CHAPITRE VI
Le comtisme et le sécnlariBme.
Sjslëme philosopbigne et religieux d'Auguste Comte, — Le culte du Oraad-Ëtre Hninanitâ. — Organiefition du sacerdoce pdaitiviete. — Calendrier nouveau. — Le comtïEme en Angleterre. — M. Richard Congréve et la liturgie positiviste de Chapel street. — Srission de 1878. — Le docteur Beealy, le professeur Bridgps, M. Frédéric Harriaou et le culte de l'Humanité à Fleur de Lis- Court. — La Lotidon Poaitivist Society. — Foi sincère et discipline mentale des comfisiea. — Mot de M. Buïley à propos du comtisme. — Tentative pour unifier, dans une mâme conception religieuse, le Orand-Ètre d'Auguste Comte avec riuconnaisaable d'Herbert Spencer. — Une religion qui proscrit le aenliment religieux. — SigniUcalion du aécalurisme. — Son ignorance ToulDe du supra-sensible. — Caractère utilitaire de sa morale — Le National Secuîar Societ;/ et les campagnes de M. Bradiaugh — Scission de M.O.-J.Holyoake et fondation de ]a Sritish Secular Union . - Asaodallona pour le libre emploi du dimanche — Liturgie laïque, aveo préface de M. Bradiaugh, — Le culte séculariate, hommage à la religiosité de l'Angleterre, — Conclusions que suggèrent les oscillations de Ift société anglaise entre la foi et le scepticisme. — Épuration croissante du sentiment religieux et émancipation graduelle de la pensée.
Le lecteur suppose peut-être qu'avec la congrégation de M. MoocureConway nous avonsatteint les extrêmes limites de la religion organisée et que, au delà, il n'y a plus possibilité de culte, puisqu'il n'y a plus possibilité de Dieu. Cependant si, par religion, il faut entendre une théorie de la vie basée sur le sentiment de notre dépendance envers un Être supérieur, ce mot peut certainement s'appl'qner au culte de
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l'Humanité, tel qu'il a été établi en Angleterre par le comtisme ou, pour parier plus exactement, par cette fraction du positivisme qui est restée fidèle aux enseignements religieux comme aux doctrines philosophiques d'Auguste Comte.
Comte pensait que la religion — « le mieux composé peut-être des termes humains » — était seule capable de faire prévaloir , chez les individus , l'altruisme sur l'égoïsme, c'est-à-dire la sociabilité sur l'intérêt personnel. Toutefois, pour remplir cette mission, il fallait que la religion devînt indépendante, non seulement de toute croyance surnaturelle, mais encore de toute idée théologiqiie, qu'elle fût simplement considérée comme « l'état d'unité spirituelle résultant de la convergence de toutes nos pensées et de toutes nos actions vers le service de l'Humanité ' ».
Toute religion, faisait-il observer, renferme trois parties essentielles : le dogme, qui s'adresse à laraison; le culte, qui fait appel au sentiment, et le régime, qui règle l'activité de l'individu. Le dogme, dans la religion de l'Humanité, ce sera la philosophie positive, c'esl-à-dire la science considérée comme l'étude des lois, à l'exclusion des causes premières et finales. Quant au culte ou sociolâtrie, il se composera d'hommages rendus au Grand-Être Humanité, c'est-à-dire à a l'ensemble des êtres humains présents, passés et futurs » — abstraction faite des êlres parasites « qui n'ont pas coopéré utilement à l'œuvre commune »,
1 Le système religieux de Comte est exposa dans son Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la religion de VHumanité (Paris, 1851-1854, < vol. in-g°), ainsi que dans sou Catéchisme posîHvitte ou Sommaire exposition de la religion universelle (Paria, 1852, 1 vol.).
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et, d'autre part, en y ajoutant les animaux utiles, tes « dignes auxiliaires animaux ». Enfin, le régime devra comprendre un ensemble de prescriptions hygiéniques, morales, sociales et politiques où le fondateur du positivisme semble avoir entassé pêlemêle des idées empruntées à tous les systèmes socialistes de l'époque, avec une tendance extrême à la réglementation — le tout cimenté, d'un côté, par le seutiment du devoir envers l'humanité, de l'autre, par l'autorité absolue du sacerdoce positiviste.
Le culte aura trois formes : intime, domestique, public. Le culte intime se rend aux personnes qui nous tiennent par les liens du sang et de l'afièction. Il consiste en trois prières quotidiennes, « au lever, au milieu des occupations théoriques ou pratiques, enfin à l'approche du sommeil ». Les deux premières se font « à l'autel domestique, institué d'après nos meilleurs souvenirs et dans l'attitude de la vénération » ; la dernière doit s'accomplir au lit et se prolonger, autant que possible, jusqu'à l'invasion du sommeil, « afin de mieux assurer le calme cérébral, quand nous sommes le moins garantis contre les tendances vicieuses ». A la prière peut s'ajouter l'usage de différents accessoires « empruntés aux trésors esthétiques de l'humanité », tels que des chants, des dessins, etc.
