CHAPITRE XV
Le brahmaïsme et l'avenir religieux de l'Inde.
Forces et subdivisions actuelles du brahmaïsme. — Dâyânanda Sarasvatî Sivâmî et le mouvement vêdântin des Arya Samâjes. — La Société théosophique de l'Inde. — Associations orthodoxes des Dharma sabhàs.
— Mouvements religieux en dehors de l'hindouisme. — Les anjumans.
— Le gourou Jourgi chez les Bhils. — Désagrégation de l'hindouisme; quel sera son successeur? — État actuel et avenir de l'Islam dans llnde.
— Résultat négatif des missions chrétiennes. — Parallèle du progrès religieux chez les Aryas de l'Orient et de l'Occident. — Satisfactions offertes par le brahmaïsme aux aspirations de l'esprit hindou, en même temps qu'aux exigences de la civilisation moderne. — Affinité de la spéculation hindoue avec nos théories scientifiques les plus récentes. — L'idée de l'Inconnaissable dans le brahmaïsme. — Réactions du génie oriental sur la culture religieuse de notre société. — Prédiction de J. Tyndall à Protâb Chunder Mozoumdar. — Opinions de MM. Max MuUer et von Hartmann sur le rôle réservé aux croyances de l'Inde dans les destinées religieuses de l'Occident.
Il était à craindre que les décllirenients du brahmaïsme ne portassent un coup fatal à la cause du rationalisme religieux dans l'Inde. Plus d'un observateur superficiel n'a pas manqué de s'appuyer sur la confusion inséparable d'une pareille crise pour conclure que l'œuvre de Ram Mohun Roy était à la veille de disparaître par le retour des uns à l'hindouisme et par la conversion des autres au scepticisme européen. Des cas isolés ont pu justifier cette double prédiction; mais ces symptômes de désorganisation ont été de courte durée, et aujourd'hui le brahmaïsm.e a repris sa marche ascendante. En 1877, à la veille de la scission, ses samâjes étaient au nombre de cent sept. Ils
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dépassent aujourd'hui le chiffre de cent soixantetreize \ et ses journaux ou organes périodiques se sont accrus de dix dans la même période ^.
Les brahmaïstes peuvent actuellement se répartir en cinq groupes :
I. Les samâjes, qui ont accepté la Nouvelle Dispensation. Ils comprennent une vingtaine des anciennes congrégations provinciales restées fidèles à Keshub, plus un certain nombre, de formation récente. Quelques-uns de ces samâjes rivalisent de ferveur avec la congrégation de Calcutta, notamment celui de Dacca, qui se distingue par le nombre et l'originalité de ses publications; celui de Chittagong, qui est devenu un centre de prosélytisme actif parmi les populations hindoues; celui de Bhagalpour, où le nouveau mandir porte au fronton la croix et le croissant entremêlés de représentations symboliques appartenant au bouddhisme et aux divers cultes hindous. A Calcutta même, Keshub réunit des auditoires plus nombreux que jamais ^. En même temps, — ce qui est d'un heu-
1 BraJimo Year-Book de 1882. — Il faut, toutefois, tenir compte du fait que quelques-uns de ces nouveaux samâjes sont dus au dédoublement des anciennes congrégations, par suite des événements de 1878.
2 Sur ce chiffre, il y en a dix-sept rédigés en bengali, quatre en anglais, — un dans ces deux langues, — un en urdu, — un en canara, — deux en tamoul et en anglais, — deux en télugu et en anglais, — un en anglais, en tamoul et en télugu, — un en anglais et en marathi. — Un seul de ces organes est quotidien : le National Paper, de Calcutta ; huit sont hebdomadaires . Parmi les revues mensuelles en bengali, on en trouve une pour les femmes, une autre pour les ouvriers, une troisième, illustrée, à l'usage des enfants. (V. Brahmo Year-Book de 1882.)
3 Brahmo Year-Book de 1881, page 11. — Le Sunday Mirror, du 23 janvier 1881, parle de dix à douse mille assistants qui auraient participé, du 24 an 26 janvier, aux fêtes du cinquantième anniversaire.
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reux présage, — on voit renaître les institutions d'éducation et de réforme qu'il avait plus ou moins négligées pendant les dernières années. Son principal établissement d'instruction, l'Albert School, qui obtint en 1881 l'affiliation à l'Université de Calcutta, comptait à cette époque six cent soixante-sept élèves. h'Jndian Reform Association a jeté les bases d'un Institut pour l'éducation supérieure des femmes, qui s'est ouvert au commencement de 1883. L'Indian Mirror a été remplacé par un journal mieux rédigé, The Libéral, avec un supplément hebdomadaire exclusivement consacré aux questions religieuses.
