant la guerre, et malgré cela la douane de Santiago a produit 23 0/0 de plus que pendant la période correspondante, ce

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qui tient surtout à ce qu'on ne vole plus.

Les Américains ont encore supprimé les passeports à Tintérieur ; c'était une taxe exorbitante ; mon passeport cedula personal me coûtait 400 piastres, c'est-à-dire 500 francs par an. De plus on a supprimé le papier timbré, autre taxe exorbitante, pour la moindre transaction. Supprimés encore les droits sur les ventes des immeubles ; aussi la propriété augmente beaucoup de valeur et les réalisations sont faciles, tandis que le régime espagnol nous écrasait de tributs. Si cela continue et surtout si nous pouvons introduire nos sucres en franchise aux Etats-Unis, Cuba sera bientôt plus riche que le Klondyke ! »

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