ASPECTS DIVERS DU PROTESTANTISME ANGLAIS
A chaque coin de me, des groupes stationnent autour de quelque orateur en plein vent. Ici, un prédicateur méthodiste, à la longue barbe et aux grands gestes, s'efiForce de surexciter les sentiments religieux de ses auditeurs par des tirades pathétiques, agrémentées d'historiettes édifiantes. Là, deux représentants de sectes rivales s'écrasent tour à tour d'arguments bibliques, avec un ordre et un calme qu'on ne rencontre pas toujours dans les discussions parlementaires. Parfois, toute l'assistance, à l'appel de son ministre improvisé, entonne un hymne dont les paroles modulées couvrent les bruits de la foule. Peu à peu l'on se disperse; les rues se vident, et bientôt le policemcm, symbole de l'État qui ne se repose jamais, reste seul en possession de la grande ville silencieuse.
. Pour moi, c'est presque uniquement en désœuvré, à la recherche de distractions, que, il y a près de dix ans, j'avais entrepris une série de visites aux congrégations de Londres. Assurément, je me heurtai, chemin faisant, à plus d'une extravagance, à plus d'une absurdité; mais le sourire qui pouvait m'en venir aux lèvres s'effaça vite sous une impression de respect général pour la sincérité de convictions qui partout s'affirmaient au grand jour, en même temps que de sympathie particulière pour les efforts de ceux qui, dans des voies diverses, travaillaient à mettre le sentiment religieux en harmonie avec la marche générale de la civilisation. C'est, en tout cas, à cette première vue d'ensemble sur les innombrables subdivisions du protestantisme anglais que je dois d'avoir commencé à
saisir toute la portée de la grande réforme inaugurée par Luther et encore inachevée aujourd'hui.
L'introduction du protestantisme en Angleterre fut, comme on sait, une œuvre de convenance politique bien plus que d'entraînement religieux. A vrai dire, le clergé romain s'était rendu aussi odieux aux masses par ses abus qu'à la couronne par ses prétentions, et le vieux levain des LoUards, qui fermentait encore au sein du peuple, devait le prédisposer en faveur d'un mouvement qui tendait à réaliser toutes les vues de Wiclef, ce protestant de la veille. Mais, tandis que l'élément populaire penchait vers les partis extrêmes de la Réforme, l'élément officiel — c'est-à-dire le roi, la cour, les légistes, les lettrés — voulait s'en tenir à une sorte de catholicisme sans pape, où la royauté eût exercé l'autorité suprême sur les intérêts religieux de la nation. Aussi les XXXIX Articles, qui ont formé, depuis 1562!, la constitution de l'Église anglicane, conservèrent-ils toutes les doctrines renfermées dans le canon de la Bible, ainsi que les symboles des Apôtres, deNicée et d'Athanase. La liturgie fut minutieusement réglée par le Book of common Prayer, qui remplaçait la langue latine par la langue nationale, et l'on s'empressa de maintenir toute l'ancienne organisation ecclésiastique, à cette différence près qu'au sommet de la hiérarchie, le roi prit la place du pape\ L'Église
* Henri VIII fit un jour traîner au supplice, sur la même claie, trois luthériens et quatre catholiques, tous coupables d'avoir nié sa suprématie. La seule différence est que les uns furent brûlés et les autres pendus. V. Neal, Eistory of the Purîtans.
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nouvelle maintenait les prétentions de sa devancière sur la succession apostolique, et il n'est pas jusqu'au titre de catholique qu'elle n'entendit s'attribuer, à la face de l'Église romaine.
En fait, les consciences n'avaient gagné à ce changement de suprématie qu'un changement de tyran. Toute religion d'État suppose des hérésies d'État, que le pouvoir civil doit réprimer à titre d'attentats contre l'ordre public. Le célèbre parlementaire Pym, qui prit une part si active à la chute de Charles P^ ne professe pas, sous ce rapport, d'autres idées qu'Henri VIII : « li appartient aux Parlements, disait-il en 16218, d'établir la vraie religion et de punir la fausset » Mais si, daus l'accomplissement de cette mission, l'État se montre parfois aussi cruel que l'Église elle-même, il n'est jamais aussi ombrageux dans la recherche des hérésies, ni aussi rigoureux dans leur répression ; il ne s'attache guère à pénétrer le for intérieur des individus et il se contente généralement d'une soumission nominale. La Réforme ne pouvait du reste se dérober, en Angleterre, non plus qu'ailleurs, à l'application de son propre principe, qui consistait à relever l'autorité delà conscience individuelle, et, par cela même qu'elle représentait une transaction entre les opinions extrêmes de l'époque, elle devait résister également aux tendances qui voulaient sacrifier le libre examen, l'une à l'interprétation littérale d'un texte traditionnel, l'autre à la prétendue infaillibilité d'une autorité vivante. Enfin, commencée parmi les classes éclairées
^ J. J. Tayler. a retrospect of the Relîgious Life of England. 2« éd., Londres, 1876, p. 116.
et intimement mêlée à la vie de l'aristocratie dirigeante, elle devait professer, à la fois, le respect de la culture intellectuelle et une certaine répugnance à tous les genres de fanatisme.
Sous le règne d'Edouard VI, l'Angleterre s'était ouverte à tous les proscrits pour cause de religion, sans distinction de secte ni de race. Dès 1549, l'archevêque Cranmer,qui, déjà antérieurement, avait appelé du continent un certain nombre de savants et de théologiens réformés pour l'aider dans la réorganisation des universités anglaises, avait constitué à Londres une Église des étrangers qui ne tarda pas à se sub c!i viser en quatre branches respectivement formées de Flamands, de Wallons, d'Italiens et plus tard d'Espagnols. L'esprit libéral, qui s'était fait jour dans cette petite communauté, surtout parmi les exilés d'origine italienne et espagnole ^ devait forcément réagir, ne fût-ce que par les ouvrages de leurs théologiens, sur
1 Chez les Italiens, la Réforme avait pris, dés le début, une direction plus intellectuelle que partout ailleurs, et on ne peut s'en étonner quand on songe aux tendances du milieu social créé par la Renaissance. Le dogme de la Trinité, ce grand mystère du christianisme orthodoxe, devait tout d'abord subir les assauts de la critique rationaliste. En 1531, un médecin espagnol qui avait fait ses études à l'université de Padoue, Michel • Servet, dont on connaît la fin tragique, écrivait que la nature de Dieu est indivisible et que les personnes de la Trinité sont simplement des métamorphoses de l'activité divine. Ce panthéisme modaliste, renouvelé de Sabellius, se propagea rapidement dans les conventicules qui, pendant les vingt années suivantes, se tinrent dans le nord de l'Italie avec la tolérance plus ou moins déguisée de la Sérénisaime République. On rapporte même que, vers 1546, une quarantaine de personnes, appartenant aux classes les plus éclairées de la société, avaient formé à Vicence une association pour la restauration du « monothéisme chrétien ». Peut-être le protestantisme italien allait-il ainsi, du premier coup, pousser la Réforme à ses dernières conséquences, quand éclata la réaction qui l'extirpa radicalement de toute la Péninsule.