‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 2 sur 135 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

UKKAIRIE EUBOPÉENHE C. MÏÏQUARDT NERZBACH ET FALE, ÉDREURS

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gMILE DE É'aVELEYE,

OUI, AU ?OKT DE LA LUTTE POUR LB PROGRÈS DE L'BSPRIT HUMAIN, n'a JAHAIH SÉPARE l'uNB DE l'aUTRE LA LIBERTÉ

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INTRODUCTION

Ëtranger à toule Église, mais en communion d'idée et de sentiment avec quiconque, soit à l'intérieur, soit en dehors des organisations ecclésiastiques, cherche à rapprocher la religion de la raison, je me suis attaché depuis plusieurs années à suivre les diverses tentatives faifes chez les Anglais, les Américains et les Hindous pour résoudre ce que M . John Tyndall nomme « le problème par excellence des temps modernes ». C'est le résultat de ces recherches que j'ofire ici au public.

J'aurais voulu étendre mon travail à tous les pays oïl l'on se préoccupe également d'assurer des satisfactions rationnelles au sentiment religieux. Mais, devant les proportions d'une pareille entreprise, j'ai cru prudent de me restreindre aux peuples que des circonstances spéciales m'ont permis d'observer de plus près. Il y a, du reste, un intérêt par-

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\1H INTRODUCTIOf.

ticulier à dMudier le conflit de la foi et de la science chez ces Anglo-SaxoQS qui, aux deux côtés de l'Atlantique, passent pour la race à la fois la plus religieuse et la plus pratique du monde moderne .

Ceux qui liront ce livre jusqu'au bout comprendront que j'ai pu, sa.ns rompre l'unité du sujet, joindre à ce tableau du progrès religieux en Angleterre el aux États-Unis un exposé de la réforme poursuivie dans l'Inde par les différentes écoles du brahmaïsme. il s'agit, en effet, d'un mouvement d'émancipation qui, tout en gardant son originalité vis-à-vis des influences européennes, n'en représente pas moins l'aclion indirecte de la culture anglosaxonne surl'esprit de la vieillephilosophie hindoue.

Cet ouvrage n'est pas un livre de propagande. Je n'ai ni l'arrière-pensée de recruter des adhérents à l*un ou à l'autre des systèmes que je compte exposer, ni la prétention d'offrir à mon tour une solution nouvelle. Mon seul but est de fournir quelques matériaux à l'histoire du Rationalisme religieux dans la seconde partie du Xix^ siècle. Aussi me suis-je surtout appliqué à rassembler des faits et à résumer des documents, en maintenant mes appréciations sur le terrain de la critique générale.

le dois môme ajouter que je serais fort embarrassé

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INTRODUCTION

s'il me fallait d'emblée prendre parti entre les points de vue religieux qu'on trouvera reproduits dans cette étude. A mesure que j'ai observé sur place le fonctionnement de ces différents systèmes, que je me suis trouvé en rapport avec leurs principaux représentants, ou que j'ai pu les approfondir dans les œuvres de leurs interprètes les plus autorisés, ils m'ont frappé bien plus par la communauté de leur principe que par la divergence de leurs formes.

Pourquoi ne l'avouerais-je pas, dussent ceux qui ne me comprendront point me taxer soit d'indifférentisme, soit de versatilité? Il s'en faut de peu que je ne me sois senti tour à tour unitaire en Angleterre avec M. Martineau et aux États-Unis avec M. Savage, — théiste à Londres avec M. Voysey, — transcendantaliste à Boston avec Théodore Parker, — cosmien à New-Bedford avec M. Potter et humanitaire à New- York avec M. Adler, — voire brahmaïste à Calcutta avec les principaux représentants du Brahma Samâj. En tout cas, je puis dire que, si j'étais né dans une de ces communions, je n'en serais, sans aucun doute, jamais sorti, parce que je n'y aurais trouvé aucune entrave à mon développement intellectuel et moral.

