‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 22 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La philosopMe de l'évolution et la crise du spiritualisme.

Ce qui est en cause dans le conflit de la science et de la religion. — L'idée àe développement dans la philosophie contemporaine. — Généralisation croissante des lois qui expliquent les différentes catégories de phénomènes. — Darwin et sa théorie sur l'origine des espèces. — Stuart Mill et la relativité de nos connaissances . — Filiation de l'évolutionnisme . Postulat d'Herbert Spencer : la persistance de la force. — Extension de l'hypothèse transformiste â tous les ordres de phénomènes. — Affli'mation de l'Inconnaissable comme réalité absolue et inconditionnée.

— Part que cette doctrine fait au sentiment religieux. — Boutade de M. Gladstone. — La doctrine de l'évolution aux prises avec l'orthodoxie chrétienne. — Les sermons laïques de M. Huxley. — Discours de M. J. Tyndall à Belfast. — Progrès rapides de l'évolutionnisme. — Les agnostiques. — La religion de l'avenir, d'après l'auteur d'Ecce Homo.

— Tentatives scientifiques pour concilier les principes essentiels du spiritualisme avec la doctrine de l'évolution. — Théorie du professeur W. Carpenter, ramenant la force à la volonté. — M. W. Graham et la finalité . dans l'évolutionnisme. — Opinions de MM. Mathew Arnold etBalfour Stewart. — Distinction entre la doctrine scientifique de l'évolution et ses compléments philosophiques. — Systèmes métaphysiques qui, d'après M. J. Sully, peuvent légitimement se greffer sur la théorie scientifique de l'évolution. — Tentatives théologiques pour maintenir les principes du théisme en sacrifiant la cause première. — Thèse de M. J. Martineau. — État religieux des esprits dans les différentes classes de la société anglaise.

Jusqu'ici, nous avons vu la raison diriger ses attaques contre l'intervention du surnaturel, saus que le verdict de la philosophie et de l'histoire, en condamnant les prétentions des religions révélées, eût d'autre résultat que de confirmer les principes de la religion naturelle. Mais, depuis le milieu de ce siècle, il s'est développé un courant d'idées qui semble mettre eu

paril les fondements du théisme même. On ne peut fermer les yeux à l'évidence de cette crise, où s'agitent des questions bien autrement graves, pour l'avenir religieux et moral de nos sociétés, que l'authenticité des prophéties et des miracles, l'inspiration directe ou indirecte des Écritures, la possibilité de l'Incarnation et la nécessité de la Rédemption. Ce qui est désormais enjeu, c'est la personnalité, la sagesse, là bonté et la puissance de Dieu, la réalité d'une cause première et d'une cause finale, l'immortalité et l'existence même de l'âme, le libre arbitre et la notion du Devoir.

Voilà longtemps sans doute que ces croyances ont déjoué toutes les attaques : le matérialisme de Hobbes, le sensualisme de Condillac, le scepticisme de Hume et l'athéisme de Feuerbach y ont, tour à tour, émoussé leurs armes; mais, cette fois, il s'agit d'un combattant bien autrement redoutable, en ce qu'il se présente sous une armure exclusivement scientifique. Je veux parler de la philosophie de l'évolution.

Ainsi que M. Taine le fait observer à propos de Carlyle, dans ses belles études sur la littérature anglaise, nous vivons dans un courant intellectuel qui, né en Allemagne, imprègne aujourd'hui la philosophie, les lettres et les sciences de toute la civilisation occidentale. C'est la tendance à introduire partout l'idée du développement, de Ventwickelung, ou, suivant la définition de l'éminent critique français, « de « la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une « série et les rattache toutes à quelque propriété a abstraite située dans son intérieur ^ » .

' H. Taine, Histoire de lu littérature anglaise, t. IV, p. 233.

l'idée de l'évolution dans les sciences 37

Exclusivement philosopliigrie au début, chez Leibnitz, Kant, Fichte, Hegel, cette doctrine a reçu de la méthode expérimentale la plus éclatante confirmation qu'ait jamais obtenue un système sorti de la spéculation pure. Toutes les découvertes scientifiques opérées depuis cinquante ans — et elles sont suffisamment merveilleuses pour justifier l'enthousiasme, sinon l'engouement de notre âge à l'égard de ce qui se présente sous le couvert des sciences positives — n'ont cessé de converger vers une synthèse qui explique par des causes immanentes et ramène à quelques lois de plus en plus générales tous les phénomènes constatés dans l'univers .

Depuis longtemps déjà l'astronomie, par sa théorie des nébuleuses, enseignait que les corps célestes ont dû se former aux dépens d'une matière cosmique primitive, par le simple effet d'une impulsion initiale, sans intervention ultérieure d'aucun agent extérieur. A la loi de la gravitation, qui suffisait pour expliquer ainsi le développement de nôtre système solaire, les sciences physiques ont ajouté l'hypothèse, non moins féconde, de la persistance de la force, ou plutôt de la conservation de l'énergie. La chimie a établi l'identité des éléments inorganiques qui entrent dans la composition, non seulement de tous les corps terrestres, mais encore de tous les corps observables à travers l'espacé, en même temps qu'elle a laissé pressentir la possibilité de réduire ces éléments eux-mêmes à un seul. La morphologie a fait apparaître l'unité de structure entre tous les êtres vivants, depuis la cellule à l'état libre jusqu'aux organismes les plus compli-

qués de réchelle, — le progrès se mesurant, en quelque sorte, par la diversité et par la complication des fonctions. La biologie a rapproché les opérations physiologiques qui s'accomplissent chez tous les êtres doués d'un cerveau, soit pour traduire la pensée en actes, soit pour la provoquer sous le choc d'une excitation venue du dehors.

L'histoire naturelle, après avoir abaissé les barrières artificiellement élevées entre les espèces, a révélé, tout au moins chez les animaux supérieurs, le germe ou l'ébauche de facultés qu'on avait crues jusque-là le monopole de l'espèce humaine; alors que, d'autre part, l'anthropologie retraçait les origines de la civilisation jusqu'à un état de barbarie voisin de l'animalité. De même que l'embryologie a fait voir le passage graduel de l'embryon humain par toute la hiérarchie des formes organiques inférieures, la paléontologie a retrouvé une gradation analogue dans la succession géologique des flores et des faunes aux différents âges de la terre. Enfin, la géologie, en attribuant à notre globe un passé qui se chiffre par d'incalculables myriades de siècles, est venue fournir aux partisans de la continuité dans le développement du monde, l'étoffe nécessaire à tailler des systèmes qui ne fissent pas trop contraster l'étonnante multiplicité des effets avec l'unité de la cause et du procédé.

C'est Darwin qui, le premier, tira de ces découvertes une confirmation scientifique de l'hypothèse, déjà formulée par Lamarck et par Gœthe, sur runitë d'origine parmi les êtres vivants. Dès 1858, il exposait à la Société Linnéenne de Londres, simultanément avec

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