‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 68 sur 135 · S8 RELIGION LIBRE ET RELIGIO» DE L ËTHEQUE · texte numérisé non relu

S8 RELIGION LIBRE ET RELIGIO» DE L ËTHEQUE

pas s'opérer au profit de l'ancienne théologie de Locke et de Priestley. Les transcendanlalisfes se rattachaient, dans une certaine mesure, à la tradition chrétienne. Emerson, à qui les conservateurs contestaient le titre de chrétien, faisait de Jésus le principal éducateur de l'humanité, et Parker, qu'on traitait d'athée, identifiait l'enseignement moral du Christ avec la religion absolue. La nouvelle école, au contraire, poursuivant jusqu'au bout son œuvre de destruction critique, dépouillait de toute auréole le fondateur du christianisme, qu'elle traitait sur un pied d'égalité avec Bouddha, Zoroastre, Moïse, Mahomet. Â la fin de la guerre civile, l'unitarisme se trouvait donc plus que jamais partagé en deux « ailes »; à gauche, les libéraux, qui commençaient à accepter la dénomination de radicaux j à droite, les conservateurs de la vieille école (old-faskioned unitariaits] '. Ceux-ci ne préconisaient peut-être plus avec autant d'énei^ie qu'autrefois les théories sociniennes sur la préexistence du Christ, mais ils continuaient à faire de la croyance en l'authenticité de la Révélation la pierre angulaire du christianisme. Ceux-là, au contraire, soutenaient que la différence des opinions sur l'infaillibilité et même sur la valeur morale de la Bible n'était pas un obstacle à la fraternité religieuse et que l'essence du christianisme était la pratique des vertus chrétiennes.

Sur ce dernier terrain, toutefois, l'accord était facile, et l'enthousiasme fut égal parmi les deijx fractions, lorsqu'après la guerre civile, le D'^ Bellows proposa de réunir les délégués de toutes les Églises imitaires

' W. Oanmett, op. cit., p. 323.

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LA BATiILLE UE SYRACUSE

eû une fédération permanente, pour donner plus d'unité à leurs œuvres de charité, d'éducation et de propagande. Une assemblée provisoire, formée de trois délégués par Église et par association locale, se réunit à New- York dans les premiers jours d'août 1865. Mais lorsqu'il fallut arrêter les principes et le titré même de la nouvelle association, les divergences reparurent. Finalement, après avoir repoussé une longue profession de foi rédigée au nom de l'extrême droite par M. A. Low, et adopté une déclaration portant que les décisions de principe n'engageaient pas la minorité, les délégués votèrent, sans doute par esprit de transaction, un préambule qui, pour justilier leur appel à un redoublement d'activité religieuse et humanitaire, invoquait « les obligations, qui incombent à tous les disciples du Seigneur Jésus-Christ, de prouver leur foi, en vouant leur vie et leurs ressources au service de Dieu et à l'établissement du royaume de son Fils ».

Cette phrase porta ombrage aux radicaux, qui y virent une déclaration d'allégeance au Christ, et, dans la session suivante, qui s'ouvrit à Syracuse le 10 octobre 1856, un de leurs représentants les plus distingués, M. Francis Ellingwood Abbot, proposa de substituer à ce préambule une déclaration portant que « l'objet du christianisme est la diffusion universelle de l'amour, de la droiture et de la vérité », que « une complète liberté de penser est le droit et le devoir de tout homme », enfin que l'o^anisation religieuse doit être « plutôt basée sur l'unité d'esprit que sur la conformité de croyance ». En même temps, M. Abbot proposait de remplacer par les mots d'Églises indépen-

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dantea ceux d'Églises chrétiennes qui figuraient dans le titre de la Conférence nationale',

