INFLUENCE DES PROTESTANTS ÉTRANGERS
les idées religieuses du milieu où ils avaient trouvé la sécurité et l'iadépendance.
Parmi les premiers protestants d'Italie qui se réfugièrent en Angleterre à partir de 1547, se trouvait un ancien capucin de Sienne, Bernard Ochino, qui avait grandement contribué au développement de la Réforme dans son pays. D'abord fort en faveur à la cour de Londres, il dut se retirer en Suisse après la mort d'Edouard VI, et, bientôt proscrit de toutes les communautés protestantes, à raison de ses opinions sociniennes, il s'en alla mourir misérablement, en 1556, à l'âge de 76 ans, dans un petit village de Moravie. Mais il avait conservé de nombreuses sympathies en Angleterre et il y laissait plus d'un continuateur au sein des Églises étrangères, notamment Jacques Acontius, un membre laïque de l'Église italienne, qui, en dressant une liste des doctrines nécessaires au salut, s'abstint d'y inscrire le dogme de la Trinité, et Antoine Corrano, pasteur de l'Église espagnole, qui, suspendu de ses fonctions à cause de ses croyances extra-trinitaires, n'en devint pas moins chanoine de Saint-Paul, à Londres ^
Sans doute, il ne fallait pas attaquer trop ouvertement les dogmes officiels; passer, par exemple, de l'opposition extra-trinitaire à l'opposition anti-trinitaire, si on ne voulait que l'intolérance d'État, une fois mise en mouvement, vous fît bientôt sentir la nuance, avec toute la cruauté des mœurs contemporaines ; ^témoin ces malheureux anabaptistes ou ariens, qui,
^ G. Bonet-Madry, Des origines du christiayiisme unitaire chez les Anglais. 1 vol. Paris, Fishbacher, 1881, chap. VII et VIII.
de Georges van Parris, en 1551, à Edouard Wightman, en 1611, périrent — à l'instar de Servet et pour le même crime — sur des bûchers allumés par des mains protestantes. Mais ces persécutions intermittentes ne pouvaient enrayer le mouvement des idées, et les cendres des derniers martyrs sociniens n'étaient pas encore refroidies que déjà les doctrines arminiennes, ces proches voisines de l'arianisme, s'infiltraient jusque dans le clergé anglican.
On sait que la secte hollandaise des arminiens ou remonstrants ne se bornait pas à repousser le dogme de la prédestination, ainsi que l'égalité absolue des trois personnes divines, mais qu'elle représentait encore le parti de la tolérance religieuse contre l'étroitesse des théologiens calvinistes. Ces vues furent portées en Angleterre par un ancien chapelain de l'ambassade anglaise en Hollande, John Haies, qui avait assisté, en 1618, aux débats du concile de Dordrecht et qui, dès cette époque, vivement frappé par l'argumentation d'Episcopius, avait, suivant sa propre expression, « dit bonsoir à John Calvin » [bid John Calvin good night). A son retour en Angleterre, s'étant lié avec un des personnages les plus distingués du temps, lord Falkland — « dont la maison, remarque un auteur contemporain, était comme une université, grâce à la société qu'on y trouvait sans cesse », — il forma, avec Chillingworth, Jeremy Taylor et autres jeunes ministres, le noyau de ce qu'on nomme encore aujourd'hui le parti latitudinaire de l'anglicanisme.
La thèse de John Haies, fort hardie pour l'époque, c'était qu'erreur de bonne foi n'est pas crime, et que,
LES PREMIERS LÂTITUDINAIRES H
par conséquent, il n'y a pas lieu de réprimer par la force les «schismes en matière d'opinions ». Bien plus, il donna dès lors la formule qui devait plus tard faire la fortune du protestantisme libéral : « Si nous n'étions pas — dit-il dans un de ses sermons — aussi prompts à nous lancer l'anathème, nous pourrions être unis par le cœur, quoique séparés par la langue, ce qui serait profit pour tous. C'est l'unité de l'esprit dans les liens de paix, et non l'identité des conceptions, que l'Esprit-Saint exige de tous les chrétiens ^ . »
La Religion des protestants, de Chillingworth , publiée en 1637, et, quelques années plus tard, la Liberté de prophétiser, de Jeremy Taylor, ont peut-être favorisé, plus encore que les sermons de John Haies, la cause de la tolérance et du progrès religieux. Sans doute, ces deux auteurs acceptent l'autorité de la Bible. « La Bible, et la Bible seule, constitue la religion des protestants, » telle est même la sentence qui sert de base à toute l'argumentation de Chillingworth, lorsqu'il s'attaque aux confessions de foi arbitrairement imposées, soit par des Églises, soit par des théologiens. Mais tous trois insistent sur ce point que c'est au jugement individuel de déterminer librement le sens des Écritures : « Ceux qui se trompent, dit Chillingworth, et ceux qui ne se trompent pas peuvent être également sauvés... Je suis si persuadé de la bonté de Dieu, que si toutes les erreurs censément commises par des protestants dans le monde entier se trouvaient condensées en moi, je serais moins effrayé
^ V. John Ti;lj,och, Rational Theology in England in seventeenth century. Londres, 1872.
de toutes ces erreurs réunies que je le serais d'en demander pardon. »
Taylor, de son côté, fait valoir en ces termes la nécessité d'un recours constant à l'autorité de la raison individuelle : (c L'autorité de la raison est, tout réfléchi, le meilleur juge. Chaque homme jugera par lui-même de la vérité révélée dans l'Écriture. Dieu n'a pas le droit d'exiger que nous ne nous trompions jms; mais il a le droit d'exiger que nous cherchions à éviter l'erreur. Celui qui ne se résout pas à chercher par lui-même se résout à aimer indifféremment la vérité ou l'erreur. » — Ne croirait-on pas entendre Channing, à près de deux siècles de distance?
Parmi les éléments qui contribuèrent au progrès de la liberté religieuse en Angleterre, il faut compter, à côté des tendances « latitudinaires » qui se manifestaient ainsi dans l'Église oSîcielle, la multiplication des sectes qui, à partir d'Edouard VI, s'efforcèrent de poursuivre, en dehors de l'anglicanisme, l'évolution logique de la réforme protestante. En cinquante ans, le protestantisme anglais repassa, pour ainsi dire, en sens inverse, par toutes les étapes que l'Église chrétienne avait mis plusieurs siècles à franchir pour atteindre son complet développement dans la constitation de la théocratie romaine. Ce fut d'abord le rejet de la suprématie papale qui donna naissance à l'Église anglicane. Ensuite, les proscrits de Marie Tudor, qui, durant leur exil, s'étaient trouvés en contact avec les calvinistes du continent, préconisèrent, sous le règne d'Elisabeth, le retour à l'organisation presbytérienne, qui plaçait le gouvernement de