LA THÉOLOGIE SENS.UALISTE
décadence, et peu à peu tous les représentants quelque peu distingués de la littérature ou de la science britanniques prennent position parmi ses adversaires ^ Tandis que Middleton, Butler, Paley appelaient à la rescousse d'une théologie plus ou moins libéralisée toutes les ressources de l'exégèse, de la science et de la métaphysique contemporaines. Hume développait son scepticisme universel, dont la critique pénétrante ne faisait pas plus grâce aux assertions du déisme qu'aux traditions de l'orthodoxie. Avec Gibbon devait disparaître le dernier représentant de l'e'cole fondée par lord Herbert de Cherbury.
Jamais l'accord entre la raison et le christianisme n'a paru plus complet qu'en Angleterre pendant la seconde moitié du xvin® siècle. C'est Locke qui y règne sans conteste, en théologie comme en philosophie. La foi se présente, non plus comme une restriction du libre examen, mais comme une conséquence des démonstrations scientifiques. La théologie recourt exclusivement aux méthodes. d'induction, la théorie des idées innées est proscrite, et l'intuition discréditée, comme entachée de mysticisme. C'est par l'observation externe que désormais on entend démontrer l'existence d'une cause première et l'action de la Providence. C'est uniquement en faisant ressortir les preuves historiques des miracles qu'on tâche d'établir la validité de la révélation chrétienne, l'immortalité de l'âme et les obligations de la morale.
1 H. Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. III, p. 60.
Mais, en même temps, nous ne pourrions trouver un meilleur exemple pour montrer que le triomphe de la théologie n'est pas toujours celui de la religion. Toute vraie spiritualité semble absente de cette période. Alix yeux de la classe dirigeante, le culte n'est plus qu'une institution de police. L'Église officielle est devenue un simple établissement d'utilité publique, et personne ne songe à se scandaliser, si ses ministres adoptent l'existence banale et bruyante du gentil- homme campagnard. Ses prélats ne s'occupent, du reste, que de s'assurer la faveur de la cour, et ses théologiens, de faire le bel esprit aux dépens des derniers déistes. Le public éclairé en est venu à regarder toute manifestation de ferveur religieuse comme un symptôme morbide ou, du moins, comme un indice de mauvais goût. Il n'est pas jusqu'aux sectes dissidentes qui, désormais en possession d'une liberté relative, ne se sentent envahies par une sorte de positivisme religieux, à égale distance de l'indijïérence et de l'enthousiasme ^
C'est que la théologie sensualiste, si elle répondait aux tendances utilitaires de l'époque, ne faisait aucune part aux ferments émotionnels et idéalistes qui jouent un si grand rôle dans la genèse du sentiment religieux. Dès la première moitié du siècle, Wesley et Whitefield avaient donné le signal d'une réaction, en mettant en lumière les côtés mystiques du christianisme et en insistant particulièrement sur la grandeur du sacrifice accompli par Jésus. Toutefois, leur
1 Thomas Erskine Mat, Constitutional Ristory of England; 4» éd., t. III, p. 82 etsuiv.
INFLUENCE DE GOLERIDGE 21
méthode religieuse, qui donnait pour objet à la foipopulaire, au lieu de froides abstractions métaphysiques, la figure concrète et vivante du Christ traditionnel, n'avait guère de prise, faute d éléments rationnels, sur les couches instruites, qui avaient formé leurs convictions à l'école de Locke, et ce fut seulement au début du xix^ siècle, quand Coleridge eut attaqué le sensualisme avec des armes nouvelles, qu'on vit se reformer, parmi les théologiens libéraux, un système plus capable de satisfaire les aspirations intimes de la conscience religieuse.
Coleridge, fils d'un ministre anglican, traversa l'unitàrisme avant d'entrer dans l'Église établie. Mais il fut avant tout un adepte de l'idéalisme allemand, qu'il avait eu l'occasion d'étudier, pendant un séjour aux universités d'Allemagne en 1799, et qu'il ne cessa de propager eu Angleterre pendant plus de vingt-cinq ans. L'influence de ses écrits fut énorme sur là génération suivante; elle ne peut se comparer qu'à celle de Carlyle, ce génie grandiose et fantasque qui porta, lui aussi, de si rudes coups de boutoir à la théologie sensualiste du siècle précédent.
Le système philosophique de Coleridge repose tout entier sur la distinction de la Raison et de l'Entendement. S'appropriant la théorie de Kant, que l'homme possède dans la raison un organe spécial pour se mettre en rapport avec les réalités absolues du monde spirituel et moral, il en concluait que Dieu ne s'est pas borné à entrer en relations avec nous par une révélation locale et temporaire, mais qu'il ne cesse de nous parler directement par
la voix de la conscience, interprète de la Raison pure. Non pas que Coleridge révoquât en doute la révélation biblique; mais c'était la conformité de cette révélation avec les lois absolues de la religion et de la morale qui lui semblait la meilleure confirmation de son autbeuticité.
On saisit aisément les conséquences de cette doctrine. D'une part, en reconnaissant à tout homme un élément divin, elle permettait de considérer le dogme fondamental de l'Incarnation, non plus comme un fait local et unique, fort difficile à concilier avec les attributs les plus caraciéristiques de la nature divine, mais comme un symbole de la communion permanente et universelle entre Dieu et l'humanité. D'autre part, en plaçant sur la terre le royaume de Dieu, elle ramenait vers l'amélioration de ce monde l'attention des esprits jusque-là exclusivement absorbée par la préoccupation de la vie future. Enfin, en regardant les miracles comme une conséquence possible, plutôt que comme une preuve nécessaire de l'action divine, elle tendait à faire de la raison, bien plus que de l'Écriture, l'arbitre suprême de la vérité. Les détails matériels de la tradition biblique tombaient au second plan, si bieu que même la constatation de lacunes et d'erreurs, dans la rédaction des livres saints, ne pouvait désormais infirmer les grandes vérités morales et religieuses du christianisme.
Au temps de la ferveur chrétienne, c'est à l'Écriture qu'on s'adressait pour obtenir la clef de tous les problèmes scientifiques. Le meilleur exemple de cette foi naïve est peut-être le célèbre traité écrit, au