ÉCHEC DES MISSIONS CHRÉTIENNES
pour l'amélioration morale et matérielle du royaume d'Hayderabad ^
Il est dijQ&cile de prévoir où aboutira ce mouvement d'émancipation intellectuelle. L'islamisme n'a qu'un pas à franchir pour se trouver en communion d'idées avec le monothéisme rationaliste de l'Occident. Mais ce progrès, qui consiste à rejeter l'origine surnaturelle du Coran, il ne pourrait le faire sans perdre son caractère distinctif, et, tant qu'il s'en abstiendra, ni la persuasion, ni la force ne Ini gagneront la masse du peuple hindou, — dussioDS-nous même assister, comme le suppose M. W. S. Blunt, à la restauration d'un vaste empire musulman dans l'Inde ^.
Le christianisme sera-t-il plus heureux? Si les missionnaires chrétiens n'avaient pas l'habitude d'espérer contre toute espérance, ils se seraient depuis longtemps découragés devant l'inanité d'une propagande qui, après d'immenses sacrifices et un demi-siècle d'efforts constants, a converti à peine quelques centaines de mille indigènes sur une population de deux cent cinquante millions. C'est ce que les évêques anglicans de l'Inde reconnaissaient dans leur lettre collective de mai 1874 au clergé anglais : « Il n'y a rien, y disaient-ils, qui puisse confi^rmer l'opinion que le cœur du peuple ait été largement touché ou que sa conscience ait été sérieusement affectée. Il n'y a pas de progrès dans la direction de la foi chrétienne...; il y a plutôt un état de stagnation. »
ï Garcin de Tassy, Bévue de la littérature hindoustanîe, année 1877. 2 W.-S. BnJNT, The Future of Islam. Londres, Kegan Paul, 1882.
380 L AVENIR RELIGIEUX DE l'iNDE
Cet aveu ne doit pas nous surprendre. Lorsque les missionnaires prétendent enseigner aux hindous l'infaillibilité des Écritures, la divinité du Christ, le mystère de la Trinité, ou bien ils tombent sur des orthodoxes, qui, possédant des dogmes analogues dans leur propre théologie, n'ont aucun motif pour les échanger contre des croyances plus étrangères à leur race, sans être plus accessibles à leur raison; ou bien ils se heurtent à des rationalistes qui, ayant rejeté les traditions de l'hindouisrae par l'usage du libre examen, n'éprouvent aucun besoin de se remettre sous le joug d'une révélation nouvelle. « Après avoir abandonné, disait déjà Râm Mohun Roy, la croyance à la pluralité des dieux ou des personnes divines, telle que la professent plusieurs systèmes de l'hindouisme, je ne puis consciencieusement et logiquement adopter un système analogue, si épuré qu'il puisse être. »
D'après MM. Monier Williams et Garcin de Tassy, les missionnaires , pour faire œuvre fructueuse, devraient se recruter parmi des gens instruits, possédant une connaissance complète des religions qu'il s'agit de combattre ^ Mais c'est là précisément que gît la difficulté, car le jour où le missionnaire prend goût à la science des religions comparées, ce ne sont plus seulement les superstitions des païens qu'il soumet au critérium des méthodes scientifiques, et tel, parti pour convertir les autres, revient lui-même converti; témoins M. Francis Newman en Syrie, l'évêque Coleuso chez les Cafres, et le Rév. Adams dans l'Inde, pour ne citer que les cas les plus célèbres. Le seul
1 Eindouism, page 186 .
LE BRÂHMAÏSME ET l'UNITARISME CHRÉTIEN 381
point par où le christianisme parvient à impressionner les hindous , c'est son côté moral et humanitaire. Or, le christianisme, réduit à cet élément, n'est guère représenté que par les unitaires modernes, c'est-à-dire par le brahmaïsme, sous une dénomination anglaise.
On a dû être frappé, en lisant les extraits que j'ai donnés au cours de cet ouvrage, de l'analogie qu'offre le brahmaïsme avec le christianisme libéral, dans sa doctrine comme dans son histoire. Certaines professions de foi, qui se formulent tous les jours dans les chaires de l'unitarisme et dans les ouvrages des protestants libéraux, pourraient se rencontrer tout aussi bien dans la bouche des prédicateurs brahmaïstes — de même que, parmi les publications du Biahma Samâj, on trouve des passages qui feraient honneur à la plume d'un Channing et d'un Parker. Lorsque Keshub Chunder Sen et, à sa suite, Protâb Chunder Mozoumdar se firent entendre dans certaines églises unitaires de la Grande-Bretagne, les assistants, à ce que m'a personnellement raconté l'un d'eux, se seraient crus sans peine devant un de leurs ministres habituels, légèrement orientalisé dans ses formes et dans ses expressions par un long séjour sur les bords du Gange. Sans doute, il y a quelque chose de remarquable et de touchant à la fois dans cette rencontre de deux courants religieux, qui, partis de l'Asie centrale, dans des directions opposées, avec les migrations aryennes d'il y a cinq ou six mille ans, se retrouvent ainsi, au bout d'une évolution similaire, sur le terrain commun d'une religion éclectique et rationnelle . Cependant, si cette foi syn-
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thétiqiie doit se répandre dans l'Inde, ne sera-ce pas plutôt dans sa forme autoclïtone et sous son étiquette nationale?
