‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 88 sur 135 · FERMENTATION RELIGIEUSE DES ESPRITS · texte numérisé non relu

FERMENTATION RELIGIEUSE DES ESPRITS

doctrine hégélienne à l'heure où, en Allemagne, la mort du professeur Rosencranz venait de fermer la dernière chaire vouée à l'hégélianisme pur. Tel a été le succès croissant de l'œuvre fondée par M. Alcott, que les orthodoxes ont cru devoir lui susciter une concurrence, en instituant, l'an dernier, sur les mêmes bases, à Greenwood, près de New- York, un « campement de philosophie chrétienne ».

Parmi les populations moins cultivées de l'Ouest, l'instabilité des croyances a pris naturellement une forme pins turbulente et plus agressive. Un membre de la Free Religions Association rapportait, dans la session de 1881, qu'au Kansas on trouve, jusque dans les moindres localités, des groupes de libéraux, non seulement étrangers à toute Église, wwc^i/rc^e^, mais encore ouvertement hostiles à tontes les formes actuelles d'organisation religieuse. Dans la même séance, un autre orateur signalait, à propos du même État, l'existence de centaines de meetings, en plein air, indépendants de toute secte, où accouraient, » pour dire devant Dieu ce qu'ils ont dans l'âme et croient être la vérité », des cultivateurs sortis de leurs fermes, des hommes d'affaires délaissant leur cabinet, des femmes abandonnant les soins du ménage, tous « entraînés par une faim intérieure de nourriture spirituelle* ».

Ces deux renseignements n'ont rien de contradictoire; ils se complètent plutôt l'un l'autre; ils indi-

1 Proceedings at the i4th Annudl Meeting of the Free Religions Association. Séance du 14 juillet. Discours de Mrs Anna Diggs et de M. Giles B. Stebbins.

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quent au même titre la soif d'une foi nouvelle chez ceux que ne satisfont plus les anciennes formes religieuses. C'est en quelque sorte le dernier terme de la désagrégration, de l'émiettement que l'esprit du protestanisme n'a cessé de poursuivre au sein des Églises dogmatiques et des confessions de foi; mais il se pourrait aussi que ce fût l'inévitable transition entre deux courants de croyances.

Rapprochée de cette fermentation intellectuelle, la tendance qui fait reléguer la théologie au second plan de l'activité religieuse jusque parmi certaine? Églises orthodoxes, et qui a trouvé son expression la plus complète dans le programme de la Free Religions Association, pourrait bien être, à son tour, un symptôme de l'interrègne religieux depuis longtemps prédit par Emerson. Il est probable — et on doit s'en féliciter — que la religion conservera dans l'avenir le caractère éminemment pratique et humanitaire qui la distingue de plus en plus aux États-Unis. Mais les hommes auront toujours une propension à se grouper suivant leurs croyances, et déjà l'on entend, même dans les rangs de la Free Religions Association, prévoir le jour où une nouvelle synthèse religieuse s'imposera, par la seule force de l'évidence, à tous les adeptes de la « religion libre ».

« Nous ne prétendons pas — disait le comité exécutif de la Free Religions Association, dans son quatrième rapport annuel — que le sentiment religieux soit historiquement épuisé et qu'il ait prononcé le dernier mot de la religion absolue. Au contraire, nous estimons que l'organe de la connaissance religieuse est aussi vivant

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aujourd'hui qu'il l'a jamais été, et nous pensons que les prochaines transformations dans la condition religieuse du monde — de quelque nature qu'elles soient — se produiront, non par la combinaison mécanique des meilleurs éléments renfermés dans les religions du passé, mais par un développement régulier, organique et progressif. » — De son côté. M, F. E. Abbot écrivait, en .ISTâ, dans un opuscule intitulé le Dieu de la. science ^ : « La philosophie de la science n'est pas encore venue. Mais quand elle viendra, et il faut qu'elle vienne, elle créera tôt ou tard, dans le monde civilisé, une unité de convictions intellectuelles sans parallèle même pendant les âges de foi si vantés, — non sans doute l'unité de toutes les opinions, mais l'unité des principes fondamentaux et des méthodes de penser. — Et quand elle viendra, cette philosophie de la science, qui aura pour base lia solide vérité et pour loi la raison émancipée, alors, c'est ma conviction profonde, l'idée de Dieu sera si fermement fixée dans l'âme humaine que le christianisme et l'athéisme seront à la fois de simples traditions du passé. »

Est -il possible de pressentir dès aujourd'hui où se puiseront les éléments de cette théologie nouvelle? Selon M. W. Potter, les écoles actuellement rivales de l'intuition et de l'observation auront toutes deux un rôle à jouer dans la formation de la philosophie destinée à parfaire l'œuvre de la « religion libre ». — Pour ma part, je partage avec M. Potter la conviction intime que les procédés de l'intuition auront leur mot à dire dans les développements futurs de la psychologie, et