Il m'est donc permis de dire avec Montaigne : « C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. » Mais je

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INTRODUCTION

dois ajouter que c'est aussi une œuvre de prédilection. Quand on est étroitement môle dans son pays à la lutte des factions politiques, il y a une certaine jouissance à se transporter dans une atmosphère plus calme et plus traîne, où l'on puisse s'exprimer sans les arrière-pensées ni les partis-prig des polémiques électorales et parlementaires Tous les écrivains qui ont embrassé de liaut les péripéties du duel entre l'esprit moderne et l'orthodoxie romaine, — MM. Renan, Renouvier, de Laveleye, Castelar, Mariano, etc;, — ont fait ressortir les inconvénients, voire les périls qui accompagnent, en matière de religion, toute tentative de détruire sans remplacer. Cette considération, toute grave qu'elle est, ne pourrait m'arrêler, aussi longtemps qu'il s'agit de défendre, contre les prétentions d'une Église quelconque, les conditions essentielles de notre civilisation, l'indépendance du jugement individuel, les droits de la science ou l'exercice des libertés publiques. Mais, si résolu que je sois à persévérer dans cette voie jusqu'au bout, je ne puis, en présence des déceptions et des embarras qu'elle nous réserve, retenir un regard d'envie à l'adresse des peuples, plus fortunés, où des tentatives de reconstruction religieuse marchent de pair avec les progrès de la démolition dogmatique. Aussi puis-je dire que, tout en

INTBODDCTIOM. II

m'efforçant d'imprimer à ce Iravail un caractère impartial et impersonnel, j'y ai mis une grande part de moi-môme, peut-être la meilleure.

M. Gladstone a un jour esquissé une carte des courants religieux qui se disputent le monde contemporain'. Il partageait les esprits en deux catégories, suivant qu'ils admettaient ou non le gouvernement moral de la Providence el les rémunérations de la vie future. Dans le premier de ces groupes prenaient place les partisans de l'infaillibilité papale, les chrétiens qui attribuent à leur Ëglise une institution divine (épiscopaux, vieux catholiques, chrétiens orientaux), les diverses sectes évangéliques, les universalistes, les unitaires, enfin la plupart des théistes. Dans la seconde classe — qualifiée d'école négative — se trouvaient les sceptiques, les athées, les agnostiques, les néo-païens (revived paganism], les sécularistes, les panthéistes et les positivistes.

Cette classification se justifie parfaitement lorsqu'on reste, comme M. Gladstone, à un point de vue philosophique déterminé. Mais, sur le terrain plus général où je me suis placé, ce qui importe, ce n'est pas tant la nature des idées religieuses, c'est

> The Counes ofReligious Tlioughl, by tha Right Hod. W. B. Ol.aiietOXt, dauB la Contemporary Reeiew de Juin 187S.

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Xn IHTRODtCTlON.

plutôt leur flexibilité, c'est-à-dire le degré où les individus et les Églises admettent, en matière de croyances, les droits de la libre recherche. J'ai donc pensé que la meilleure méthode était de décrire successivement l'étatdes diverses communions ou écoles religieuses, en les rangeant, autant que possible, dans l'ordre de la déeroissance dogmatique. D'un autre côté, puisque mon but est moins d'esquisser le tableau d'une société religieuse que de retracer le cours de son évolution, j'ai également jugé inutile de m'appesanlir sur certains faits, — tels que les excentricités de certaines sectes américaines, les pratiques des Armées du Salut, etc., — qui, à maintes reprises, ont occupé l'attention publique, mais qui m'ont paru marquer soit une marche en arrière, soit une déviation de la direction générale dans le mouvement des esprits.

J'ai cru nécessaire de commencer la première partie de ce volume par un aperçu des progrès que le libre-examen a réalisés chez les Anglais, depuis le règne d'Henry VII! : en y voyant comment le présent est sorti du passé, on sera mieux à même de pressentir comment l'avenir sortira du présent.

Il ne m'a pas paru moins indispensable de consacrer un chapitre spécial à montrer l'influence

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INTRODUCTION. XIII

exercée sur le sentiment religieux par la philosophie scientifique qui tend partout à prévaloir dans les régions supérieures de la pensée moderne. On y verra que le conflit actuel entre la religion et la raison n'est pas confiné aux peuples de notre continent. Mais on y verra aussi comment les esprits anglo-saxons se sont attachés à le résoudre sans sacrifier les droits respectifs des deux parties en cause.

Les chapitres suivants exposent le mouvement des idées parmi les différentes dénominalions de la Grande-Bretagne, depuis l'Ëglise anghcane jusqu'au positivisme orthodoxe et même au cuite rudimentaire des sécularistes, en passant par les sectes évangéliques, les unitaires, les théistes purs et d'autres communions rationalistes.

