‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 105 sur 135 · LE MOUVEMENT DU BAIRÂGYA · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT DU BAIRÂGYA

lanthropie, méditation, bonnes œuvres, abnégation, culture intellectuelle, sentiments d'affection domestiques et sociaux, toutes ces tendances sont unies dans mon ascétisme. Vous me demanderez peut-être : Pourquoi cette explosion de zèle ascétique en ce moment? Parce que c'est nécessaire, voilà ma réponse. La Providence a indiqué cet expédient pour certains maux qui sévissent actuellemeïit dans notre Samâj. Un peu d'ascétisme est nécessaire comme antidote... Considérez-le donc comme un remède simplement temporaire, mais aujourd'hui indispensable ^. »

Cependant, au commencement de 1876, le mouvement prit un caractère plus accentué encore, sous la forme dite bairâgya (renoncement), « en A'ue de faciliter la disparition des obstacles que les passions cbarnelles opposent au progrès moral et religieux » . Ses adeptes furent répartis en quatre ordres ou sections : yoga (communion avec Dieu) ; — bhakti (amour de Dieu); — gycin (recherches sur Dieu); — shaba (service de l'humanité) ^. Ces quatre ordres comprenaient

^ JBrahmo Year-Book die'i.Sll,pa.ge22.

2 Voici un échantillon de ce qui s'enseignait dans la classe du yoga; — on y voit comment Keshub entendait l'ascétisme, qui est plutôt chez lui du mysticisme pur : ■

« G toi qîii fais ton éducation de yogui, sache que la vraie communion n'est pas possible, si tu ne te retires entièrement en toi-même. Tous tes sens, bien plus, toute ta personne, doivent être absorbés dans une profonde contemplation de l'objet du yoguisme. Et cependant, il ne faut pas que tu te concentres toujours en toi-même. Il te reste à procéder en sens inverse, du dedans au dehors, non pas en tournant le dos au Dieu vers lequel tu t'étais dirigé, mais en obéissant à l'impulsion de son esprit qui te ramène vers ce monde. Le vrai yoguisme est comme un cercle, comme une roue toujours en mouvement du monde interne au monde extérieur et du monde extérieur au monde interne. A mesure que tu progresses, les révolutions deviennent plus rapides et plus fréquentes, tant que la distance et la différence entre les deux mondes s'annihilent graduellement. Les formes

330 ÉCLECTISME BRAHMAÏSTE ET MYSTICISiME HINDOU

chacan deux degrés : l'initié ou novice {sadhac) et le « parvenu » {sibha); ce dernier grade donnait à celui qui en était revêtu une autorité particulière sur ses coreligionnaires : « Il y aura désormais une différence entre vous et ceux qui vous entourent, disait l'officiant au néophyte. Le message de lumière viendra par votre entremise, et ils auront à le recevoir de vous. » — On voit là, pris sur le fait, comment naît, même dans les cultes originairement les moins dogmatiques et les moins ritualistes, cette distinction entre clercs et laïques qui finit par engendrer les théocraties sacerdo taies, si rien n'en vient entraver le complet développement.

Une preuve du péril qui menaçait le Brahma Samâj de ITnde, c'est que les deux premières sections, où dominait l'esprit contemplatif, absorbèrent immédiatement toute l'activité de la congrégation au détriment des études philosophiques ou littéraires et des institutions de réforme sociale. Dès 1876, Keshub interrompt ses conférences publiques et passe la majeure partie de son temps dans un jardin des environs de Calcutta pour s'y livrer à la contemplation et à la prière avec ses principaux disciples, assis, pendant des heures entières, à l'ombre des arbres, sur des nattes ou sur des peaux de tigre. Dans la revue The Theistic Quarlerly de 1877, Protâb Chunder

deviennent informes; l'informe prend forme. L'esprit se découvre dans la matière ; la matière se transforme en esprit. Dans le glorieux soleil se révèle la gloire des gloires. La lune sereine remplit l'âme de toutes les sérénités. Dans le grondement du tonnerre, c'est la voix du Seigneur qui se fait entendre au loin. Toutes les choses sont pleines de Lui. Tu ouvres les yeux : voilà qu'il est au dehors. "Tu les fermes : voila qu'H est au dedans. Alors ton yoguisme, disciple, sera complet : aspire sans cesse à cette plénitude. » — Yoga Teachings {da.ns le Bràhmo Year-Book de 1877).

MARIAGE PRÉMATURÉ DE LA FILLE DE KESHUB 33d

Mozoumdar, — qui néanmoins partageait les tendances de Keshub, — se plaint de l'abandon où ses compagnons commençaient à laisser « les utiles éléments de vie, de pensée et de sentiment introduits par l'influence occidentale. » Dans son rapport de l'année suivante, il constate à regret que les écoles du Bhâratbharsia Samâj étaient en décadence.. En 1877, le Brahmo JMketan^ s'était fermé, et, quelques mois plus tard, l'école normale de filles, fondée par Keshub, se vit retirer, pour cause d'insnjBBsance, le subside du gouvernement.