Le culte domestique consiste en neuf « sacrements sociaux » ; 1° la présentation, où l'on donne à l'enfant le nom d'un patron « théorique a et le nom d'un patron* « pratique » ; il choisira lui-même plus lard son patron « artistique »; 2° l'initiationj, à quatorze
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ans; 3" l'admission, à vingt et un ans; 4* la destination, ou choix définitif d'une profession, à vingt-huit ans; 5" le mariage, k partir de vingt-neuf ans pour les hommes et de vingt et un pour les femmes; les veufs ni les veuves ne peuvent se remarier; 6" la ma^ turité, à quaranle-deux ans; « âge du complet développement cérébral »;'7° la retraite, à soixante-trois ans ; 8" la transformation, sorte d'extrême-onction où « le sacerdoce, mêlant les regrets de la société aux larmes de la famille, apprécie dignement l'ensemble de l'existence qui s'achève »; 9° l'incorporation, lorsque, sept années après la mort, on a procédé au jugement du défunt, d'après l'usage de l'antique Egypte. Selon la sentence, on jettera ses restes au coin des réprouvés, avec les cadavres des suppliciés, des suicidés et des duellistes, ou bien on les transportera « dans un bois sacré », où l'on mettra sur le tombeau une simple inscription, avec un buste ou une statue, « suivant le degré de la glorification ».
Le culte public s'oi^anisera dans des temples placés au milieu des tombes d'élite et tournés vers la métropole générale, a que l'ensemble du passé fixe pour longtemps à Paris ». Le Grand-Être, ou l'Humamlé, y sera repi ésenlé sous la figure d'une femme de trente ans, tenant son fils entre les bras. Le même symbole sera reproduit sur une bannière blanche et verte qui figurera dans les processions et qui portera au revers la formule sacrée du positivisme : F'ivre pour autrui, l'amour pour principe, l'ordre pour base, le progrès pour but. On voit si M. le professeur Huxley était justifié à dire, dans un moment d'humour, que le cuKe
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positiviste était du catholicisme — moins le christianisme — , catholicism minus chrîslianity. A quoi un partisan du comtisme a répliqué que c'était du catholicisme — plus la science.
Outre ses prédications, le positivisme a ses fêtes commémoratives, qui sont en rapport direct avec sa réforme du calendrier. Le calendrier comtiste, beaucoup plus logique que le nôtre, comprend treize mois, de vingt-quatre jours, plus un jour complémentaire par an et un second jour additionnel dans les années bissextiles. Chaque mois est divisé en quatre semaines de sept jours. Les treize mois de l'année sont consacrés respectivement à Moïse, Homère, Aristote.Archimède, César, Saint-Paul, Charlemagne, Dante, Gutenbei^, Shakespeare, Descartes, Frédéric II etBichat. Les jours de la semaine (Maridi, Patridi, Filidi, Fratridi, Domidi, Matridi, Humanidi) ont également emprunté des noms de « saints a à la liste de tous les personnages qui ont rendu des services à l'humanité. Comte a modestement omis de s'y inscrire lui-même *. Il est vrai que, s'il y a placé Hercule, Haroun-al-Raschid, sainte Thérèse, Innocent III et Joseph de Maistre, il y a omis Jésus-Christ.
Le jour complémentaire est destiné à la fête unicerêelle des Morts, et te jour additionnel des années bissextiles, à la fête des Réprouvés, spécialement instituée pour la réprobation des trois principaux « rétrogrades » : Julien l'Apostat, Philippe II et Bonaparte.
I SaB disciples ont réparé cette omission en instituant, dans son aucien BpparCewant de la rne Monsieur le Prince, A Paris, les Ktea conimémoralives de sa naissance et de sa mort.
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L'ère positiviste part de la prise de la Bastille, en 1789. Ce calendrier doit seiTir à organiser le culte concret de l'humanité, c'est-à-dire le culte du Grand-Être, adoré dans la personne de quelques individus qui méritent d'être présentés comme types. Mais il y aura, en oulre, un culte abstrait, où l'on adorera, non plus telle ou telle individualité historique, mais tel ou tel grand fait de la sociabilité humaine, sous ses divers aspects : le mariage, la paternité, le fétichisme, te polythéisme, le monothéisme, la femme, le sacerdoce, etc.
La partie la plus originale et peut-être aussi la plus critiquée de ce système religieux, c'est sa conception de sacerdoce, qui en fait une véritable théocratie sans theos. o Aucune société, affirme Comte, ne peut se conserver et se développer sans un sacerdoce quelconque. » En conséquence, il réclame l'institution d'un clergé subdivisé en trois ordres, à raison d'un « fonctionnaire spirituel » pour six mille habitants. Ce sacerdoce , souverainement dirigé par un grandprêtre de l'Humanité résidant à Paris, aurait la charge exclusive d'enseigner la jeunesse, d'élaborer « la haute science théorique », de cultiver la poésie et d'exercer la médecine, enfin, d'inspirer le gouvernement de la République occidentale, concentré aux mains de quelques banquiers !
Quiconque ne connaîtrait de Comte que cet exposé de sou système social et religieux serait tenté d'y voir, soit une utopie préméditée de quelque bel esprit, soit une combinaison échappée de Charenton. Et pourtant, vingt-cinq ans après la mort de son auteur, ce système
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