ASPECTS DIVERS BU PROTESTANTISME ANGLAIS S
A chaque coin de rue, des groupes stationnent autour de quelque orateur eu plein vent. Ici, uu prédicateur méthodiste, à la longue barbe et aux grands gestes, s'efforce de surexciter les sentiments religieux de ses auditeurs par des tirades pathétiques, ï^rémentées d'historiettes édifiantes. Là, deux représentants de sectes rivales s'écrasent tour à tour d'arguments bibliques, avec un ordre et un calme qu'on ne rencontre pas toujours dans les discussions parlementaires. Parfois toute l'assistance, à l'appel de son ministre improvisé, entonne un hymne dont les paroles modulées couvrent les bruits de la foule. Peu à peu l'on se disperse; les rues se vident, et bientôt le polîceman, symbole de l'État qui ne se repose jamais, reste seul en possession de la grande ville silencieuse.
Pour moi, c'est presque uniquement en désœuvré, à la recherche de distractions, que, il y a près de dix ans, j'avais entrepris une série de visites aux congrégations de Londres. Assurément, je me heurtai, chemin faisant, à plus d'une extravagance, àplus d'une absurdité; mais le sourire qui pouvait m'en venir aux lèvres s'effaça vite sous une impression de respect général pour la sincérité de convictions qui partout s'affirmaient au grand jour, en même temps que de sympathie particulière pour les efforts de ceux qui, dans des voies diverses, travaillaient à mettre le sentiment religieux en harmonie avec la marche générale de la civilisation. C'est, en tout cas, à cette première vue d'ensemble sur les innombrables subdivisions du protestantisme anglais que je dois d'avoir commencé à
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saisir toute la portée de la grande réforme inaugurée par Luther et encore inachevée aujourd'hui.
L'introduction du protestantisme en Angleterre fut, comme on sait, une œuvre de convenance politique hien plus que d'entraînement religieux. A vrai dire, le clergé romain s'était rendu aussi odieux aux niasses par ses abus qu'à la couronne par ses prétentions, et le vieux levain des LoUards, qui fermentait encore au sein du peuple, devait le prédisposer en faveur d'un mouvement qui tendait à réaliser toutes les vues de Wiclef, ce protestant de la veille. Mais, tandis que l'élément populaire penchait vers les parfis extrêmes de la Réforme, l'élément ofiBciel — c'est>ii-dire le roi, la COUP, les légistes, les lettrés — voulait s'en tenir à une sorte' de catholicisme sans pape, où la royauté eût exercé l'autorité suprême sar les intérêts religieux de la nation. Aussi les XXXIX Articles, qui eut formé, depuis 156S, la constitution de l'Église anglicane, conservèrent-ils toutes les doctrines renfermées dans le canon de la Bible, ainsi que les symboles des Apôtres, deNicée et d'Athanase. La liturgie fut minutieusement r^lée par le Book of common Prayer, qui remplaçait la langue latine par la langue nationale, et l'on s'empressa de maintenir toute l'ancienne oi^anisation ecclésiastique, à cette ditTérenee près qu'au sommet de la hiérarchie, le roi prit la place du pape ^ L'Église
1 Henri VIII fit un Jour traîner au Bnpplice, sur la mâme claie, trois Inthériens et quatre catholiques, tous coupables d'aroir nié sa suprématie. La seule différence est que les uns furent brûlés et les autres pendus. V. Nkal, ffUiorv of the Pwrtton*.
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L'iHTRODrCTIOn DE LA BËFQRHE 7
nouvelle maintenait les prétentions de sa deveincière sur la succession apostolique, et il n'est pas jusqu'au litre de catholique qu'elle n'entendît s'attribuer, à la face de l'Église romaine.
Ed fait, les consciences n'avaient gagné à ce changement de suprématie qu'un changement de tyran. Toute religion d'État suppose des hérésies d'État, que le pouvoir civil doit réprimer à titre d'attentats contre l'ordre public. Le célèbre parlementaire Pym, qui prit une part si active à la chute de Charles P'', ne professe pas, sous ce rapport, d'autres idées qu'Henri VIU : « Il appartient aux Parlements, disait-il en 1628, d'établir la vraie religion et de punir la fausse '. » Mais si, dans l'accomplissement de cette mission, l'Ëtat se montre parfois aussi cruel que l'Église elle-même, il n'est jamais aussi ombr^eux dans la recherche des hérésies, ni aussi rigoureux dans leur répression ; il ne s'attache guère à pénétrer le for intérieur des individus et il se contente généralement d'une soumission nominale. La Réforme ne pouvait du reste se dérober, en Angleterre, non plus qu'ailleurs, à l'application de son propre principe, qui consistait à relever l'autorité delà conscience individuelle, et, par cela même qu'elle représentait une transaction entre les opinions extrêmes de l'époque, elle devait résister également aux tendances qui voulaient sacrifier le libre examen, l'une à l'interprétation littorale d'un texte traditionnel, l'autre à la prétendue infaillibilité d'une autorité vivante. Enfin, commencée parmi les classes éclairées
' J. J. Tatlbr. a relrospect of ths Religioui Life of England. 2* éd., Londres, 1876, p. Ild.