Il y avait bien, dans la congrégation de Calcutta, quelques esprits sobres, qui réagissaient contre cette fâcheuse tendance; mais ils n'y gagnaient que d'être accusés de tiédeur ou de jalousie. Déjà, plusieurs années auparavant, des adversaires de Keshub, prenant iexte de sa doctrine sur les prophètes, non moins que des témoignages de vénération qu'une partie de ses disciples lui prodiguaient à la mode orientale, l'avaient accusé de vouloir ressusciter à son profit la théorie des avatars. Mais l'exagération même de ce reproche avait contribué à raffermir son influence tant à Calcutta qu'en province, et plus que jamais il semblait personnifier le brahmaïsme, lorsqu'à la fin de 1877 éclata dans le Brahma Samâj, la nouvelle qu'il allait marier sa fille au mahârâjah de Couch-Behâr.

Le Couch-Behâr est un État tributaire de l'empire anglo-indien, situé dans le nord du Bengale, au pied de l'Himalaya, avec une superficie de 1,292! milles

1 Sorte de pension-modèle, organisée par Keshub en 1873, à l'usage des étudiants brahmaïstes.

carrés et une population de 532,000 âmes. Son souverain, encore mineur, avait reçu une éducation libérale qui l'avait plus ou moins affranchi des préjugés de religion et de caste. On pouvait espérer que cette union, tout en accroissant l'influence morale de Keshub, achèverait de gagner le jeune prince aux jjrincipes du brahmaïsme, si même elle ne devait l'amener un jour à jouer dans sa principauté le rôle d'un Constantin.

Cependant la nouvelle de ce mariage fut loin de recevoir un accueil favorable parmi toutes les fractions du brahmaïsme. Le rajah ne coniptait que 15 ans et la jeune fille 13, c'est-à-dire que ni l'un ni l'autre n'avaient atteint l'âge exigé par le Native Marrîage Acl, et l'on se rappelle que Keshub avait été un des premiers à réclamer cette disposition, en vue de couper court aux mariages prématurés. A la vérité, la loi n'était applicable ni au territoire de Couch-Behâr, ni à la personne de son souverain. Mais était-ce un motif pour ne pas respecter une disposition, dont l'introduction dans la législation anglo-indienne avait été regardée comme une des conquêtes sociales les plus importantes du brahmaïsme? Bien plus, si le mariage ne devait pas se célébrer suivant les clauses du Native Marriage Act, il ne restait qu'à employer le rituel hindou, plus ou moins expurgé de ses formules polythéistes, ainsi que cela se pratiquait dans l'Adi Samâj, et il ne faut pas oublier que ce rituel, outre qu'il comportait plusieurs cérémoi^ies en contradiction avec l'esprit du néo-brahmaïsme, laissait la porte ouverte à la polygamie et à d'autres abus encore. Si le jeune

PROTESTATIONS COîSTRE KESHUB 333

rajah était un véritable brahmaïste, que ne rendait-il le Native Marriacje Jet exécutoire dans ses États, et que n'attendait-il une année de plus, pour se marier conformément aux principes de ses coreligionnaires, après avoir atteint la majorité matrimoniale prescrite par la loi?

Keshub Ghunder Sen, qui était entré en rapports avec le député-commissaire de Couih-Behâr, fonctionnaire anglais investi de la tutelle du jeune râjah, avait d'abord subordonné son consentement aux conditions suivantes : 1*^ le mahârâjah adhérerait explicitement au brahmaïsme; %° le mariage serait célébré suivant le rite du Bhâratbharsia Samâj, sauf à y intercaler tel.'es formalités locales ou traditionnelles qu'on jugerait nécessaires, pourvu qu'elles n'impliquassent aucune pratique idolâtrique; 3° la noce serait retardée ju qu'à la majorité matrimoniale des deux époux. — Sur les deux premiers points il obtint toutes les promesses qu'il voulut ; mais à l'égard du troisième, il reçut du gouvernement anglo-indien la réponse que le râjah, ayant formé le projet d'un prochain voyage en Angleterre, devait absolument être marié avant son départ. Il finit par céder^ et, le 9 février 1878, VIndian Mirror de Calcutta annonça officiellement que la noce auraitlieu à Couch-Behâr, dans les premiers jours de mars.