1 God of Science. Toledo (Ohio), 1872, page 4.

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je suis très loin de contester l'influence heureuse et durable que le transcendantalisme a exercée sur l'esprit public de la nation américaine. Mais on ne peut se dissimuler que, comme système de métaphysique et de religion, l'école de l'idéalisme allemand n'ait fait son temps aux États-Unis, ainsi qu'en Europe. Presque tous ses anciens champions sont restés fidèles à la foi de leur jeunesse : Emerson, Johnson, Marguerite Fuller, Ripley, Lydia Child sont morts, comme ils avaient vécu, en transcendantalistes. Ceux qui survivent, Higginson, Wasson, Samuel Longfellow, Henry Channing, tiennent toujours le même langage qu'il y a quarante ans, avec une conviction et un enthousiasme que n'ont pu refroidir ni l'âge, ni les froissements de la vie, ni les progrès de la science positive. Mais, malgré la vogue momentanée de l'hégélianisme à Concord, de nouvelles recrues ne viennent point prendre dans leurs rangs la place de ceux qui sont allés chercher dans un autre monde la confirmation de leurs espérances.

Des nombreuses congrégations fondées par le mouvement transcendantaliste, il ne restait dernièrement que l'église de Samuel Johnson, à Lynn (Massachusetts) ; encore n'a t-elle dû probablement sa longévité qu'à l'influence personnelle de son ministre. A Boston, les survivants de la ^8^ congrégation se réunissent encore chaque dimanche dans le spacieux édifice érigé par la gratitude publique à la mémoire de Théodore Parker. Mais, dans cette chaire, où le maître dénonçait autrefois la méthode et les doctrines du sensualisme, les Pères de l'Église qu'on

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cite et qu'on commente aujourd'hui se nomment Spencer et Huxley, Dalton et Tyndall, George Lewes et Claude Bernard ^ Il y a là un signe des temps.

C'est, en effet, la théorie de l'évolution, telle que l'a élaborée Herbert Spencer, qui est devenue rapidement la philosophie dominante des Américains. Dès 1875, M. B. F. Underwood constatait qu'elle était adoptée par la majeure partie de la Free Religions Association. Aux États-Unis, toutefois, plus encore qu'en Angleterre, elle a pris la forme métaphysique d'un monisme, étranger sans doute à la vieille querelle des matérialistes et des spiritualistes, mais aussi profondément religieux dans ses conclusions que fidèle dans ses prémisses aux méthodes positives.

Son introduction en Amérique est attribuée au professexir John Fiske, ami personnel d'Herbert Spencer. Sous le nom de « philosophie cosmique », il s'appliqua à développer la synthèse de l'évolutionnisme, en insistant sur la possibilité de combinaisons de matière et de force « aussi supérieures à l'humanité que celle-ci l'est elle-même au cristal et à l'algue », ainsi que sur l'existence d'un Pouvoir indéfinissable, « éternellement et universellement manifesté dans l'univers ». Cette doctrine fit rapidement école et son titre même de cosmisme,^ dû à une rencontre heureuse entre le positivisme de Spencer et Tidéalisme naturaliste du D'^Strauss (seconde manière), semble peut-être appelé à fournir le nom d'un nouveau culte. Déjà adopté ôflSciellement par la congrégation libre de Florence, dans le Massachusetts, il est accepté par M. Potter, le ministre de

1 Jnâeo! du 16 mars 1881 .

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?\ew Bedford et le président de la. Free ReUgious .4ssocation, aussi bien que par le Rév. Minot J. Savage, le prédicateur unitaire le plus avancé de Boston.

M. Potter revient sans cesse sur ce point, que la religion est essentiellement l'expression de nos rapports avec l'univers :

Au point de vue intellectuel, la religion se présente comme l'idée de nos rapports avec l'univers et avec ses forces vitales; au point de vue du sentiment, comme le sens de l'obligation qui découle de ces rapports ; au point de vue pratique, comme l'effort pour satisfaire à cette obligation, c'est-à-dire pour nous conformer aux exigences de nos rapports avec l'univers. Cette formule, qui peut s'appliquer à toutes les religions et à tous les cultes, repose sur des données absolument scientifiques. De quelque façon que le monde se soit formé et développé, nous sommes dans certains rapports avec l'univers et avec ses forces; nous représentons même, parmi tous les êtres connus, le point culminant dans l'évolution de ces forces. De là découle pour nous un sentiment d'obligation qui ne peut être satisfait sinon par la réalisation de nos rapports justes et normaux avec l'ensemble des êtres et des choses dont nous faisons partie ^

C'est un peu la définition de Fichte, qui voyait dans la religion « la synthèse du moi et du non-moi » . Toutefois, M. Pocter entend rester fidèleà l'emploi exclusif des méthodes positives et, s'il consent à voir dans le monde, tel qu'il tombe sous nos sens, la manifestation d'un Pouvoir inconnu et inconnaissable, il se refuse à placer ce Pouvoir en dehors de l'univers lui-même, « avec toutes ses possibilités et toutes ses capacités » .

1 Index du 5 janvier 1882.

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