Peut-être que, l'année précédente, les propositions de M. Abbot auraient eu quelque chance d'êlre adoptées, car elles ne faisaient, en somme, que maintenir dans l'unitarisme un statu quo consacré par l'expérience d'un demi-siècle. Mais, après que la Conférence avait arboré officiellement son drapeau, ce changement de nom et de programme n'eût pas manqué d'être représenté comme une répudiation du Christ et de toutes les traditions chrétiennes. La seule concession qu'elle se montra prête à accorder fut d'ajouter à son titre de Conférence nationale des Églises unitaires, les mots : « et des autres Églises chrétiennes ». C'était une avance aux imiversalistes et à toutes les congrégations libérales que leur développement intérieur avait peu à peu rapprochées des doctrines unitaires. Mais M. Abbot, ayant vu rejeter sa proposition, se retira de l'unitarisme, et, l'année suivante, il constituait à Boston, avec plusieurs de ses collègues libéraux, qui cependant ne crurent pas nécessaire de le suivre dans sa rupture avec l'Église unitaire, la Free Reltgioua Association, qui avait pour but de réaliser, en dehors de toute communauté chrétienne, le programme repoussé par la conférence de Syracuse.

Il est certain que les unitaires manquaient de logique, lorsque, d'un côté, ils proclamaient la souveraineté illimitée de la raison et que, de l'autre, ils prétendaient identifier leur doctrine avec la croyance

■ Jàhbs Fbbxhàn Cljlbkb aad Francis Elunowood Abbot, Tlie BattU of Syracuse, two essaya. Bostoo, IST5.

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L ASSOCIATION RELIOIEUSE LIBRE 33i

à la supériorité absolue d'une foi déterminée. Il y avait donc place pour uue oi^anisation plus large qui acceptât, jusque dans ses dernières coQséquences, le principe du libre examen et qui restât ouverte, non seulement à « tous les disciples du Christ », mais encore à « tous les .disciples de la vérité », chrétiens, juifs, bouddhistes, mahoraétans, positivistes, athées même, pourvu qu'ils eussent en commun l'amour du vrai et le désir du bien. Les organisateurs de la « religion libre » ne leur imposaient le sacrifice ni de leurs croyances particulières, ni de leurs attaches avec d'autres associations religieuses; tout ce qu'ils leur demandaient, c'était de s'unir sur le terrain d'une communion spirituelle dégagée de toute intolérance dogmatique.

L'article 1" des statuts donne pour but à l'Association « de favoriser les intérêts pratiques de la pure religion, d'accroître la sympathie spirituelle {(ellùwship in spirit) et d'encourager l'étude scientifique du sentiment religieux, ainsi que de l'histoire religieuse ». L'article S ajoute : a L'Association laisse à ses membres la responsabilité de leurs opinions individuelles et n'intervient jamais dans leurs rapports avec d'autres associations. II ne sera jamais introduit, dans le titre ou la constitution de la société, rien qui puisse soit la restreindre aux adhérents de certaines croyances spéculatives, soit déGnir sa position vis-à-vis de pareilles croyances, soit empiéter d'une façon quelconque sur la liberté absolue de pensée et de parole qui est le droit naturel de tout être raisonnable. »

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233 REUGION LIBRE ET RELIGION DE l'ÉTHIQUE

La première réunion qui se tint à Boston, le 30 mai 1867, fut un grand succès pour les promoteurs du mouvement. A leur appel avaient répondu non seulement un nombre considérable de ministres et de laïques appartenant à des congrégations unitaires, mais encore quantité de personnages connus, recrutés parmi les éléments libéraux des sectes les plus diverses : des universalistes, des hicksites (quakers pr(^ressistes), des juifs et même des spirites. L'Association choisit pour président ud jeune ministre unitaire qui devait fonder plus tard à New- York une congrégation indépendante, M. 0. B. Frottiingham, et pour secrétaire, un de ses collègues de New-Bedford, M. William J. Potier, qui devait bientôt être rayé de la liste officielle des ministres unitaires, pour son refus de conserver le nom de chrétien.

Outre ses assises annuelles consacrées à des discussions et à des lecturei, « l'Association religieuse libre » a institué des séries de conférences dans différentes villes du pays et publié un grand nombre de brochures destinées à la propagande. Elle adopta pour organe le Free Religions Index de Boston, revue hebdomadaire qui, originairement dirigée par M. Abbol, pourrait être proposée comme modèle aux feuilles de la libre-pensée dans les deux mondes, tant pour l'attrait de ses articles que pour la largeur de ses idées et surtout l'élévation de son ton moral.