Aussitôt les protestations commencèrent à pleuvoir chez Keshub. En huit jours, il n'en reçut pas moins de quarante-quatre, l'une signée par vingt-trois de ses principaux disciples de la capitale, une autre par les étudiants de Calcutta, une troisième par des dames brahmaïstes ; trente au moins venaient de

différentes congrégations provinciales. En même temps se constituait^ dans la congrégat'on de Calcutta, un comité « pour veiller aux intérêts du Brahma Samâj pendant la crise actuelle ». Ce comité convoqua immédiatement à Thôtel de ville plusieurs meetings, dont l'un, composé, suivant Vlndian Daily News, d'au moins trois mille personnes, condamna formellement le mariage projeté, ajoutant, par une résolution votée à une forte majorité, que, « par son rôle dans cette affaire, comme par son dédain de l'opinion, le secrétaire du Bhâratbharsia Samâj avait perdu ses droits à la confiance de l'association. » La veille de cette réunion, Keshub était parti pour Couch-Beliâr avec sa fille et une suite nombreuse.

Sa situation était plus délicate encore qu'on ne le pensait à Calcutta. Il existait à la C3ur de Couch- Eeliâr, comme dans la plupart des principautés indigènes, deux partis : le parli réformateur, plus ou moins directement encouragé par le gouvernement anglais, qui dirigeait l'administration pendant la minorité du souverain, et le parti orthodoxe, ouvertement soutenu par les princesses de la maison royale, les ranies. Alors que les fêtes préliminaires avaient déjà duré cinq jours, la mère et la grand'mère du jeune prince déclarèrent, à l'instigation de leurs pandits, que Keshub, ayant perdu sa ca;ste, ne pourrait assister à la cérémonie nuptiale dans l'enceinte consacrée, — que les brahmanes revêtus du cordon symbolique seraient seuls admis à officier; — qu'on retrancherait du rituel toutes les expressions introduites par les brahmaïstes, y compris le passage relatif au con-

LA NOCE A COUCH-BEHÂR 33o

sentement de la fiancée, — enfin que les époux auraient à célébrer lehom ou homa, sacrifice du feu. — Ces prétentions furent communiquées à Kesiiub dans la soirée du 4 mars.

Toute la journée suivante se passa vainement à chercher une transaction. Cependant Keshub, pour ne pas interrompre le cours régulier de la cérémonie, avait déjà livré sa fille au cortège qui devait la remettre entre les mains des ranies, lorsque, poussé à bout par les exigences des pandits, il déclara préférer la rupture du mariage, quelque scandale qu'il dût en résulter. Mais on lui répondit qu'il était trop tard et qu'on ne lui rendrait pas sa fille, à moins qu'il ne consentît à supporter les premiers frais de la noce, — un lac et demi de roupies, — soit trois cent soixante- quinze mille francs! Un iastant, il voulut passer outre, mais ses amis le calmèrent, et, grâce à l'intervention du députécommissaire, un arrangement fut conclu sur les bases suivantes : La fiancée serait conduite à l'autel par son oncle, Krishna Bihari Sen, brahmaïste qui n'avait point perdu sa caste; on suivrait le rituel primitivement arrêté entre les négociateurs; la jeune épouse pourrait ce retirer après cette partie de la cérémonie, et le homa serait célébré en présence du rajah seul.

Il était deux heures du matin quand se terminèrent ces pourparlers qui duraient, sans interruption, depuis la veille, à l'aube. On se rendit immédiatement dans la ccur d'honneur qui avait été aménagée pour la cérémonie. Les brahmaïstes, auxquels on avait solennellement promis de n'introduire aucun symbole d'idolâtrie furent désagréablement surpris d'y ren-

contrer certains objets de forme équivoque, tels que des jarres d'eau à demi recouvertes par des feuilles de bananier et surtout deux espèces de piliers, hauts d'un mètre et demi, enveloppés dans des couvertures de drap rouge. C'étaient probablement les images de Hari et de Gouri, divinités tutélaires des mariages hindous, qu'on avait ainsi trouvé moyen d'inviter incognito à la noce. Cependant le député-commissaire apaisa taut bien que mal les défiances des brabmaïstes, et la cérémonie se poursuivit sans encombre, jusqu'au moment où les amis de Keshub voulurent réciter les prières de leur liturgie. Leurs voix furent couvertes par les clameurs de l'assistance, et ce fut dans les appartements prives du prince que dut se passer l'échange des vœux, fcrmalité particulièrement désagréable aux hindous de la vieille roche.

Une semaine plus tard, le jeune mahârâjah prenait la route de Calcutta pour s'embarquer à destination de l'Europe. Ce voyage, qui devait compromettre ses privilèges de caste, causait aux orthodoxes de Couch- Behâr une impression peut-être plus pénible encore que son mariage avec la fille d'un brahmaïste. Une de'pêche, publiée par YIndian Mirror du 13 mars, rapporte qu'à l'annonce de son départ, les ranies, affolées de douleur, s'étaient frappé la tète contre les murs, « au point de saigner abondamment », et que le prince ava't dû chercher un" refuge contre leur désespoir dans la résidence du député-commissaire, sans même se hasarder à leur faire ses adieux.

Voici un passage de la pétition que ces princesses adressèrent alors au commissaire de Couch-Behâr :

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