JUIFS ET THÉISTES
mortalité de l'âme, enfin l'élection divine d'Israël, en ce sens que le peuple juif s'est trouvé divinement investi dune mission religieuse spéciale, encore inachevée aujourd'hui ». D'autre part, les r(?formés rejettent l'autorité du Talmud, l'infaillibilité littérale de la Bible, y compris le Pentateuque, la croyance à la venue du Messie et à la restauration du royaume juif en Palestine. Tout en estimant que la Bible contient la source et l'essence du judaïsme, ils ajoutent qu'elle ne le renferme plus tout entier, et ils n'ont aucune répugnance à accepter les solutions même les plus radicales de l'exégèse contemporaine. Quant aux pratiques, ils déclarent rejeter — à l'exception de la circoncision, qu'ils se bornent à rendre facultative pour les convertis, — toutes les prescriptions ritualistes, sanitaires et sociales qui n'ont pas une signification exclusivement religieuse, ainsi que les lois juives relatives aux mariages et les règles concernant les lévites. Enfin, ils ont introduit dans la synagogue l'usage de la langue vulgaire et suppriuié la plupart des fêtes qui avaient une origiae purement nationale ^ Dans ces conditions, on peut' se demander si le judaïsme n'est pas en état d'offrir aux théistes d'origine chrétienne le « point de ralliement » historique que miss F. Power Cobbe déclare leur faire encore défaut. Mais il faut observer que la Réformation juive est encore en voie de transition, sinon dans ses dogmes,
1 Les juifs réformés de Londres ont leur principale synagogue dans Berkeley street. C'est un vaste édifice de style byzantin, pouvant contenir un millier de personnes et construit, il y a une dizaine d'années, pour la somme de 500,000 francs .
du moins dans ses pratiques . La prescription de l'ancienne loi qui répugne le plus à nos mœurs, la circoncision, est précisément l'institution qu'ils semblent avoir le plus de peine à abolir complètement. L'emploi de l'hébreu n'a pas entièrement disparu du rituel. L'Ancien Testament reste le livre religieux par excellence, le seul dont il soit fait usage dans les services de la synagogue. Enfin, M. Montefiore 'lui-même déclare que la réforme, tout en tendant à la constitution d'une religion universaliste pour la forme comme pour le fond, entend rester un développement historique du judaïsme primitif.
On voit dès lors que le.judaïsme réformé occupe simplement, vis-à-vis de l'ancien judaïsme, la position de l'uni! arisme ou même de l'Eglise large vis-à-vis des communions protestantes, restées fidèles à la théologie orthodoxe. Toutefois, comme le fait observer miss Cobbe, si cette réforme continue à s'étendre, — et cetle extension semble être pour le judaïsme une question de vie ou de mort, — il est in contestable qu'elle fournira un puissant auxiliaire aux théistes chrétiens ou d'origine chrétienne, et même qu'elle pourra exercer une sérieuse influence sur les destinées religieuses de la société contemporaine ».
La simple croyance en Dieu est encore un dogme, pour peu qu'on définisse les attributs de l'Être divin
^ Miss Cobbe rapporte ce fait curieux qu'à Manchester, une vingtaine déjeunes filles appartenant à des familles unitaires ont épousé des juifs, adopté le judaïsme et même pris une part active aux affaires de la synagogue. (V. son article, Progressive Judaïsm, dans la Contemporary lîeiJmo de novembre 1882.)
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et qu'on fasse de cette définition le credo d'ime Église quelconque. Or, si l'on admet que le culte est une pure a'ËFaire de sentiment, non de raison ni de foi, il faudra le dégager de toute formule positive, si simple et si large qu'elle puisse être. Partant de ce principe, un Américain avantageusement connu dans la littérature anglaise, M. Moncure D.Conway, dirige, depuis une vingtaine d'années, une Église ouverte à tous ceux qui veulent satisfaire leurs aspirations religieuses sans distinction de croyances théologiques ou métaphysiques, — sous cette seule condition qu'ils n'érigent pas en dogme la non-existence de Dieu. Une pareille conception embrasse non seulement les théistes dé toutes les écoles, mais encore les panthéistes, les positivistes à la façon de John Stuart Mill, et tous les sceptiques qui refusent de se prononcer sur la réalité d'un Être supérieur. Je n'oserais aJBBrmer que des matérialistes ne puissent y trouver place, ;puisqu'iln'y a d'exclus que les athées proprement dits. M. Conway, qui ne prend le titre ni de révérend, jui même de docteur, est un gentleman d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, fl'aspect robuste, à la barbe grisonnante, à l'œil vif et mobile, décelant son origine américaine par l'ensemble de sa physionomie. Né en Virginie d'une famille de planteurs qui a joué un rôle dans l'histoire des États-Unis, il fut élevé dans la communion dé ces méthodistes qui, chaque jirintemps, se réunissent pour former les camps religieux si bien décrits par Bret Harte dans ses récits de mœurs américaines. Lui-même, d'ailleurs, nous retrace, dans un de ses sermons, Revivalîsm, un tableau émouvant
des scènes religieuses qui environnèrent son enfance et des efforts inutiles qu'il tenta pour partager la surexcitation mentale de son premier entourage. Resté fidèle à l'Union, lors de la guerre civile, il se retira avec sa jeune femme dans l'État de l'Ohio, où il organisa en communauté libre les esclaves de son père qui avaient fui la Virginie ; puis il passa en Angleterre, pour y défendre, près du public anglais, par la parole et par la plume, la cause fédérale, qui semblait rencontrer chaque jour plus d'hostilité chez le gouvernement britannique. Au cours de cette campagne, il eut l'occasion de se faire entendre plusieurs fois à la chapelle de South Place, où William Fox avait longtemps exercé les fonctions de ministre. — William Fox était un ministre unitaire qui prit une part brillante, pendant le second tiers de ce siècle, aux joutes parlementaires des Bright et des Cobden . M. Guizot a cité ses discours comme des modèles d'éloquence politique . Fox n'était pas nioins avancé dans ses opinions religieuses; il fut, en effet, un des premiers ministres unitaires qui rompirent ouvertement avec le surnaturel et, tout en gardant le titre de chrétien, il resta désormais à l'écart de l'unitarisme. Malheureusement, quand l'âge l'eut forcé à prendre sa retraite, sa congrégation ne put trouver de prédicateur dans la même nuance d'opinions et elle allait peut-être se dissoudre, lorsqu'au commencement de 1864, elle mit la main sur M. Moncure Conway.
Sous la direction du jeune Américain, elle ne tarda pas à reprendre sa cohésion et son éclat, mais non sans poursuivre l'évolution, qui, avec Fox, l'avait fait