MULTIPLICATION DES SECTES
l'Église dans des assemblées de ministres et d'Anciens. Les presbytériens ne projetaient que de réformer l'Église nationale par la suppression de l'épiscopat et de la liturgie . Mais bientôt surgirent les Indépendants, qui, repoussant toute immixtion du pouvoir civil dans les questions d'oi^anisation ecclésiastique, réclamèrent l'autonomie absolue des congrégations, tant daus leurs rapports entre elles que dans leurs relations avec l'État. Enfin, les anabaptistes, les quakers,les seekers, les « bommes de la cinquième Monarchie » et les autres sectes qui apparurent pendant les troubles, de la première révolution, prétendirent supprimer toute espèce de fonctions ecclésiastiques, pour donner libre cours à l'inspiration individuelle, à l'instar de ces assemblées primitives que les Actes des Apôtres nous montrent visitées par l'Esprit-Saint'.
Ce curieux pbénomène d'atavisme trouve son explication dans le désir croissant de modeler textuellement sur l'Écriture, non seulement le fond des doctrines, mais encore la forme de l'organisation ecclésiastique. Sans doute, le respect outré de la lettre n'a rien de commun avec l'esprit de libreexamen, ni même avec les principes de la tolérance religieuse, et, de fait, la plupart des sectes issues du mouvement puritain se sont montrées plus fermées encore que l'Église anglicane aux progrès du rationalisme . Mais, outre qu'en faisant respectivement valoir leur droit à l'existence, elles travaillaient forcément à la liberté générale, elles devaient, par leur mul-
ij. J. Tatlsb, A reirospect of the Seligious Life ofEngland,2' éi., Londres, 1S76, p. 126.
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(iplicité même, développer l'habitude du recours constant au jugement individuel dans la formation des croyances. Tout au moins pour un certain nombre de leurs congrégations, l'absence d'unité doctrinale ou disciplinaire, jointe à la force centrifuge qui les écartait chaque jour davantage du christianisme fixé par la tradition, devait favoriser insensiblement leur passage à des opinions de plus en plus avancées et leur faire bientôt dépasser, en logique comme en hardiesse, les audaces mitigées du parti latitudinaire, que tenaient en laisse les Articles de l'Église anglicane. C'est de ce milieu qu'est sorti l'unitarisme.
Les persécutions qui furent dirigées contre les dissidents par les deux premiers Stuarts ne firent que multiplier le nombre des sectes et développer l'énergie de leurs adhérents. Vers l'époque de la Révolution, Thomas Edwards, l'auteur de la Gangrœna, rapporle qu'il existait en Angleterre 176 hérésies distinctes, et lorsqu'après le triomphe passager de la « République des Saints », l'Angleterre rentra dans le giron de la royauté et de l'anglicanisme, les dissidents n'en restèrent pas moins un élément dont il fallut désormais tenir compte dans tous les mouvements religieux, intellectuels et politiques de la nation anglaise.
Pendant la Restauration, ainsi qu'il arrive d'habitude après toute réforme brusquée ou exatgérée^ une explosion de licence succéda à un excès de rigorisme. Cette réaction, dont Hobbes fut le principal représentant en philosophie, devait nécessairement profiter à la cause de la liberté intellectuelle. Hobbes, il est vrai, après avoir démoli les fondements de toute
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SËCDLARISÀTION DES SCIENCES J5
religion, de toute morale et de toute liberté, remettait au souverain le droit absolu de déterminer les croyances comme les devoirs privés et publics de ses sujets. Mais, au sein même de l'Ëglise établie, le parti latitudinaire avait repris son œuvre d'émancipation, avec les Glauvil, les Hooker, les Berkeley et les autres théologiens de la même école, auxquels M. Lecky, peu favorable en général à l'Église anglicane, attribue la gloire d'avoir été les vrais fondateurs de la liberté religieuse en Angleterre ' .
Il ne faut pas oublier non plus qu'à partir du XVII* siècle, la direction du mouvement intellectuel cesse d'appartenir exclusivement à des théologiens. C'est d'abord lord Bacon, qui constitue la méthode expérimentale et ouvre la voie à l'école sensualiste; puis Locke, qui cherche à expliquer tous les phénomènes de l'entendement parles impressions des sens et par l'association des idées. Lord Bacon avait soigneusement séparé la religion de la philosophie. Locke prétendit même soumettre à l'épreuve de sa méthode la validité du christianisme. Dans son célèbre ouvrage sur le caractère raisonnable du christianisme (flcasonobleness ofChristianism), il soutient que ('esprit humain, enfermé dans le monde des sens, ne peut atteindre par lui-même h la pleine possession de la vérité religieuse. Cette vérité devra donc nous être fournie par une révélation extérieure. Mais à quels signes se reconnaîtra l'authenticité de cette communication surnaturelle? À des signes miraculeux, dont la réalité histo-
1 W. Lbokt, Eistory of ihe Rise and Influence of Rationallsm in Mur-ope. LoDdrea, 1880, t. II, p. 72.
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rique ne pourra être révoquée en doute. Or, tel est bien le cas de la révélation chrétienne, appuyée sur l'accomplissement des prophéties et sur l'histoire des miracles. Seulement, c'est à la raison de peser ces témoignages, de préciser, à l'aide de ses procédés habituels, le sens et la portée de la révélation.
On saisit sans peine le point faible de cette argumentation, qui faisait dépendre des témoignages historiques la validité du surnaturel chrétien. Mais l'état d'enffince où se trouvait alors la critique, surtout dans ses applications à l'histoire religieuse, justifiait l'illusion que l'exégèse pût devenir la meilleure alliée de l'orthodoxie biblique. La Bible avait passé jmque-là, parmi les protestants, pour la parole même de Dieu, s'adressant directement à l'âme des fidèles. Personne n'aurait osé appliquer au Pentateuqiie, aux prophéties, aux évangiles, voire aux Actes des apôtres, les procédés d'investigation en usage dans l'étude d'un auteur profane, et on eût regardé comme un sacrilège, non seulement de discuter la date de leur composition ou la personnalité de leurs rédacteurs, mais encore d'y chercher la part des circonstances, des temps et des milieux, des passions et des préjugés. En dissipant, dans l'intérêt de la vérité religieuse, cette atmosphère d'inviolabilité traditionnelle, Locke prépara le grand mouvement d'exégèse qui devait, non point confirmer les miracles de la Bible, — ainsi que le supposait de très bonne foi l'auteur du Christianisme raisonnable, — mais, au contraire, éliminer le surnaturel du christianisme, tout en respectant ses éléments spirituels et moraux.