Depuis seize ans que la « Religion libre » s'est constituée, elle a accompli une œuvre à la fois positive et négative — négative, par sa propagande rationaliste qui mine de plus en plus les bases de la théologie

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dogmatique, ainsi que les privilèges encore accordés aux Églises ' — positive, par ses efforts pour assigner un but commun à l'activité religieuse de ses membres. Dans sa session de 1882, la Free Religiotts Association a résolu d'entreprendre une propagande plus active en vue d'amener la création d'associations locales qui mettraient en application les principes de la religion libre. Jusqu'ici, en effet, les congrégations qui se sont constituées sur le programme de l'Association restent peu nombreuses. Je n'en ai vu mentionner qu'à Boston, à Florence et à East Dennis dans le Massachusetts, à Providence dans le Rhode-Island, et à Dorchester dans le Minnesota. Une particularité assez curieuse de la Free Religions Congrégation, fondée à Dorchester par une cinquantaine de familles, c'est qu'elle est dirigée par une dame, Mrs Clara Bisbee. On aura une idée de l'activité qui distingue la minis-

' lia séparation de l'Ëtat et des Ëgliaea n'est pas auasi absolue chez les Américains qu'on se plaît souvent A nous le dire. Sans doute, les communautéa religieuses se gouvernent à leur guise et, d'autre part, l'autorité civile ne leur fournit aucune espèce de subside. Mais les institutions publiques sont encore fort imprâgnâes de christianisme. Le Congrès et les législatures d'Ëtat ont leurs chapelains, ainsi que la flotte, l'armée et les prisons. On continue A lire la Bible dans un grand nombre d'écoles. L'invocation & la divinité est généralement obligatoire dans le serment judiciaire et même administratif. En Fensflvanie, la Constitution exige de quiconque veut remplir un emploi public la croyance à Dieu et aux rémunérations de la vie future. La Constitution du Maryland n'accorde la liberté de conseience qu'aux déistes. Ailleurs, les lois sur le blasphème n'ont Jamais été formellement abrogées. Dans certains Ëtats, les tribunaux prêtent la main plus ou moins indirectement à l'observation du repos dominical. En 1S80, une cour a, décliné de reconnaître, même comme obligation naturelle, une dette contractée le dimanche, et un voyageur, blessé dans un accident de chemin de fer, s'est vu refuser des dommages- intérêts, par ce considérant qu'il n'avait pas à prendre le train nu jonrdu Seigneur. EnQn, les bians-fonds affectés au service du culte sont, dans une large proportion, aoustj'aits 6. tout impdt.

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334 REDGIOn LIBRE ET RELIGION DE L^ËTBIQtE

treas, quand on saura que M"^ Bisbee conduit le service, tient l'orgue, débite le sermon, dirige une école du dimanche et enseigne l'histoire des religions à une classe d'adultes \

Une autre de ces associations, la Fre« Reîigious Congrégation, de Providence, a obtenu en 1881, pour son ministre, le Rév. F. Hinckley, le droit de conclure des mariages léganx, privilège réservé jusque-là aux ministres régulièrement ordonnés d'une communioa religieuse, ainsi qu'aux juges de la cour suprâme. A ce propos, il s'est engagé, entre le Rév. F. Hinckley, et les commissaires chargés par la législature de s'assurer si la religion libre était bien une religion, un entretien qui jette un jour assez curieux sur l'attitude prise par les adeptes du nouveau culte vis-à-vis des questions théologiques proprement dites. Comme les statuts de la congrégation lui assignaient exclusivement pour objets « la pratique de la vertu, l'étude de la vérité et la fraternité de l'homme, » le président de la Commission fit observer à M. Hinckley qu'il ne pouvait découvrir à qui s'adressait le culte des pétitionnaires.