Le brahmaïsme a conservé les éléments indispensables pour satisfaire aux exigences traditionnelles et aux conceptions caractéristiques du génie hindou. Je me bornerai à signaler, sous ce rapport, l'importance qu'il attache à l'idée d'immanence divine, la reconnaissance de devoirs envers toutes les créatures vivantes, la conviction que la lutte pour la vérité et pour la justice se poursuit après la mort, enfin l'influence d'un facteur religieux qui est tombé au minimum dans nos sociétés occidentales : l'amour de Dieu.
Qu'il s'agisse de l'Adi Samâj, du Sâdhâran Samâj ou de la Nouvelle Dispensation, l'accord sur ce dernier point est unanime dans toutes les fractions du brahmaïsme. Voici un passage d'une brochure assez intéressante, dédiée aux unitaires anglais par le président actuel de l'Adi Samâj, Raj Narain Bose, « dans l'espoir de les aider quelque peu à donner à leur Église un caractère plus conforme à l'esprit du théisme » :
Si je devais décrire le théisme en un mot, ce serait le mot amour. Le théisme comprend, en premier lieu, la croyance à l'amour de Dieu pour ses créatures; en second lieu, notre amour pour Dieu; troisièmement, l'accomplissement des œuvres que Dieu aime, C'est l'amour qui a créé le monde : Dieu voulait communiquer le bonheur à d'autres êtres, et il créa le monde. C'est l'amour qui conserve le monde. C'est par amour que Dieu s'intéresse à nous. C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui lui vaut les appellations de père et d'ami.
l'amour de died dans le brahmaïsme 383
C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui le rapproche de nous et le rend accessihle. C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui l'amène à nous accorder nos demandes et à nous révéler la. vérité religieuse. C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui l'amène à favoriser le progrès de notre âme dans une vie future. C'est notre amour instinctif de Dieu qui nous attire tout d'ahord vers lui,— semhlahle à l'amour de l'insecte nouvellement né pour le miel de la fleur qu'il n'a pas encore goûté. C'est notre amour de Dieu qui nous fait accomplir les œuvres qu'il aime. La morale n'est rien qu'amour. La morale nous dit : Aimez vos voisins, votre pays, le monde, la justice. — L'amour implique aussi la connaissance. De même que nous ne pouvons pas aimer un ami si nous ne connaissons pas ses mérites , comment pouvons-nous aimer Dieu sans connaître ses perfections? Si nous ne savons pas ce qui est bien, comment pouvons-nous aimer le bien? Toute la religion est donc comprise dans le mot amour. Qu'est-ce que mener une vie religieuse, sinon une vie d'amour, .pensant à l'amour, parlant d'amour, agissant par amour, répandant autour de nous une atmosphère d'amour ^?
La constitution du Prârthanâ Samâj de Surat porte que la religion consiste en dévotion {bhakti) associée à la moralité [niti] et à l'amour (prem). Elle ajoute que la dévotion se décompose en foi {crâddha), en contemplation [prâsanâ) et en conduite vertueuse [sadâchârY.
Même le Sâdhâran Samâj, dû cependant à une réaction contre les exagérations mystiques de Keshub, proclame que « la voie du salut est non dans le panthéisme, qui regarde le péché et la souffrance comme
1 Raj Nabain Bose, The Eindu Theists' Brotherly Gift to English TAeisis. Calcutta, 1881, page 16:
^■JBrahmo Year-Book de 1882, page 84.
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des illusions, ni dans l'ascétisme qui aspire à déraciner le désir et à subjuguer le corps ; mais dans l'amour, qui enseigne à l'âme de chercher la volonté du Père, comme le meilleur des biens ^ » .
Toute l'histoire du peuple hindou témoigne de son invincible répugnance envers toute forme de religion qui ne reposerait pas sur un sentiment exalté d'amour divin et sur la possibilité d'atteindre à une communion intime avec Dieu; en d'autres termes, le bhakti et le yoga. Mais, s'il faut tenir compte de cette double disposition dans l'appréciation de toute tentative pour transformer les croyances de l'Inde, on doit admettre aussi que l'esprit du siècle comporte d'autres méthodes et d'autres procédés, même en matière de religion et sur les bords du Gange. Le christianisme ou, si l'on veut, l'influence de la civilisation chrétienne a introduit dans l'Inde un élément que le mahométisme n'avait pu fournir : un besoin d'activité intellectuelle et morale qui a aussi son côté religieux, quand il se traduit par des œuvres de propagande, de moralisation, de philanthropie, mais qui se trouve facilement en antagonisme avec les différentes formes de la contemplation et de l'extase. La doctrine qui concilierait le mieux ces éléments contradictoires est assurément celle qui aurait le plus de chance de se propager parmi les hindous.
C'est ce que les différentes fractions du brahmaïsme ont compris à des degrés divers. « La communion du
1 SitanÂth SÂstri, The New Dispensaiion and the Sâdhâran Brahmo Samâj, page 91. — Voir aussi, dans cet ordre d'idéep, un article du Brahmo Public Opinion, reproduit par miss Collet dans son annuaire de 1880, page 92.