La seconde partie est principalement consacrée aux États-Unis. J'expose comment le mouvement unitaire y est sorti de l'ancienne orthodoxie puritaine par une évolution graduelle, non moins que logique, et comment, après avoir traversé l'étape de l'idéalisme trânscendantal, ce mouvement a engendré de nombreuses organisations qui se tiennent sur les limites du théisme pur ou même de Vagnostidsme, les unes réalisant en quelque sorte le type d'une Église humanitaire sansentraves dogmatiques,

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IHTBODUCTIOH.

les autres se rattachant plus ou moins directement à la récente philosophie de l'évolution .

La troisième partie a pour objet de montrer comment le contact de la culture européenne a produit dans rinde, d'une part, la désorganisation des vieux polythéismes, d'autre part, la formation d'un théisme éclectique, dû à la synthèse des progrès religieux accomplis chez les deux races. Mais j'y fais voir, en môme temps, comment le mysticisme, toujours latent au fond du caractère indigène, risque sans cesse de paralyser les tentatives de lancer l'esprit hindou dans les voies plus sobres de la religiosité européenne. J'examine également quels pourraient bien être dans l'avenir les effets généraux de ces actions et de ces réactions religieuses entre les deux principales branches de la grande famille Aryenne.

Enfin, ma conclusion résume ce que la critique moderne a laissé debout des anciennes croyances et recherche à quelles constructions religieuses ces pierres d'attenté pourraient encore servir dans la société future '.

> PtnHieurs chapitres de cet ouvrage ont paru, à divers istervallea, BOUS forme d'articles, dans la Revue des Deux Mondes. Mala on comprendra que je n'aie pu lesréunirdanHuntravaild'ensembleaaDsies avoir considérablement remaniâe pour les mettre au courant des modifloationi iaceseantea parmi isa facteurs da l'évolntion religieuse. Lea parties relatives à l'Angleterre et à l'Inde ont été, pour ainsi dire, complètement écritsH A nouveau.

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INTRODUCTION. XT

Si de nos jours on considère souvent le sentiment religieux comme incapable de floraisons nouvelles et même voué à une disparition plus ou moins prochaine, c'est qu'on tient pour fondamental et dé6nitif le conflit actuel de la foi et du libre-examen. La religion, dit-on, présuppose le surnaturel, que la raison exclut. Mais il s'agit de s'entendre sur les mots. Si par surnaturel on veut dire l'antinaturel, la violation de l'ordre qui se révèle dans la nature, le miracle, en un mol, j'admettrai volontiers que cette notion soit désormais inconciliable avec tout système de philosophie rationnelle. Mais, si par là on veut simplement désigner le supra-sensible, le trans-naturel, ou, pour mieux dire, le trans-ralionnel, il n'y a rien dans la science qui puisse le proscrire. Littré lui-même, parlant au nom de la philosophie positive, déclare parfaitement licite, à qui s'y sent disposé, de se transporter dans le K trans-rationalisme », pour s'y former, sur l'origine et la fm des choses, les idées qui lui sourient le plus, et Herbert Spencer n'hésite pas à proclamer, comme donnée suprême de la science, aussi bien que de la religion, la conception d'un Pouvoir omniprésent qui dépasse les limites de la connaissance '.

1 LiTTRli, TranirationatiiTM (dann la Reoiie positive de janTier 1880),— H. Spbncbb, Fint PrincipUa, chap. V.

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INTRODKCTIOU.

Pour établir que la raison et la religion ne sont pas nécessairement en antagonisme, il suffira de rappeler que leur action s'exerce dans des sphères différentes de l'activité humaine. La philosophie, travaillant sur les matériaux fournis par l'observation, formule la conception de l'univers. Cette conception, le sentiment religieux s'en empare pour la dramatiser, la colorer, l'idéaliser; il y cherche le symbole de l'inconnu qui reste au fond de toute synthèse philosophique; il y projette un élément humain qui nous renvoie l'écho de nos aspirations vers l'infini et l'absolu. Sans doute, le jour où cette traduction religieuse de la cosmogonie dominante cesse de correspondre à l'élat des sciences qui ont graduellement adopté des vues nouvelles, un conflit ne peut manquer de surgir entre le libre-examen et ce qui parait être le sentiment religieux. Cependant, au fond, l'hostilité existe simplement entre deux conceptions scientiSques dont la plus ancienne, dépassée par le progrès des connaissances, n'a pas encore été rejetée par la rell* gion. Or, cette élimination n'est qu'une question de temps : l'expérience du passé nous enseigne qu'après une période plus ou moins longue d'oscillations et de tâtonnements, le sentiment religieux 6nit toujours par se débarrasser de ses formes décrépites, pour se

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INTBODUCTrOM. XVII

reporter sur une explication de l'univers plus conforme aux données de la science et aux aspirations de la société contemporaine.

