BRAHMAÏSTES PROGRESSISTES ET CONSERVATEURS
éclairés ne tardèrent à montrer que, pour la première fois peut-être depuis l'insurrection sociale de Bouddha, la révolte contre les prescriptions de caste redevenait possible dans la société hindoue. Quelque temps après, comme Keshub était tombé dangereusement malade, sa famille elle-même vint à résipiscence et consentit à le réintégrer dans ses droits patrimoniaux.
A peine rétabli, Keshub proposa de rendre obligatoire pour les ministres du Brahma Samâj l'abandon du cordon brahmanique. Debendra Nâth Tâgore, bien qu'il eût lui-même donné l'exemple de cette mesure, se refusa à en faire une condition indispensable de l'exercice du sacerdoce. De là résultèrent de vives discussions, où l'on vit les brahmaïstes se partager en deux camps, sous la direction respective des deux ministres. Tous semblaient plus ou moins d'accord sur les questions de principes. Mais les conservateurs, appuyés par Debendra Nâth Tâgore, que tant d'innovations commençaient à effrayer, soutenaient que le Brahma Samâj devait se confiner autant que possible dans la réforme religieuse, qu'il fallait compter avec l'état des mœurs, et que la répudiation complète des distinctions sociales était contraire à la tradition comme ^à l'esprit national des hindous. A quoi les progressistes répliquaient avec Keshub qu'il était impossible de séparer les réformes sociales des réformes religieuses, que devant Dieu toutes les distinctions de oaste devaient s'efiacer et qu'une Église, ayant la conscience d'être en possession de la vérité devait la proclamer intégralement, sans hésitations comme sans scrupules.
Cette controverse atteignit son point culminant, lorsque Keshub s'avisa un beau jour de célébrer le mariage d'un vaidya avec une jeune veuve de caste dijfférente; après quoi, toute la noce, y compris le ministre, participa au même repas. Le scandale prit alors de telles proportions, au sein même du Brahma Samâj, que Keshub, désespérant de gagner la majorité à ses idées, quitta volontairement l'association avec plusieurs centaines de partisans, et, l'année suivante, il consommait le schisme, en constituant une Église distincte, sous le titre de Bhârathharsia Samâj ou Brahma Samâj de l'Inde, par opposition au Brahma Samâj de Calcutta, qui fut désormais connu sous Je nom d'âdi (ancien) Samâj.
La nouvelle association n'avait pas seulement pour but de faire concurrence, dans Calcutta même, à l'Église de Debendra Nâth Tâgore; mais elle se proposait en outre d'organiser tous les Brahma Samâjes du pays en une fédération dont elle serait le centre, ce Nous voyons autour de nous, disait Keshub dans son discours d'inauguration , prononcé le 11 novembre 1866, un grand nombre d'associations constituées sur divers points pour adorer en commun le seul vrai Dieu — des centaines et des centaines d'hommes professant notre foi — des missionnaires dispersés dans toutes les directions pour prêcher les saintes vérités . du Brahma Dharma, d'autres enfin travaillant à répandre ces vérités par des livres et par des traités. Unir tous cesbrahmaïstes, en faire un seul corps, combiner leurs eJBPorts respectifs dans un vaste système d'organisation coopérative, tel est l'objet que nous avons à réaliser. »
KITUELS DD BHÂRATBHARSIA SAMÂJ 305
A l'instar des presbytériens, les néo-brahmaïstes ne voulurent d'autre président que Dieu; mais Keshub resta leur chef réel sous le titre de secrétaire du Bhâratbharsia Samâj et de ministre attaché à la congrégation de Calcutta.
Livrés à eux-mêmes, les néo-brahmaïstes, comme l'on pouvait s'y attendre sous la direction de Keshub, s'abandonnèrent à une exubérance de vie religieuse que leur ministre s'ejQTorça, non pas de modérer, mais de régulariser par l'institution de rituels conformes à l'esprit de la nouvelle association.
Le service hebdomadaire, qui resta fixé au dimanche pour correspondre au chômage réglementaire introduit par les Anglais dans les habitudes de l'Inde, se composa désormais de prières, d'hymnes, de prêches et de lectures indifféremment empruntées aux Vêdas, à l'Ancien et au Nouveau Testament, au Coran et au Zend Avesta \ Il fut complété par un « service de famille » que chaque brahmaïste pouvait quotidiennement célébrer dans sa maison. Quant aux rituels précédemment en usage pour les cérémonies de l'initiation, du mariage, de la crémation, du jâikarma (actions ^e grâces après la naissance d'un enfant) et du nâmkaram (collation du nom), ils furent simple-
1 Voici l'ordre du service dans le Bhâratbharsia Samâj :