‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 104 sur 135 · THÉOLOGIE DU BRÂHMA DHARMA · texte numérisé non relu

THÉOLOGIE DU BRÂHMA DHARMA

sens le plus étendu, etc.; A° devoirs envers les animaux, tels que les bons traitements, etc.

Le brahmaïsme est naturellement une religion universaliste et éclectique. Le Brahma Dharma proscrit la distinction des castes et déclare que tous les hommes sont frères : « Le brahmaïsme est distinct de toutes les religions et pourtant il est l'essence de toutes. Il n'est pas hostile aux autres croyances; il ancepte ce qu'elles ont de vrai; il ne rejette que leurs erreurs. Il est basé sur la constitution de l'homme, par conséquent permanent et universel. Il n'est confiné ni dans une époque, ni dans un pays. Les hommes de toute contrée et de toute race qui professent cette religion naturelle sont des brahmaïstes. »

Quant à l'âme, — et c'est ici surtout que le brahmaïsme se sépare radicalement des doctrines panthéistes, — Dieu l'a créée, comme toute chose matérielle ou immatérielle, mais, si elle a eu un commencement, elle n'aura pas de fin. Dieu seul est éternel; l'âme n'est qu'immortelle. A la dissolutiou de l'organisme qu'elle anime, elle quittera les régions terrestres avec ses vertus et ses vices, afin de poursuivre indéfiniment dans d'autres sphères la lutte pour la vérité et la perfection. C'est ainsi qu'il faut entendre ce précepte du Brahma Dharma, que « le paradis du brahmaïste consiste en la société de Dieu ».

Dans une conception aussi élevée de nos rapports avec Dieu, la « voie du salut » est forcement la poursuite de l'idéal par la recherche du vrai et par la pratique du bien. Toutefois, le brahmaïsme ne serait pas une religion s'il n'y ajoutait la nécessité d'un culte

pour permettre à ses adeptes d'entrer en communion avec l'absolu, — culte que, à vrai dire, il fait consister tout entier, non dans la forme des rites, mais dans la valeur des sentiments condensés sous forme d'amour, d'adoration et de prière. C'est surtout à la prière individuelle et spontanée qu'il assigne un rôle important dans sa liturgie, non en vue d'obtenir une modification mifaculeuse des lois naturelles ou même d'écarter l'expiation des fautes commises, mais afin de procurer au pécheur, purifié par le repentir, la force de ne plus retomber dans ses anciens égarements.

Sur cotte théologie aussi simple que rationnelle, Keshiih vint greffer des théories qui semblent une réaction inconsciente du mysticisme hindou contre la rigidité des tendances rationalistes développées dans le brahmaïsme au contact de la philosophie européenne. Déjà dans un sermon sur les « grands hommes « qui fit beaucoup de bruit à Calcutta, en 1866, il cherchait à établir qu'outre la conscience et la nature, il existe un troisième canal par où Dieu se révèle à l'esprit humain : c'est l'action des hommes providentiels, qui représentent particulièrement « Dieu dans l'histoire ». Les bienfaiteurs et les réformateurs de Thumanité, ajoutait-il, peuvent donc être regardés comme des incarnations divines, non dans l'acception vulgaire qui prête à l'Être infini une enveloppe humaine, mais en ce sens que Dieu, présent dans chaque homme, se manifeste davantage chez certaines natures d'élite : «Que les Églises aujourd'hui hostiles interprètent de la sorte le dogme de leurs

KESHUB SUR l'inspiration 323

hommes-Dieu, et rien n'empêchera plus qu'elles ne s'unissent par la foi en un Père commun, ainsi que par l'estime et la gratitude pour leurs prophètes respectifs. » — C'était là une conclusion fort élevée; mais, par les développements qu'il donnait à sa définition des hommes providentiels, Keshub en faisait une classe d'esprits à part, intermédiaires entre la masse et Dieu, supérieurs aux lois apparentes de la morale universelle, et infaillibles dans leur conduite, lorsqu'ils agissaient sous le coup d'une inspiration divine.

A quels signes reconnaîtra-t-on les élus de la Providence? Keshub n'en dit rien; il se borne à expliquer que ce rôle de prophète peut devenir l'apanage de quiconque, par l'application et l'intensité de sa prière, sait en quelque sorte prendre possession de la Divinité. Il disait en 1873, dans un sermon sur l'Inspiration, prononcé à l'occasion du 43® anniversaire du Brahma Samâj :

L'inspiration et la prière sont deux faces du même phénomène de la vie spirituelle. Dans la mystérieuse unité de cette action réciproque entre l'esprit de l'homme et l'esprit de Dieu, c'est à peine si la cause et l'effet peuvent se distinguer. A peine le'cœur s'est-il entr'ouvert par la prière qu'il éprouve les atteintes de l'inspiration, comme le doigt ressent une brûlure quand il se met en contact avec le feu. La conséquence est immédiate, inévitable, nécessaire... Par l'inspiration, Dieu agit sur l'âme ; mais Vâme à son tour réagit sur Bieiù : de là une suite d'actions et de réactions qui remuent l'âme dans ses profondeurs ; elle projette jusqu'à Dieu son amour, sa gratitude, son énergie, qui liii sont renvoyés avec un redoublement de grâce et de puissance. Ainsi, d'une union à peine sensible

avec Dieu, nous nous élevons graduellement à cet état d'inspiration où notre volonté s'absorbe complètement dans la Divinité. Heureux celui qui a réalisé cet état, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie!... Par l'inspiration, l'homme de Dieu sent sa propre personnalité faire place à la vie divine. Le vieil homme meurt et disparaît; c'est un homme régénéré qui lui succède. Mais l'inspiration va même plus loin : l'esprit inspiré ne se contente pas de dépouiller le vieil homme et de revêtir un homme nouveau : il aspire à revêtir la Divinité. Oui, c'est avec la plus profonde humilité que je le déclare : il est possible à l'homme, de revêtir la Divinité, lorsque notre moi est complètement ab?îorbé dans la conscience divine, que nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes, que toutes nos pensées, nos paroles, nos actions sont le souffle même de l'Esprit-Saint. C'est le spectacle que nous offrent les grands prophètes des anciens jours : ils se sentaient forts de la force de Dieu, purs de sa pureté, et c'est à lui qu'ils faisaient remonter tout honneur et toute gloire ^ .

