CHAPITRE III
M. Sagasta comprit enfin gu'U fallait se résigaer ; et il pria l'ambassadeur de France à Washington de lui servir d'intermédiaire auprès dii gouvernement américain. A la fin de juillet le gouvernement américain avait formulé ses conditions : « Pas d'indemnité, cession de Cuba et de Porto-Rico. et d'une île dans Farchipel des Mariannes ; Occupation de la cité, de la baie et du port dé Manille jusqu'à la conclusion du traité de paix qui déterminera le contrôle et le gouvernement des Philippines. »
Le 7 août, le gouvernement accepta les conditions posées par les Etats-Unis, quoi-
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qu41 eût espéré sauver Porto-Rico que les Américains avaient déjà occupé.
Le protocole contenant les préliminaires de la paix fut signé le 12 août. Manille tombait le 13 août au pouvoir des Américains.
M. Sagasta se servit des droits que lui conférait Tétat de siège pour imposer silence aux journaux, convoqua les Cortès le 5 septembre et fit prononcer le huis clos sur le débat. La population sembla indifférente.
Le 7, M. Salmeron déposa une proposition de blâme, au nom des républicains, contre le ministère, portant « qu'il était en son pouvoir d'éviter la guerre et qu'il n'avait pas su l'éviter ; qu'il s'était montré incapable d'organiser les moyens de défense pour lesquels le pays avait fait de si lourds sacrifices et qu'il avait violé la constitution en signant à Vashington des préliminaires de paix sans l'assentiment des Cortès. »
M. Sagasta demanda aussitôt que les débats eussent lieu à huis clos. A la fin de la séance, les républicains, les carlistes et les roméristes sortirent en corps, pour pro-
tester contre ce huis clos en déclarant qu'ils ne rentreraient pas à la Chambre tant qu'il ne serait pas levé. M. Silvela et les conservateurs, tout en ne s'associant pas à la manifestation, protestèrent avec violence contre les procédés du gouvernement.
Un ami de Canovas, au Sénat, le comte de Las Almenas, se livra à de vigoureuses attaques contre les généraux qui avaient commandé à Cuba, Primo de Rivera, Weyler, Lopez Dominguez.
Il demanda qu'on leur arrachât leur croix et qu'on les étranglât avec leur écharpe.
Le général Weyler, qui était allé s'asseoir entre les républicains et les carlistes, ne démontra pas que le comte Las Almenas eût tort. Le sénateur pour Cuba M. Âmblard lui rappela cette parole ; — Je ne terminerai pas la guerre, mais j'en finirai avec le pays.
Le général Primero Rivera, reprenant la métaphore de M. Almenas, s'écria : — Ce qu'il faut faire, c'est fermer la bouche avec notre écharpe à ceux qui blâment les généraux.
te.
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Le général Dominguez ne dissimule pas sa théorie : les généraux sont irresponsa-»
blés, le gouvernement seul est responsable ; par conséquent, s'il y a eu des lâchetés et des fautes commises par les généraux, ce sont les ministres seuls qui sont coupables.
Et comme preuve, il rappelle que le général Vararey a été tué près de Santiago, que le général Linarès a été grièvement blessé, comme s'il n*y avait que les soldats qui dussent être tués et blessés !
Aux Cortès, le 9 septembre, M. Canalejas attaqua avec violence les ministres de la guerre et de la marine. Celui-ci répondit que l'amiral Cervera ayant demandé des instructions et des munitions, le ministre des colonies lui avait répondu : « Dieu vous protège ! » Le ministre de la guerre, le général Correa, au lieu de se défendre, demanda un vote de blâme qui le ferait abandonner une position où il ne constatait que son impuissance: comme si les hommes d'état et les hommes de guerre devaient compter la résignation pour une vertu!
Mais on vit ce spectacle qui montre l'anar-
chie politique et militaire de l'Espagne : un journaliste apporta à la tribune des Cortès un manifeste du général Polaviéja qui n'est ni député ni sénateur : et les Cortès se laissèrent imposer cette lecture 1 Ge' ^manifeste est le programme d'un nouveau parti, ks Regenerationnistes .
Le premier officier frappé fut le colonel San Martin, qui ayant le tort de n'être pas encore général, a été condamné à l'emiprisonnement perpétuel pour avoir remis Porto- Rico aux Américains. Depuis, des dépêches ont annoncé que le général Toral, les amiraux Montojo et Cervera et quelques autres seraient traduits devant dès conseils de guerre : mais au moment où j'écris ces lignes, le gouvernement en est resté à la menace.
