SCISSION DANS LE COMTISME ANGLAIS
et nous préparant pour ton avenir plus glorieux encore. Amen.
Les débuts de l'Église positiviste ont été assez laborieux. Il y a une dizaine d'années, un spirituel écrivain, M. Mark Pattison, interrogé sur ce qu'il avait vu un jour à la chapelle des comtistes, répondit qu'il y avait trouvé trois personnes et pas de Dieu. Le positivisme, il est vrai, s'est toujours défendu de toute propagande hâtive, ce qui explique à la fois le petit nombre et le caractère distingué de ses adhérents. Rien qu'à Londres, on peut actuellement citer, parmi ses principaux adeptes, im des essayistes les plus brillants d'Angleterre, M. Frédéric Harrison, dont le nom est familier aux lecteiirs des grandes revues anglaises, — le professeur Beesly, principal du collège University Hall, — un collaborateur de la Fortnightly Review, M.JamesCotterMorison, — un avocat de talent, défenseur énergique des intérêts ouvriers, M. Henry Crompton, — sans compter d'autres encore, dont on peut trouver le nom dans la liste des conférences hebdomadairement organisées par le positivisme dans ses locaux. En outre, des centres analogues se sont fondés, dans ces dernières années, à Dublin, à Newcastle, à Birmingham, à Liverpool.
A la vérité, il s'est produit en 1878, dans l'Église de l'Humanité, une scission qui a menacé un moment l'unité du comtisme, mais qui a fini par se réduire, tout au moins en Angleterre, à une simple dissidence de personnes. M. Congreve ayant, à cette époque, de concert avec plusieurs de ses coreligionnaires français, rejeté l'autorité de M. Lafitte, qu'il accusait de faire
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une part trop grande à l'enseignement et trop faible à la prédication ^, les comtistes anglais les plus éminents ont refusé de suivre leur compatriote dans cette évolution; ils ont constitué à Newton Hall, dans une ancienne chapelle écossaise de Fetter Lane, une nouvelle branche de l'Église de l'Humanité, que M. Lafitte est venu solennellement consacrer en 1881. On y tient des réunions hebdomadaires, on y célèbre les fêtes de l'Humanité et on y administre les sacrements, tout comme à Chapel street; sauf que la liturgie y est plus simple. Mais il est probable que le rituel s'y développera avec le temps. « Nous aurons peut-être à attendre encore, — disait M. Harrison, le i^^ janvier 1880, lors de la fête de l'Humanité — , une célébration convenable de ce jour, une complète incorporation de toutes les pensées, de tous les sentiments, de toutes les résolutions qui nous viennent au début de chaque année nouvelle. Nos maigres expressions sont celles qui caractérisent les difficultés d'un premier commencement. Nous croyons, autant que les adeptes de n'importe quelle religion, qu'un vrai sentiment du devoir religieux, réunissant ici des hommes et des femmes dans une conviction et un but communs, ne peut manquer de recourir bientôt à toutes les ressources de l'art et de la poésie pour faire appel au plus noble des sentiments humains ^. »
1 Comte lui-même a distingué entre les fonctions d'apôtre et de prêtre ; celui-ci qui s'adresserait exclusivement aux esprits déjà pénétrés de l'enseignement positiviste, celui-là qui ferait directement appel aux sentiments des masses, aux femmes, aux ouvriers.
2 Frédéric Harrison, The Présent and the Future : A Positivist Address, p. 6. London, 1880.
FOI DES COMTISTES DANS l' AVENIR d69
Les positivistes de Newton Hall ont organisé tout un enseignement intégral, gratuitement mis à la disposition du peuple et entièrement conçu sur le plan d'éducation arrêté par Comte. Dans le même local se réunit, sous la présidence de M. F. Harrison, la « Société positiviste de Londres », association politique qui a pour but d'influencer l'opinion publique dans le sens des doctrines morales et sociales affirmées par le positivisme. C'est de là que sont parties, pendant les dernières années, les protestations les plus véhémentes contre la guerre de l'Afghanistan, contre l'annexion du Transvaal, contre la politique de coercition en Irlande, contre l'expédition d'Egypte, etc.
Dans un siècle où la plupart des hommes doutent de tout, et souvent d'eux-mêmes, les positivistes orthodoxes possèdent une foi dont l'étendue et l'ardeur sont une grande source de paix morale et de jouissances intellectuelles. Pour eux, Auguste Comte a véritablement révélé au monde le dernier mot de la méthode, sinon de la vérité, et il n'y a peut-être pas un comtiste qui se soit jamais permis de critiquer la moindre assertion du maître, autrement que pour l'interpréter ou la compléter. Il y a là sans doute une réaction contre l'anarchie intellectuelle où se débat notre société, mais ce rare exemple de discipline mentale n'en est pas moins étrange quand on songe à la haute valeur des esprits qui l'ont librement acceptée.