II. Les congrégations qui se sont fédérées au Sâdïiâran Samâj. Le Sâdbâran Samâj représente, comme nous l'avons vu, la vraie tradition du brabmaïsme et il a repris pour son compte toutes les institutions de perfectionnement religieux et social qui avaient été longtemps le monopole du Bbâratbharsia Samâj. Les samâjes qu'il comprend dans sa fédération sont actuellement au nombre de vingt- neuf. Son principal organe en langue anglaise est le Brahmo Public Opinion, qui traite d'une façon fort élevée les questions religieuses et politiques relatives à l'Inde. Le président de l'Association est un contemporain et un ami de Râm Mobun Roy, le babou Cbib Cbunder Seb. ■
III. U Adi-Samâj . Un résultat de la crise a été de ramener l'attention sur l'A di Samâj de Debendrâ Nâth Tâgore. Celui-ci, qui n'eût pu rêver une plus éclatante revanche contre Keshub Cbunder Sen, s'est spontanément rapproché du Sâdhâran Samâj, et, en 1880, on
a vu la plus ancienne Église du brahmaïsme s'associer à la plus jeune pour célébrer avec solennité le cinquantième anniversaire du rajah Ram Mohuu Roy. Depuis plusieurs années déjà, le vénérable Debendra Nâth Tâgore s'est retiré dans l'Himalaya, où il jouit d'un repos bien gagné. De lemps à autre, il quitte sa retraite pour présider certaines cérémonies religieuses dans les samâjes voisins, toujours accueilli avec sympathie et respect, aussi bien par les vieux que par les nouveaux brahmaïstes. Son successeur à la présidence de l'Association est le babou Raj Narain Rose, orateur et écrivain de grand mérite, qui poursuit, depuis 1880, la publication en anglais des œuvres complètes de Ram Mohun Roy ^ L'Adi Samâj professe les mêmes principes religieux que le Sâdhâran Samâj, mais il continue à se tenir sur la réserve quant à l'abandon des antiques usages sociaux. ,
IV. Un certain nombre de congrégations qui partagent les vues religieuses du Sâdhâran Samâj, mais qui sont restées en bons termes avec la Nouvelle Dispensation, soit qu'elles aient refusé de prendre parti entre les deux groupes, soit qu'elles accueillent avec la même sympathie les missionnaires de l'un et de l'autre ^.
V. Les Prârthanâs Samâjes (Associations pour la prière) de l'Inde orientale. Ce sont, en général, des congrégations qui, tout en rejetant l'infaillibilité des vêdâs, manifestent une tendance conservatrice, tant dans les doctrines que dans les pratiques. La princi-
1 Le premier volume, qui a seul paru jusqu'ici, forme un in-S" de 816 pages.
2 Brahmo Year-Book de 1880, page 120.
LES ARYA SAMÂJES 369
pale d'entre elles, le Prârthanâ Samâj, de Bombay, a même inscrit, an-dessus de sa porte, la célèbre devise du panthéisme vêdântin : Ekam eva adiitiyam (un seul être, sans second) ^. La même situation se rencontre dans certains samâjes du Sud, par exemple à Madras, où le Brahma Samâj de l'Inde méridionale, tout en faisant du brahmaïsme une simple forme de la religion universelle, le présente comme le développement logique de l'hindouisme et choisit exclusivement ses textes sacrés dans les écritures hindoues^.
En résumé, ces cent soixante-treize associations forment autant de centres pour la régénération spirituelle de l'Inde, et si elles peuvent différer dans des questions de formes, de méthodes et même de principes, elles n'en représentent pas moins, dans leur ensemble, les forces du rationalisme religieux chez les hindous.
Cependant le brahmaïsme ne figure pas le seul courant réformateur qui agite les populations de l'Hindou stan : « Des ramifications de cette secte ou des sectes analogues qui se meuvent dans une direction parallèle, écrivait naguère un ancien gouverneur du Bengale, sir Richard Temple, se sont répandues à travers les trois présidences du Bengale, de Madras et de Bombay ^. »
En dehors des groupes qui se placent sur le terrain du rationalisme, il s'est formé dans plusieurs localités,
1 MoNiEB "WiLLUMS, Sîndouism, page 150.
2 Brahmo Tear-Book de 1882, page 56.
3 V. Political Effect of Seligîous Thought in India, dans la Fortnightly Heview de janvier 1883,
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particulièrement au Panjâb, des Aty a Satnâj es, qui ont repris la thèse de l'infaiUihilité védique au point où elle avait été abandonnée, il y a plus de trente-cinq ans, par Debendra Nâth Tâgore et l'Adi Samâj. Ces associations, qui entendent se maintenir sur le terrain de la Révélation, en repoussant le polythéisme, sont dues à l'initiative d'un brahmane du Guzerat, Dayânanda Sarasvati Sivâmî, qui, depuis plusieurs années, parcourt l'Inde du nord au sud, en prêchant un culte purement spirituel, fondé sur l'existence d'un Dieu unique, sur le maintien de la métempsycose et sur l'infaillibilité des quatre Vêdas,^ M. H. G. Keene, dans un article de la Calcutta Review, rapportait en avril 1879 que YArya Samâj s'étendait graduellement dans l'Inde et s'était affilié à une société théosophique importée des États-Unis .
Il existe à New- York une association qui, sou^ le nom de Theosophical Society, se dit en possession de connaissances occultes, conservées depuis les temps antiques, dans certains collèges du Thibet. Les cf frères », comme on appelle les initiés, se donnent pour objet : 1° l'établissement d'une fraternité universelle; '^^ l'étude des langues, des sciences et des anciennes religions; 3° l'investigation des mystères cachés de la nature, ainsi que des forces psychiques latentes dans l'homme. Les deux premiers de ces objets relèvent de la théosophie ésotérique, le troisième constitue la théosophie. exotérique. Au point de
< MoNiER "WiLLrAMS, Eindouîsm, p, 150 ; Garcin de Tassy, Revue de la littérature hîndoustanie, 1876, page 92, et 1877^ page 91. — L'Arya Samâj de Lahore comptait, en 1878, sept cent dix membres. {Theistic Annual de 1878, page 75.)