CONCILIATION DE COMTE ET DE SPENCER
généreux est de mesurer les autres à leur propre taille et de s'imaginer tout le monde en possession d'une nature suffisamment droite et forte pour découvrir et réaliser le bien en toute circonstance. Or, la moralité a toujours reposé, non sur des formules abstraites, mais sur quelque chose de concret et dé tangible, supérieur à l'individu, en même temps que susceptible de séduire le cœur et de le contraindre à la perfection » . Sans doute, beaucoup d'hommes remplissent inconsciemment leur devoir vis-à-vis du grand Être, en faisant le bien, au lieu de le prêcher seulement. L'acceptation de la religion que préconise M. Frey ne changera rien à leur conduite; elle ne fera que leur donner un stimulant nouveau et leur assurer un ascendant irrésistible, en ajoutant aux séductions de la bonté naturelle l'attrait d'une philosophie solide, rationnelle et ennoblissante.
En résumé, conclut M. Frey, « la religion de l'humanité est la seule forme d'agnosticisme qui puisse résister à tous les assauts des sceptiques et poursuivre la tâche des anciens cultes. On peut s'y rallier sans aucune crainte. Elle représentera toujours une incarnation du progrès, puisque, basée sur la science, elle n'a pas de dogmes stationnaires qui puissent recevoir un démenti de l'avenir. Elle est le seul port assuré pour ceux qu'ont également lassés les divagations métaphysiques de l'idéalisme et les arguments sophistiqués del'égoïsme. Sous sa bannière se rallieront tous ceux qui sont à la recherche de la vraie religion, qui, en notre âge de dollars, aspirent à une nourriture spirituelle et qui savent par expérience combien sont
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futiles les réformes les mieux combinées, quand elles ne sont pas illuminées et sanctifiées par le sentiment religieux. »
Il est vraisemblable que si la religion de l'humanité est destinée à s'étendre, ce sera sous la forme indiquée par M. W; Frey . Déjà — sauf le formalisme comtiste — c'est la religion à la fois pratique et élevée qu'on professe chez M. Moncure Conway, ainsi que parmi un certain nombre de congrégations unitaires. Dans les termes où elle est présentée par le positiviste américain, elle répond à une double tendance de l'esprit moderne : d'une part, l'aspiration à une certitude qui, dans l'ordre spirituel, ferme l'ère des controverses métaphysiques ; d'autre part, le désir de diriger l'activité religieuse vers l'amélioration individuelle et sociale du genre humain.
On vient de voir — après un culte qui rend facultative la croyance en Dieu — un autre culte qui la supprime de la façon la plus formelle. En voici un troisième — si culte il y a — qui, celte fois, proscrit jusqu'au sentiment religieux. Je veux parler du sécularismej qui, il est vrai, s'est donné une liturgie pour toutes les circonstances solennelles de l'existence, mais qui s'abstient de chercher son point d'appui dans le sentiment, c'est-à-dire dans ces facultés émotionnelles et affectives où les positivistes eux-mêmes vont puiser l'élément essentiel de la religion.
Le sécularismeiend à concentrer l'activité de l'homme sur les choses de ce monde qui peuvent être contrôlées par l'expérience. 11 part de ce principe que nous ne
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pouvons rien savoir sur l'existence de Dieu -et la réalité d'une vie future; en conséquence, il refuse de s'en occuper, soit pour les affirmer, soit pour les combattre. Le but qu'il assigne à la vie, c'est le bonheur individuel, que, du reste, il ne sépare pas du bonheur général. Mais ce double objet ne peut s'atteindre que par l'effort humain basé sur la science et l'expérience; il exige, en premier lieu, la liberté de penser la plus absolue, en second lieu, l'emploi de cette liberté à la recherche de la vérité dans la sphère de l'observation sensible. Toute spéculation qui s'écarte de ce terrain est déclarée oiseuse et, par conséquent, nuisible.
Cette doctrine essentiellement utilitaire se retrouve, surtout à l'état de tendance, chez la plupart des nations contemporaines. Mais nulle part, que je sache, sauf en Angleterre, on n'a prétendu en faire une religion. Ce furent les deux frères Holyoake qui donnèrent corps au sécularisme, vers 1846, en fondant la. National Secular Society, destinée à devenir un centre de groupement et de propagande. Mais cette association, qui a pour organe le National Reformer de M. Bradlaugh, finit par se laisser compromettre dans les campagnes philosophiques, politiques et socialistes du fameux agitateur, si bien qu'après la mort d'Austin Holyoake, en 1874, les chefs les plus renommés du sécularisme s'en allèrent fonder une société rivale; la British Secular Union sur les principes suivants :