On doit ajouter que les comtistes professent la confiance la plus inaltérable dans le triomphe intégral et définitif de leur foi; toute la question, à leurs yeux, est de savoir si ce triomphe arrivera à temps
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pour sauver la civilisation européenne du désastre que la religioa de l'Humanité peut seule écarter. « 11 y a une terrible incertitude qui pèse sur les destinées immédiates de l'Occident, disait M. Beesly à la fête de l'Humanité, le l^r janvier 1881. Elle peut se résumer ainsi : La diffusion des idées positivistes parmi un nombre assez considérable de gens de bonne volonté s accomplira -t- elle à temps pour arrêter les forces qui précipitent l'Europe vers l'anarcbie, ou bien la désorganisation tombera-t-elle sur nous avant que la seule doctrine réorganisatrice ait pu suffisamment se répandre et fermenter dans les masses, en dehors de quelques groupes isolés? » — Ainsi devaient parler les premiers chrétiens, quand, par delà les visions de l'Apocalypse, ils entrevoyaient le prochain écroulement du monde romain.
Les positivistes à la façon de Stuart Mill sont désormais rares en Angleterre. L'école de Litti'é y est peutêtre moins représentée encore. Tous ceux qui n'ont pas accepté le système de Comte dans son ensemble paraissent avoir été entraînés dans l'orbite de l'évolutionnisme. Aussi les positivistes orthodoxes ne ménagent-ils pas les critiques à Herbert Spencer, qu'ils accusent, non seulement de méconnaître la valeur de la classification scientifique établie par Comte, mais encore de transgresser les limites de l'observation, en affirmant la réalité de l'Inconnaissable, et de conduire à l'anarchie morale en méconnaissant la nécessité de s'adresser au sentiment pour faire prédominer chez l'individu la sociabilité sur l'égoïsme. On sait, en effet, que Spencer, dans son éthique, fait dériver le bonheur
CONCILIATION DE SPENCER ET DE COMTE 17i
général du bonheur individuel et qu'il voit dans ce dernier le mobile direct ou indirect de tous les actes ; d'où cette conclusion que le devoir est une illusion et l'esprit de sacrifice une duperie. Les positivistes, au contraire, placent en première ligne la nécessité de poursuivre le bonheur général, dont le bonheur individuel n'est à leurs yeux qu'une conséquence et un corollaires- Sous ce rapport, nul peut-être, mieux que M. Harrison, n'a saisi, dans la morale de Spencer, le défaut de la cuirasse : « Un Pouvoir, dit-il, qui a pour mission de nous réconforter, de nous contrôler, de nous unir — et tout Pouvoir qui doit exercer sur nous une influence religieuse doit nous réconforter, nous contrôler et nous unir — , ne peut être qu'un Pouvoir conçu comme apparenfé à nos âmes humaines, un Pouvoir moral et non physique, un Pouvoir sympathisant, agissant, vivant, non un groupe de phénomènes ou une loi de la matière... Il est aussi difficile de faire sortir la vertu d'une théorie sur la persistance de la force que de nourrir un enfant avec la loi des binômes ^ »
Je dois, toutefois, signaler une tentative pour unifier, dans la même conception religieuse, l'Inconnaissable- d'Herbert Spencer et le Grand-Être d'Auguste Comte. Bien qu'elle soit l'œuvre d'un positiviste amé-
1 Pantheism and Cosmic Emotion, dans là Nineteenth Century d'août 1881. — Parmi les positivistes du continent, notamment dans Técole de Littré, la philosophie de M. Spencer est traitée bien plus durement encore. Dix ans après la publication de l'article où M. Laugel dépeignait Spencer, dans la Revue des Deux Mondes, comme se résignant à l'obscurité et à la pauvreté, par attachement pour des spéculations impopulaires, la Revue positive, de Paris, l'accusait « d'avoir tourné le dos à l'immortel Stuart Mill, pour sacrifier au veau d'or, source de toute popularité, en compagnie de Darwin, Lubbock, Tyndall, Huxley ». (Le transformisme devant le positivisme, dans la Revue positive de janvier-février 1875.)
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ricain, M. William Frey, je crois préféral3le de la résumer ici, parce qu'il serait impossible de mieux conclure cet exposé du positivisme en général et du comtisme en particulier.
Dans une étude publiée par Vlnlex du 8 août 1882!, M. Frey établit, avec une grande puissance de raisonnement et une véritable hauteur de vues, que la source principale de nos sentiments religieux se trouve dans notre dépendance de l'univers. Mais, ce Pouvoir mystérieux dont il se sent dépendre, l'homme a toujours éprouvé le besoin de le représenter sous des formes concrètes, tangibles, humaines. Bien que l'idée de l'infini, comme le démontre M. Spencer, se soit graduellement dégagée de tous ses attributs anthropamorphiques, pour aboutir à la notion indéterminée de l'Inconnaissable, on doit reconnaître que l'importance de l'élément humain dans l'objet du culte, non seulement n'a pas diminué, mais a même augmenté, à mesure que la conception de la divinité devenait plus vague; seulement les hommes ont reporté sur des médiateurs les attributs enlevés à l'Inconnaissable, ainsi que l'attestent la formation et le développement des grandes religions les plus récentes.
Herbert Spencer accepte la nécessité de représenter l'Infini sous une forme concrète; tout ce qu'ildemande, c'est que cette forme soit tenue pour un symbole « sans ressemblance aucune avec ce dont il tient la place ». Mais, se demande M. Frey, quel est le symbole de ce genre susceptible d'éveiller en nous les sympathies qui jouent un rôle si prépondérant dans le caractère complexe du sentiment religieux? « Le