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8 PROGRÈS DU LIBRE EllMBN EN ANGLETERRE
et iotimement mêlée à la vie de l'aristocratie dirigeante, elle devait professer, à la fois, le respect de la culture intellectuelle et use certaine répugnance à tous les genres de fanatisme.
Sous le règne d'Edouard VI, l'Angleterre s'était ouverte à tous les proscrits pour cause de religion, sans distinction de secte ni de race. Dès 1549, l'archevêque Cranmer, qui, déjà antérie jrement, avait appelé du continent un certain nombre de savants et de théologiens réformés pour l'aider dans la réorganisation des universités anglaises, avait constitué àLondres une Église des étrangers qui ne tarda pas à se sub di viser en quatre branches respectivement formées de Flamands, de Wallons, d'Italiens et plus tard d'Espagnols. L'esprit libéral, qui s'était fait jour dans cette petite communauté, surtout parmi les exilés d'origine italienne et espagnole', devait forcément réagir, ne fût-ce que par les ouvrages de leurs théologiens, sur
i Chez lea Italiens, la Réforme avait pris, dés le début, une direction plus intellectuelle que partout ailleurs, et on ne peut s'en étonner quand on songe aux tendances du milieu social créé par la Renaissance. Le dogme de la Trinité, ce grand mystère du christianiama orthodoxe, devait tout d'abord subir les assauts de la critique rationaliste. En 1,531, un médecin espagnol qui avait fait ses Études à l'université de Padoue, Micbel Servet, dont on connaît la fin tragique, écrivait que la nature de Dleo est indivisible et que las personnes de la Trinité sont simplement des métamorphoses de l'activité divine. Ce pantliéisme modaliste, renouvelé de SabelliQS, H8 propagea rapidement datis les conventicules qui, pendant les vingt années suivantes, se tinrent dans le nord de l'Italie avec la tolérance plus ou moins déguisée de la Sérânisaime République. On rapporte mente que, vers 1546, une quarantaine de personnes, appartenant aux classes les plus éclairées de la société, avaient formé à Vicence une association pour la restauration du ■< monothéisme chrétien •. Peut-être le proies (autisme italien allait-il ainsi, du premier coup, pousser la Réforme i ses dernières conséquences, quand éclata la réaction qui l'extirpa radicalement de t''ute la Péninsule.
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IWrHIEMCE BES PROTESTABTS ÉTRANGERS 9
les idées religieuses du milieu où ils avaient trouvé la sécurité et l'indépendance.
Parmi les premiers protestants d'Italie qui se réfugièrent en Angleterre à partir de 1547, se trouvait un ancien capucin de Sienne, Bernard Ochino, qui avait grandement contribué au développement de la Réforme dans son pays. D'abord fort en faveur à la cour de Londres, il dut se retirer en Suisse après la mort d'Edouard VI, et, bientôt proscrit de toutes les communautés protestantes, h raison de ses opinions socinienues, il s'en alla mourir misérablement, en 1536, à l'âge de 76 ans, dans un petit village de Moravie!^ Mais il avait conservé de nombreuses sympathies en Angleterre et il y laissait plus d'un continuateur au sein dos Églises étrangères, notamment Jacques Acontius, un membre Ituique de l'Ëglise italienne, qui, en dressant une liste des doctrines nécessaires au salut, s'abstint d'y inscrire le 'dogme de la Trinité, et Antoine Corrano, pasteur de l'Église espagnole, qui, suspendu de ses fonctions à cause de ses croyances extra-trinitaires, n'en devint pas moins chanoine de Saint-Paul, à Londres '.
Sans doute, il ne fallait pas attaquer Irop ouvertement les dogmes officiels; passer, par exemple, de l'opposition extra-trinitaire à l'opposition anti-trinitaire, si on ne voulait que l'intolérance d'État, une fois mise en mouvement, vous fit bientôt sentir la nuance, avec toute la cruauté des mœurs contemporaines ; — témoin ces malheureux anabaptistes ou ariens, qui,
• O. Bonet-Madet, Des origines du christianisme unitaire chei tes Anglais. 1 vol. Paria, Fishbacher, 1881, obap. Vil et VIII.
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de Georges van Parris, en 1351, à Edouard Wightmao, en 1611, périrent — à l'instar de Servet et pour le même crime — sur des bûchers allumés par des mains protestantes. Mais ces persécutions intermittentes ne pouvaient enrayer le mouvement des idées, et les cendres des derniers martyrs sociniens n'étaient pas encore refroidies que déjà les doctrines arminiennes, ces proches voisines de l'arianisme, s'infiltraient jusque dans le clerçé anglican.
