‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 89 sur 135 · LE RÉV. MINOT J. SAVAGE · texte numérisé non relu

LE RÉV. MINOT J. SAVAGE

D'autre part, il n'hésite pas à investir le Pouvoir en question d'une signification morale, ou plutôt il l'identifie à la loi morale elle-même. «La science moderne, dit-il, a eu beau établir que les idées morales sont dues aux réactions du milieu dans lequel l'organisme humain s'est développé ; puisque l'homme, produit de l'univers, connaît la moralité et le devoir, il faut bien que ceux-ci se trouvent dans l'univers. »

On conçoit que le cosmos ainsi compris puisse devenir l'objet d'un véritable culte, et il y aurait mauvaise grâce à chicaner M. Potter lorsque, interrogé sur la nature de ses croyances, il les résume en ces mots : « Foi et confiance dans l'univers [Belicf and trust in the universé). Voilà la pierre angulaire de notre foi. Et s'il faut un nom nouveau pour une religion nouvelle, pourquoi pas celui de cosmisme ^? »

De son côté, le Rév. Minot J. Savage, ministre d'une des congrégations unitaires les plus importantes de Boston, s'est fait depuis nombre d'années l'infatigable apôtre du cosmisme, aussi bien dans sa chaire que dans plusieurs ouvrages écrits avec talent^; et les membres de l'Association religieuse libre qui l'ont eatendu, dans leur session de 1881, discourir sur l'état de la morale contemporaine, ont assisté au bizarre spectacle de ce ministre chrétien soutenant, contre un prétendu athée, M. Félix Adler, que la morale a pour

1 V. l'Index du 30 juin 1881. — Aux yeux de M. Hinckley, ministre de la Free 1-ieligious Congrégation de Florence et secrétaire actuel de l'Association religieuse libre, le nouveau Dieu, c'est « le pouvoir inconnu et universel agissant par et dans toute chose avec une intelligence et un amour plus qu'humains ». (Assemblée générale de la Free Religious Association, séance du 27 mai 1881.)

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fondement l'utilité sociale et pour origine les expériences accumulées de la race, transmises par l'hérédité. A vrai dire, si M. Savage rejette toute idée d'une morale absolue et transcendante, il n'en admet pas moins que, parmi les variations humaines sur les règles de conduite, le principe d'une distinction entre le bien et le mal, ainsi que le sentiment de l'obligation morale, constituent « quelque chose de constant et d'immuable, comme un rocher au milieu des vagues ».

Dans son ouvrage sur la Religion de l'évolution, M. Savage commence par établir que les progrès de la science ont porté le coup de grâce à presque toutes les conceptions de la théologie traditionnelle ^ C'est la théorie de l'évolution qui règne désormais en souveraine dans la philosophie comme daïis la science. L'auteur n'hésite pas à afiSrmer que la merveilleuse hypothèse d'Herbert Spencer rend compte de presque tous les faits connus, sans être contredite par aucun, et il va jusqu'à la qualifier de « la plus grande œuvre qu'ait accomplie l'intelligence humaine » .

Mais si cette philosophie est le dernier mot de la science, que laisse-t-elle subsister de la religion? M. Savage examine successivement les modifications que l'admission du principe évolutionniste entraîne dans les idées reçues de la théologie chrétienne et de la métaphysique en général. Or, si cette mé.hode tend à détruire les traditions bibliques sur l'origine de

1 The Religion of Evolution. (Boston, Lockwood, 1876.) — V. aussi ses autres ouvrages : The Morals of Evolution. (Boston, EUis, 1880.) — Belief in Goi. (Boston, Ellis, 1881.) —^Beliefs dboiit Man. (Boston, Ellis, 1882.)

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l'univers et sur l'apparition de l'homme, — la notion anthropomorphique de la divinité, — la croyance au diable, — la possibilité des miracles, — la foi dans une révélation spéciale, — la conception populaire du ciel et de l'enfer; — d'autre part, elle laisse debout, et même elle assied sur des fondements plus solides, nos sentiments de confiance et de révérence vis-à-vis d'un pouvoir mystérieux qui échappe à toute définition, mais qui se découvre dans tous les phénomènes, — la conscience d'une communion étroite entre tons les membres de l'humanité et même entre tous les êtres de l'univers, — l'espoir d'une vie future et la nécessité d'une complète soumission à la loi morale. Par cela seul qu'elle exclut le caprice et l'arbitraire, la philosophie de l'évolution permet de concilier le principe de l'amour avec le règne universel de la loi dans le fonctionnement de l'univers. Elle est également l'unique doctrine qui résolve d'une façon satisfaisante le problème du mal. Le mal n'est qu'un défaut d'adaptation [a maladjustmeti t) aux conditions du milieu physique, intellectuel ou moral, c'est-à-dire aux lois de l'ordre cosmique. On peut dès lors pré'endre que le mal est une condition essentielle du progrès, soit que, dans la nature, il se résume par la disparition des plus faibles au profit des mieux conditionnés, soit que, chez l'homme, il se présente comme le correctif de l'ignorance et de l'inconduite. La souJBPrance est pour l'homme « un poteau indicateur du danger placé aux croisements et aux détours des chemins de la vie » ; c'est Dieu disant à l'individu : « Éloigiie-toi, ou : Perfectionne-toi. »