Il se peut, sans doute, que l'élément dogmatique doive remplir dans la religion un rôle de plus en plus restreint.On voit s'accentuer, surtout parmi les Églises protestantes, une tendance à placer l'accent religieux, non plus sur telle ou telle profession do foi, mais sur l'obéissance à ce que le célèbre critique anglais, M. Mathew Arnold, a un jour nommé « le Pouvoir autre que nous, qui travaille pour le Bien ». {a Power, not ourselves, that makes for righteousness). Quand Dieu est ainsi ramené à un idéal objectif, dont l'ordre moral et l'ordre physique sont la manifestation permanente, notre devoir devient, en premier lieu, la recherche des lois par lesquelles la Divinité révèle son action, — ce qui rentre dans les attributs de la raison; — en second lieu, l'adaptation de notre conduite à ces lois, — et c'est ici que la religion conserve incontestablement une grande mission dans le développement de l'humanité.

Dira-t-on que c'est confondre la religion avec la morale? La morale ne s'adresse qu'à l'intelligence; elle est insuffisamment armée, ainsi que l'avait si bien compris Auguste Comte, pour lutter contre les passions et les convoitises dans le domaine du sen-

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XVIU IMTBODUCTION.

timentet de l'imagination. L'éthique, la philosophie^ la sociologie, de quelque nom qu'on décore l'application de notre entendement à la découverte des lois de notre destinée individuelle et des conditions de notre existence collective, peuvent nous révéler les exigences pratiques du devoir; mais ce devoir, la religion nous le fait vivre, c'est à-dire réaliser dans toute sa plénitude.

M. von Hartmann a écrit que la religion était la conception populaire de l'idéal. C'est la conception vivante qu'il aurait d6 dire, car, à ce point de vue,il n'est aucun esprit qui n'ait besoin de religion, et, ainsi compris, le sentiment religieux n'est pas seulement rationnel, il est encore aussi indestructible que la raison elle-même.

J'ajouterai que l'essentiel, pour la paix des consciences et pour le progrès des idées, c'est moins d'attirer les Églises au rationalisme qu'au libéralisme, moins de leur imposer des professions de foi scientifiques que de les amener à reconnaître les droits absolus du libre-examen et à proclamer la possibilité constante du progrès religieux.

11 est indéniable que nous traversons en ce momentune période aiguë de crise religieuse. Si nous ne voulons en aggraver la violence et en prolonger la dnrée, il est urgent de dépouiller tout préjugé et

toute intolérance, tant à l'égard des croyances existantes qu'à l'égard des tentatives pour les remplacer. Mais cette disposition d'esprit ne nous est pas seulement commandée par les nécessités de la transition actuelle, elle nous apparaît encore comme la conclusion de tout le mouvement philosophique contemporain : Chaque jour se fortifie la conviction, — d'un côté que notre intelligence ne peut saisir la Réalité suprême, sinon à travers des symboles imparfaits, — de l'autre, que toutes les religions sont le prodoit de causes naturelles, renferment, à côlé d'inévitables erreurs, un élément de vérité, et restent soumises à la loi du progrès.

C'est ce qu'avait déjà entrevu, au ii" siècle de notre ère, le philosophe platonicien, Maxime de Tyr, quand il caractérisait tous les cultes comme des efforts impuissants vers un idéal unique.

C'est ce qu'a remis en pleine lumière une des sciences les plus récentes en même temps que les plus avancées du siècle,— Ihistoire des religions.

Je croirais n'avoir pas fait un travail inutile, si le présent ouvrage n'avait d'autre résultat que de confirmer cette double thèse, inséparable de toute critique impartiale, sympathique et féconde.

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PKEMIÈRE PARTIE.

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