On sait que la secte hollandaise des arminiens ou remonstrants ne se bornait pas à repousser le dogme de la prédestination, ainsi que l'égalité absolue des trois personnes divines, mais qu'elle réprésenttdt encore le parti de la tolérance religieuse contre. l'étroitesse des théologiens calvinistes. Ces vues furent portées en Angleterre par un ancien chapelain de l'ambassade anglaise en Hollande, John Haies, qui avait assisté, en 1618, atii débats du concile de Dordrecht et qui, dès cette époque, vivement frappé par l'argumentation d'Episcopius, avait, suivant sa propre expression, « dit bonsoir à John Calvin » {bid John Calvin good night). A son retour en Angleterre, s'étant lié avec un des personnages les plus distingués du temps, lord Falkland — « dont la maison, remarque un auteur contemporain, était comme une univeraité, grâce à la société qu'on y trouvait seins cesse », — il forma, avec Chillingworth, Jeremy Taylor et autres jeunes ministres, le noyau de ce qu'on nomme encore aujourd'hui le parti latitudinaire de l'anglicanisme.
La thèse de John Haies, fort hardie pour l'époque, c'était qu'eireur de bonne foi n'est pas crime, et que,
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LES PREMIERS IITITUDIKAIRES 11
par conséquent, il n'y a pas lieu de réprimer par la force les « schismes en matière d'opinions ». Bien plus, il donna dès lors la formule qui devait plus tard faire la fortune du protestantisme libéral : « Si nous n'étions pas — dit-il dans un de ses sermons — aussi prompts à nous lancer l'anathème, nous pourrions être unis par le cœur, quoique séparés p£ir la langue, ce qui serait profit pour tous. C'est l'unité de l'esprit dans les liens de paix, et non l'identité des conceptions, que l'Esprit-Saint exige de tous les chrétiens^. »
La Religion des protestants, de Chilllngworth, publiée en 1637, et, quelques années plus tard, la Liberté de prophétiser, de Jeremy Taylor, ont peut-être favorisé, plus encore que les sermons de John Haies,' la cause de la tolérance et du progrès religieux. Sans doute, ces deux auteurs acceptent l'autorité de la Bible. « La Bible, et la Bible seule, constitue la religion des protestants, » telle est même la sentence qui sert de base à toute l'ai^umentation de Chillingworth, lorsqu'il s'attaque aux confessions de foi arbitrairement imposées, soit par des Églises, soit pardes théologiens. Mais tous trois insistent sur ce point que c'est au jugement individuel de déterminer librement le sens des Écritures : « Ceux qui se trompent, dit Chillingworth, et ceux qui ne se trompent pas peuvent être également sauvés... Je suis si persuadé de la bouté de Dieu, que si toutes les erreurs censément commises par des protestants dans le monde entier se trouvaient condensées en moi, je serais moins effrayé
• V. John Tullooh, Satlonal Theolog]/ in England in seventeenth eenturg, Londrea, 1872.
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de toutes ces erreurs réunies que je le serais d'en demander pardon. »
Taylor, de son côté, fait valoir en ces termes la nécessité d'un recours constant à l'autorité de la raison individuelle : « L'autorité de la raison est, tout réfléchi, le meilleur juge. Ghaquehomme jugera par lui-même de la vérité révélée dans l'Écriture. Dieu n'a pas le droit d'exiger qtte nous ne nous trompions pas; mais il a le droit d'exiger que nous cherchions à éviter l'erreur. Celui qui ne se résout pas à chercher pM- lui-même se résout à aimer indifféremment la vérité ou l'erreur. » — Ne croirait-on pas entendre Channing, à près de deux siècles de distance?
Parmi les éléments qui contribuèrent au progrès de la liberté religieuse en Angleterre, il faut compter, à côté des tendances « latitudinaires » qui se manifestaient ainsi dans l'Église ofliGielle, la multiplication des sectes qui, à partir d'Edouard VI, s'efforcèrent de poursuivre, en dehors de l'anglicanisme, l'évolution logique de la réforme protestante. En cinquante ans, le protestantisme anglais repassa, pour ainsi dire, en sens inverse, par toutes les étapes que l'Église chrétienne avait mis plusieurs siècles à franchir pour atteindre son complet développement dans la constitution de la théocratie romaine. Ce fut d'abord le rejet de la suprématie papale qui donna naissance h l'Église anglicane. Ensuite, les proscrits de Marie Tudor, qui, durant leur exil, s'étaient trouvés en contact avec les calvinistes du continent, préconisèrent, sous le règne d'Elisabeth, le retour à l'organisation presbytérienne, qui plaçait le gouvernement de
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