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Que devient cependant le christianisme dans cette religion scientifique? M. Savage fait observer que la religion elle-même se trouve soumise aux lois de l'évolution, comme toutes les manifestations de notre activité intellectuelle et morale. Dès lors, le christianisme a beau être le dernier et le plus complet des systèmes religieux : puisqu'il est un produit de l'évolution, il sera dépassé par l'évolution. Mais celle-ci n'élimine que les formes surannées et les ex croissances parasites; elle respecte ce qu'elle rencontre de permanent et d'universel. Si la cosmogonie, les dogmes, les rituels et les organisations ecclésiastiques du christianisme sont condamnés à disparaître, il en est autrement des préceptes par lesquels Jésus a identifié la religion avec la morale et l'Etre suprême avec la vie universelle. Or, si ces vérités représentent l'essence du christianisme, quiconque les accepte a le droit de conserver le titre de chrétien, et sur ce point la philosophie de l'évolution n'a fait qi:e reprendre la tradition du Christ, resté incompris même de ses premiers disciples.

Dans un sermon prononcé devant sa congrégation, en 1880 \ M. Savage tient ce langage plus affirmatif encore :

Toutes les religions peuvent se ranger sous trois catégories : le culte des manifestations détachées de l'univers, le culte de l'idéal humain, enfin une troisième forme qu'on peut appeler scientifique ou cosmique. Cette dernière assigne pour objet à notre admiration, à notre révérence, à notre adoration, l'univers considéré comme un tout, l'unité, le mystère, le prodige, le pouvoir de ce grand Être de qui nous dépendons.

1 V. son ouvrage, The Moi^als of Evolution, ç. 187.

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Je crois que la religion de l'avenir sera une combinaison de ces trois éléments; elle s'assimilera les tendances artistiques du paganisme, l'idéal moral du christianisme, ainsi que cette conception plus large qui renferme les deux autres : le culte cosmique de l'univers.

Il convient d'ajouter que la théorie de l'évolution n'est pas seulement admise par des cosmiens et par des unitaires, qui en font désormais l'essence de leur religion, mais qu'elle a encore conquis de haute main des chaires plus ou moins orthodoxes, où tantôt on s'efforce de l'accommoder aux exigences de la révélation et tantôt on reconnaît loyalement son incompatibilité avec la foi au caractère infaillible des textes bibliques. Parmi les ministres qui n'ont pas hésité à l'accepter avec ce dernier corollaire, on peut citer en première ligne, parmi les épiscopaux, le Rév. Heber Newton, de New-York, et parmi les congrégation alistes, le Rév. H. Ward Beecher, dont je me suis déjà occupé. Celui-ci n'hésite pas à proclamer que « admettre la vérité de l'Évolution, c'est renoncer à la théologie régnante ^ » .

Il se manifeste ici un phénomène caractéristique de l'esprit américain, qui, lorsqu'il s'assimile une philosophie du vieux monde, la transforme aussitôt en rel'gion, comme on l'a déjà vu à propos de l'idéalisme allemaiid. Le génie religieux consiste précisément

1 V. l'article de M. H. Ward Beecher dans la North American Review d'août 1882. M. Beecher, qui assistait, avec plusieurs autres ministres protestants, au banquet offert, le 9 novembre 1882, à Herbert Spencer par des habitants de New- York, a profité de Foccasion pour porter à l'illustre philosophe un toast où il a constaté, une fois de plus, l'impossibilité de concilier Spencer avec Calvin, sans dissimuler que, dans cette alternative, il préférait siiivre le premier.

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dans la faculté de percevoir sous un angle spécial les théories philosophiques ou scientiGques, en apparence les plus réfractaires à toute construction métaphysique. C'est ce procédé de spiritualisation que M. 0. B. Frofhingham décrivait de la sorte en ouvrant la troisième session de la Free Religions Association : « Vogt et Buchner professent le matérialisme ; ils démontrent l'intelligence. Huxley nous parle de protoplasme; il nous frappe d'étonnement en présence de la pensée. Moleschott nous dit que la lumière est la source de la vie ; il amène nos fronts à s'incliner devant la Lumière incréée. » — « Le sentiment religieux, disait également M. W. C. Gannett en 1875, devient plus profond avec les progrès de la science; car celle-ci ne fait qu'accroître le sens du mystère qui est au fond de la religion... Remerciez la science non seulement pour le connu, mais encore pour l'inconnu, pour la vision d'un au delà, que partout elle nous suggère. Et cette vision n'est pas seulement dans les hauteurs et dans les profondeurs; elle se retrouve jusque dans les choses les plus voisines et les plus familières. Comme la vie divine se rapproche ainsi de nous ! Les moindres divisions de l'espace et du temps nous révèlent partout la présence de celui qui est la Loi, la Justice et l'Amour ^ »

On peut dire que c'est là du pur mysticisme.

Mais les préoccupations que révèle ce langage n'en tiennent pas moins une part considérable dans les travaux actuels de ce qu'on peut nommer le

1 Proceedings at the eighth Annual Meeting ofthe Free Religions Association. Boston, 1875, p. 20 efsuiv.

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