On retrouve bien dans ce langage, entremêlé de tableaux extatiques et d'évocations ardentes qui rappellent les visions de Dieu chez nos mystiques du moyen âge, un descendant de la race contemplative et exaltée qui déifia la prière sous le nom de Brahmâ et soumit la volonté des dieux aux incantations des hommes. Sans doute, Keshub se défend de verser dans le panthéisme, qu'il accuse d'avoir « déshonoré Dieu et dégradé Ihomme », en sapant dans la société hindoue les fondements de la morale et de la vraie religion : « Dans le panthéisme, dit-il, l'homme, avec toute son impureté, se figure qu'il est Dieu. Dans notre

1 Inspiration, a lecture delivered on the occasion of ihe Forty-third Anniversary of the Brahma Samâj. Calcutta, 1873. — Les principaux sermons et discours de Keshub ont été réunis dans un volume publié en anglais, à Calcutta, en 1882.

l'ascétisme dans le BHÀRATÎîHAUSLA samâj 327

théisme, la volonté humaine purifiée se conforme tellement à la volonté divine qu'elle devient une avec elle. Le paradis du théiste n'est pas l'absorption dans l'esseoce divine, mais l'annihilation de l'égoïsme. Au plus haut degré de l'inspiration, notre unique dogme se traduit par la sentence : Seigneur, que ta volonté soit faite! » — 11 n'en est pas moins vrai qu'en assignant ainsi à l'homme, comme but suprême, l'nnion avec Dieu par le renoncement et par l'extase, Keshub fournissait un dangereux aliment à l'esprit d'ascétisme et de contemplation, si puissant chez ses compatriotes, en même temps que, par sa théorie de Yâdesh, c'est-àdire de l'inspiration directe et spéciale, il plaçait les écarts de la conscience individuelle au-dessus des lois générales de la logique et de la morale.

L'appel aux sentiments du bhaîcti avait incontestablement contribué aux progrès rapides du Bhâratbharsia Samâj, par la ferveur et par la persévérance dont il avait pénétré les adhérents de Keshub, après leur sortie de l'Adi Samâj. Miss Collet lui attribue même d'avoir sauvé le brahmaïsme d'une dissolution finale ^ Mais, comme tout mouvement de ce genre, confiné dans le domaine du sentiment et de l'imagination, -il était exposé au péril de dépasser le but et d'empiéter sur les autres sphères de l'activité mentale. Dès 1874, Keshub fait ressortir l'enthousiasme de ses amis qui leur permettait de rester six heures « encom-

1 Bràhmo' Year-hook de 1877, — Un des premiers soins de Keshub, quand il constitua le Bhâratbharsia Samâj, avait été d'organiser, outre une école théologique, un Sangat sabhà (association de conversatiOQ religieuse), une Société des Amis théistes des conférencss de missionnaires et d'autres associations pour la culture et l'exaltation du sentiment religieux sous ses diverses formes.

munion continue avec Dieu » et qui les poussait parfois à se retirer dans la solitude « pour y chanter le nom divin avec une ferveur passionne'e ^ ». — En même temps il organisait des pèlerinages dans l'Himalaya avec une petite compagnie de dévots. Ceux-ci, logés dans un site roman îique qui commandait un vaste panorama de cimes neigeuses, s'en allaient chaque matin dans une direction différente pour se livrer isolément à la méditation et à la prière; puis ils se rejoignaient ponr prier et chanter en commun, tantôt dans une clairière ou sur le flanc d'une vallée, tantôt au hord d'une source on d'une cascade ^.

Accusé, non sans raison, de favoriser le développement de l'ascétisme, Keshub s'en excusait de la façon suivante par une lettre à miss Collet, en date du 10 décembre 1875 : « On a fort exagéré le degré, d'ascétisme que nous admettons. Si vous veniez nous voir, vous seriez surprise de trouver combien nous ]^ratiquons peu cet'e espèce d'ascétisme, qui a pro- ' voqué taint d'anxiété et de crainte parmi nos amis d'Angleterre. Si nous imitions leg catholiques romains ou les ermites de l'Inde, les vives critiques qu'on nous adresse seraient justifiées. Mais ceux qui sont ici au courant des faits savent qu'il n'en est rien. Toutefois, je ne veux pas vous dissimuler que j'aspire et que j'aime à enconrager l'ascétisme. Mais mon ascétisme n'est pas ce qu'on entend d'habitnde par ce mot... Énergie, phi-

1 Voir ses essais dans les premières années deVIndian Mirror.Vne partie de ces articles ont été i-eproduits en 1874 dans un petit volume intitulé : Essays, theological and ethical, frorfi the Indian Mirror, où se révèlent déjà toutes les tendances qui se sont développées plus tard dans la Nouvelle Dispen?ation.

2 Essays : theological and ethical, p. 147.

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