Le 40 septembre, le Sénat adopta le protocole de paix; le 11, les Cortès suivirent son exemple et les ministres s'empressèrent de prononcer la clôture de la session.
Au cours des négociations, le gouvernement américain imposa la cession des Philippines.
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Le gouvernement espagnol demanda un arbitrage : le gouvernement américain le rejeta et répondit en oflFrant 20 millions de dollars (100 millions de francs) pour l'acquisition des Philippines avec Fégalité de traitement au point de vue du commerce pendant cinq ans.
Le 28 novembre, les commissaires espagnols acceptèrent.
Le traité de paix donne toutes garanties aux Espagnols qui resteront dans les possessions cédées.
A Cuba, les troupes espagnoles' malades, abandonnées, misérables, ne surent même pas supporter leur défaite avec dignité. Au mois de novembre, à la Havane les soldats firent une émeute en réclamant leur paye arriérée.
Ils disaient que les officiers avaient été payés avant leur départ pour TEspagne tandis qu'ils revenaient dépourvus de tout.
Heureusement que l'artillerie et la garde civique de la gendarmerie refusèrent de prendre part à ce mouvement.
Le premier navire portant des troupes
espagnoles, le Notre-Dame-du-Salut, arriva de Cuba à Barcelone avec 1.100 soldats, 39 étaient morts pendant la traversée 400 furent portés à Thôpital et au sanatorium ; le reste pouvait à peine se tenir debout. Depuis, des navires ont fait des débarquements à Vigo, Cadix, Malaga, qui ont présenté le même spectacle de soldats grelottant sous des haillons de coton, sans manteaux, sans coiffures, sans argent, et épuisés par les maladies et la misère.
Le 1*"" janvier à midi le gouverneur général de Cuba remit, à la Havane, le gouvernement aux représentants des Etats-Unis.
Le 12 décembre, les Espagnols avaient embarqué en grande pompe le cercueil de Christophe Colomb.
Ce gouvernement de prêtres et de soldats, qui n'a jamais compris le pouvoir que comme Texploitation de ceux qui travaillent, après avoir étendu sa domination sur le Mexique, TAmérique centrale, le Venezuela, la Nouvelle Grenade, le Pérou, le Chili, Saint- Dominique, la Jamaïque, est définitivement expulsé d'Amérique.
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Les Espagnols ont eu en Afrique Oran, Bougie, Tunis. Il leur reste en dehors des Canaries, qui sont considérées comme province du royaume, Melilla et deux bagnes, Ceuta et Fernando Po, et de la poussière d'îles : Annobon, Corisco, Elobey. Ils ont eu dans l'Océanie, les Philippines : et maintenant ils abandonnent les Carolines dont ils n'avaient jamaispris une possession effective ; ils ont remis aux Etats-Unis une des îles Mariannes : et il leur reste Ponapi, Yap, les îles madréporiques de Pelew et une soixantaine de petites îles, qu'on appelle les îles Soulou.
Le gouvernement a fait, au mois de décembre 1898, une réforme, ce qui est extraordinaire, et une réforme utile : il a supprimé le ministère A'ultramar^ le ministère des colonies.
Il aurait pu compléter cette réforme en supprimant le ministère de la marine.
Quant au ministère de la guerre^ il est plus brillant que jamais. Il espère retrouver une nouvelle activité dans la guerre civile
et avoir prétexte à refaire de nouveaux généraux.
En décembre, le ministre de la guerre, le général Correa, a déclaré qu'il est nécessaire d'élever l'effectif de l'armée à 140.000 hommes à cause de l'agitation carliste. C'est une augmentation de 20 millions de pesetas au budget de la guerre. L'armée reste florissante au milieu des désastres. Weyler offre ses talents de bourreau à tous les partis, conservateurs, libéraux, carlistes, républicains. Les généraux Campos, Blanco, Lopez Dominguez, Primero Rivera se liguent contre lui. Le général Polavieja manifeste de son côté.
Tous écrasent de leur mépris patriotique M. Sagasta que leurs hauts faits ont forcé de signer la paix, et ils sont prêts à montrer à l'Espagne qu'elle peut toujours compter sur eux pour les pronunciamientos et les guerres civiles.