Le Rév. F. A . Hiiickîey. — Comme indivîdua, nous représentons toutes les nuances du libre examen, mais, comme association, nous avons un élément de culte distinct. Tous les esprits sensés reconnaissent un pouvoir en dehors et audesaus de nous (a P&mer <mr and àèove us). Nous prétendons reconnaître le grand principe des choses, quand nous reconnaissons ce pouvoir, bien que nous ne le reconnaissions pas de la même façon que les autres Églises.

ZTra membre. — Qu'adorez- vous?

" Inâea dn 29 Juin 1882.

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U COWCRÉGATIOH DE M. W. POTTER 235

Le Rév, Hinckîey. — Je suis tout disposé à vous le dire; mais je ne pense pas qu'il rentre dans les attributions de l'État de définir ce que les hommes doivent ou peuvent adorer.

Le membre. — J'ai compris que vous disiez l'autre jour ne reconnaître ni Dieu, ni Christ, ni Bible.

Le Rév. ffincilei/. — Ce que j'ai dit, c'est que nous ne pouvions les reconnaître comme le font les confessions de foi. Nous reconuaissons un Pouvoir s'exerçant sur les hommes et au-dessus d'eux.

Le membre. — Ce que vous nommez un Pouvoir est ce que d'autres nomment Dieu.

Le Rév. Hinckley. — Ici, vous commencez à définir. Dès ce moment, vous trouvez des divergences inconciliables aussi bien dans les ^lises qu'en dehors d'elles.

Il feut remarquer que les pétitionnaires avaient obtenu l'appui de plusieurs ministres appartenant aux églises épiscopales, coDgrégationalîstes et unitaires de la ville. On voit que l'esprit de tolérance religieuse n'a pas dégénéré dans l'ancienne colonie de Roger Williams '.

Aux congrégations qui se sont directement fondées sur les principes de la a religion libre », il convient d'ajouter certaines communautés, indépendantes de toute dénomination religieuse, comme la première congrégation de New-Bedford, qui prit parti pour son ministre, le Rév. William J. Potter, lorsque celui-ci . renonça au titre de chrétien et fut de ce chef rayé du râle de l'unitarîsme. Cette Église, fondée par les puritains au commencement du xvin^ siècle, passe pour la première congrégation d'origine calviniste qui ait

1 Index da 3 mars 1881.

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S36 RELIGION LIBRE ET RELIGION DE l'ÉTHIQUE

ouvertement arboré l'étendard unitaire, car sa rupture avec l'orlhodoxie date de 1810, c'est-à-dire de neuf années avant le discours de Channing à Baltimore qui donna le signal définitif du schisme. Il serait assez intéressant de suivre le mouvement d'idées qui a conduit ainsi, du calvinisme le plus strict au libéralisme le plus absolu, une congrégation placée dans les conditions ordinaires des églises américaines. Les étapes de cette évolution pourraient se reconnaître rien qu'aux modifications successives du rituel : l'élar^ gissement de la profession de foi imposée aux communiants; la disparition de toute distinction entre les communiants et les non-communiants, entre les membres de l'Église et les membres de l'association civile ; la transformation du sacrement de la communion en cérémonie commémorative de la fondation du christianisme; enfin le remplacement du symbor lisme chrétien par un service en l'honneur de tous les grands réformateurs religieux et sociaux. C'est ce que M. Potter faisait ressortir, en ces termes, dans xm sermon prononcé devant sa congrégation en 1874 :

Notresociétéeat restée de nos jours, comme au temps de nos ancêtres ecclésiastiques, sous la loi de l'évolution. Elle a progressé par un développement naturel. Elle n'a connu ni ruptures, ni violences, ni révolutions, ni coups d'État. Son présent est sorti de son passé et, quel qu'il soit, reste la conséquence de ce passé. Elle en est arrivée — moins par une résolution formelle, en un moment déterminé, que par la logique naturelle de sa marche — à ce point où, ayant laissé tomber l'usage des credos, des confessions de foi et même des dénominations théologiques, elle a ouvert ses portes aus hommes de toute croyance et'de toute opinion qui se sentent

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