CUIPELLE DE SAINT-PAULS ROAD
nettement circonscrites, et l'on n'en sort qu'au prix d'un brusque et souvent pénible déchirement, pour atteindre du coup aux dernières limites de l'incrédulité ou tout au moins de l'indifférence religieuse; mais, dans le protestantisme, les Églises d'aujourd'hui, malgré les bornes dogmatiques où on essaye parfois d'enfermer les variations de leurs doctrines, ne sont plus que des points de repère destinés à marquer les étapes de la pensée religieuse dans son évolution vers un idéal plus lai^e et plus libre. De là pour chacun la possibilité de s'arrêter aux points précis de cette évolution qui correspondent à son propre degré de culture intellectuelle et morale.
J'ai assisté à deux offices dans la chapelle de Saint- Paut'sroad. Le culte y était exactement conduit de la même façon qu'à l'autre chapelle de M. Conway, sauf l'absence d'orgue et, par auile, la suppression de l'antienne. Le chant sans accompagnement m'y parut moins remarquable, mais, en revanche, la congrégatiou entière entonnait à haute voix les versets de l'hymne. Chaque fois je m'y trouvai devant une assistance de deux cents à deux cent cinquante personnes qui, d'après leur mise, me parurent recrutées dans des rangs moins élevés qu'à South Place Chapel, quoique appartenant encore à la classe moyenne. D'autre part, elles me semblèrent participer à la cérémonie avec plus d'intérêt et de ferveur. Presque toutes avaient leur rituel en main et personne ne restait assis pendant la récitation des hymnes.
Je dois ajouter toutefois que la congrégation de Saint-Paul's road est aujoua'd'hui dispersée, la cha-
jM,Googlc
pelle même a disparu . Il est probable qu'après avoir été vendue et démontée, la petite église de fer aura été reconstruite ailleurs, et peut-être sert-elle aujourd'hui à quelque régiment du « général » Booth qui y exécute ses opérations contre l'armée de Satan.
M. Moncure Conway pose en fait qu'un instinct nous contraint de rendre hommage au principe supérieur généralement compris dans la notion de Dieu; mais il pense, en même temps, qu'on ne doit pas serrer cette notion de trop près, par crainte de l'enfermer dans quelque formule demain peut-être en désaccord avec les nouvelles constatations de la science. Pour lui, Dieu se confond avec l'idéal humain. Cet idéal, les hommes ne sont que trop portés à le projeter au dehors, à lui donner une existence concrète, à le revêtir d'attributs qui se transforment en dogmes. Or, si précieuse qu'une doctrine puisse être à l'état de conviction individuelle, elle n'est pas plutôt enfermée dans un dogme qu'elle cesse d'être vraie et féconde, — fût-ce même la croyance à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme : « Si l'idée de Dieu a de la valeur, — dit-il dans un de ses sermons imprimés, le Puits de Jacob, — c'est comme suprême expression de la pensée individuelle. Si l'immortalité de l'âme est une noble idée, c'est comme couronnement de la vie de l'esprit. Prescrivez-les, dictez-les, imposez-les par menace ou par séduction : si épurées que puissent être ces idées, elles deviennent de vaines phrases, des traditions sans vie, legs d'antiques sj^tèmes qui obstruent non seulement les sources de
jM,Godglc
L HËGËLIANISHE DE H. CONWAY 15i
la vie spirituelle, mais encore lea avenues du développement intellectuel loi-même' ».
C'est dans un sermon prononcé, par M. M. Conway, en mai 1880, sur la Religion de l'Humanité, que j'ai trouvé l'exposé peut-être le plus complet de son syslème religieux, où l'on reconnaît sans peine la tradition hégélienne. Il y fait observer que toute l'histoire peut se résumer dans la lutte de l'humanité contre la nature extérieure; mais que nos sentiments ont toujours été du côté de notre adversaire. Après avoir transformé en dieux les forces de la nature, nous leur avons assigné pour royaume tout ce qui échappait à notre propre contrôle, si bien que le vrai domaine de l'humanité s'est toujours trouvé en opposition et en conflit avec celui de la nature. Plus tard, les divinités qui personnifiaient les forces inorganiques ont fait place à des dogmes abstraits, mais ces dogmes euxmêmes u'ont fait que traduire dans le langage de la théologie les réactions brutales des forces naturelles abandonnées à elles-mêmes. N'est-ce pas un grand malheur de voir ainsi les hommes offrir leur culte à ce que la vraie religion leur ordonne de combattre et d'asservir? « Nous pouvons difficilement nous imaginer quel secours ce serait pour l'humanité si toute la dévotion et toutes les ressources gaspillées sur ces divinités et ces dogmes étaient consacrées à aider et à inspirer l'homme dans son immense tâche d'humaniser le monde*. » Il est donc grand temps de reporter notre Vénération et notre culte sur ces forces morales et
' lacofi's Well, I8SS, page 36.
» What is theReligion ofBitmanity, p. 19.
jM,Googlc
intellectuelles qui nous aident à combattre les forces aveugles et qui constituent dans leur ensemble l'essence de l'humanité.
S'ensuit-il qu'il n'existe ni Dieu de la nature, ni Dieu dans la nature, qu'il n'y ait, au-dessus ou eu dehors de nous, aucun Pouvoir qui tende à réaliser le Bien ? La religion de l'humanité répond : « Oui, il y a un Dieu de la nature, un Dieu qui gouverne la nature; mais ce divin régulateur ne peut se découvrir que dans l'esprit de l'individu. L'univers reste sourd à l'appel des hommes; c'est seulement che? leurs semblables qu'ils trouvent aide el sympathie. Il n'en est pas moins vrai que nous sommes nous-mêmes sortis de la nature; c'est à elle que nous devons les hommes dont les qualités, les vertus, les affections nous guident, nous soutien nent et nous consolent. Issus de la nature, ces hommes nous la montrent tendant à réaliser ellemême l'idéal humain, et l'humanité devient ainsi l'oi^anisation que la nature a créée pour sa propre délivrance du désordre et du mal. »
Il n'est malheuieusement pas possible de traduire les discours de M. Moncure Conway sans leur faire perdre l'originalité d'expression et l'intensité de coloris qui les rendent fort remarquables dans leur genre. Cette surabondance d'images et cette chaleur de sentiment qui, aux yeux du lecteur français, sembleraient parfois friser l'emphase, ne font que mieux ressortir, dans la langue de l'auteur, la simplicité et la clarté d'une concepïion qui emprunte une nouvelle force à la richesse du style. J'ajouterai que, comme oratîur, M. Conway, sans viser à l'éloquence, pos-
i-,Googlc