‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 7 sur 135 · LE DÉISME DU XVU' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE DÉISME DU XVU' SIÈCLE

A côté de Locke et de l'école sensualiste, mais cette fois en dehors du christianisme, l'école déiste prit en main la cause de la religion naturelle contre la religion révélée. On la voit débuter, dans la première moitié du xvir" siècle, avec lord Herbert de Cherbury, qu'on a surnommé le père du déisme anglais. Son système religieux est basé tout entier sur des doctrines qu'il croyait communes à tout le genre humain; savoir : l'existence de Dieu — un culte borné à la prière — le rachat des fautes par le repentir — enfin l'immortalité de l'âme et les sanctions de la vie future. C'était appliquer à la rehgion même la méthode synthétique qu'Acontius avait adoptée pour extraire des croyances communes aux diflTérentes Ëglises les points fondamentaux et essentiels du christianisme ; seulement, à l'opposé d'Âcontius , lord Cherbury ne se gênait pas pour promettre la damnation à quiconque refusait d'admettre ses cinq points de foi. Par une autre inconséquence, dont on trouve plus d'un exemple dans l'histoire de l'esprit humain, ce philosophe , qui niait la révélation biblique, croyait a^oir été lui-même honoré d'une révélation spéciale, et il racontait, en toute sincérité, que, s'étant un jour jeté à genoux pour demander à Dieu s'il ferait bien de publier son livre, il avait reçu l'imprimatur divin par l'intermédiaire d'un son « éclatant et doux ne ressemblant à aucun bruit de la terre ».

C'est cette doctrine d'un monothéisme naturel que développèrent successivement Blount, Shaftesbury, "Woolston, Tindal, Chubb, Colllns, BoUngbroke, —

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les uns qui s'attaquèrent ouvertement dus différentes formes du christianisme traditionnel, les autres qui s'attachèrent à développer les principes du déisme dans le sens respectif des écoles philosophiques auxquelles ils appartenaient. Mais, de quelque faveur que jouirent un instant leurs écrits parmi les classes supérieures, c'était surtout la partie négative de leiir polémique qui leur attirait des adhérents, et nous n'avons connaissance d'aucune tentative pour organiser un culte sur les bases proposées par lord Cherbury ou par ses successeurs ' .

Rien, au reste, de moins propice aux élans religieux que cette froide théodicée, faisant de Dieu un habile inécanicien, extérieur à l'univers et inutile à la marche du monde. En France, où le déisme fut importé par "Voltaire et développé par Rousseau, il fournit une philosophie au mouvement qui se fomentait contre tous les abus de l'ancien régime, et on peut dire, malgré l'insuccès de Robespierre et, plus tard, des théophilanthropes qui essayèrent de l'orçaniser sous forme de culte, qu'il a été la véritable religion de la Révolution française. Mais, en Angleterre, réduit à se maintenir sur le terrain de la spéculation pure, il a bientôt succombé sous la double attaque de la religion positive et de la critique philosophique. Dès le second tiers du siècle, il se trouve en pleine

< Ou ne peut prendre au sérieni la description que nous liiit Coliïna, dans son Panthiisticon, d'une société «gui se serait réunie périodiquement dana des banquets pour traiter les questions religieuses au dessert, en Bâ serrant d'une liturgie ésotérique. (V. Ed. t^Avous, Les déistes anglais et le christianisme, principalement depuis Toland jusqu'à Chubb, l vol.; Varis, Fishbachèr, 188;; )

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LA THËOLOGIE SENSVAL1STE 19

décadence, et peu à peu tous les représentants quelque peu distiogués de la littérature ou de la science britanniques prennent position parmi ses adversaires '. Tandis que Middleton, Butler, Paley appelaient à la rescousse d'une théologie plus ou moins libéralisée toutes les ressources de l'exégèse, de la science et de la métaphysique contemporaines, Hume développait son scepticisme universel, dont la critique pénétrante ne faisait pas plus grâce aux assertions du déisme qu'aux traditions de l'orthodoxie. Avec Gibbon devait disparaître le dernier représentant de l'école fondée par lord Herbert de Cherbury. .

Jamais l'accord entre la raison et le christianisme n'a paru plus complet qu'en Angleterre pendant la seconde moitié du xviii* siècle. C'est Locke qui y règne sans conteste, en théologie comme en philosophie. La foi se présente, non plus comme une restriction du libre examen, mais comme une conséquence des démonstrations scientifiques. La théologie recourt exclusivement aux méthodes d'induction, la théorie des idées innées est proscrite, et l'intuition discréditée, comme entachée de mysticisme. C'est par l'observation externe que désormais on entend démontrer l'existence d'une cause première et l'action de la Providence. C'est uniquement en faisant ressortir les preuves historiques des miracles qu'on tâche d'établir la validité de la révélation chrétienne, l'immortalité de l'âme et les obligations de la morale.

> H. Taihb, Eiatoire de la Hltéraiure anglaise, t. îll, p. 60.

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20 PROGRÈS DU LIBRE EKÂMtN EN ANGLETERRE

Mais, eu même temps, nous ne pourrions trouver un meilleur exemple pour montrer que le triomphe de la ihéolo^e n'est pas toujours celui de la religion. Toute vraie spiritualité semble absente de cette période. Ans yeus de la classe dirigeante, le culte u'est plus qu'une institution de police. L'Église ofiScielle est devenue un simple établissement d'utilité publique, et personne ne songe à se scandaliser, si sets ministres adoptent l'existence banale et bruyante du gentilhomme campagnard. Ses prélats ne s'occupent, du reste, que de s'assurer la faveur de la cour, et ses théologiens, de faire le bel esprit aux dépens des derniers déistes. Le public éclairé eu est venu à regarder toute manifestation de ferveur religieuse comme un symptôme morbide ou, du moins, comme un indice de mauvais goût. Il n'est pas jusqu'aux sectes dissidentes qui, désormais en possession d'une liberté relative, ne se sentent envahies par une sorte de positivisme religieux, à égale distance de l'indifférence et de l'enthousiasme '.

C'est que la théologie sensualiste, si elle répondait aux tendances utilitaires de l'époque, ne faisait aucune part aux ferments émotionnels et idéalistes qui jouent un si grand rôle dans la genèse du sentiment religieux. Dès la première moitié du siècle, Wesley et Whitefield avaient donné le signal d'une réactioa, en mettant en lumière les côtés mystiques du christianisme et en insistant particulièrement sxu* la grandeur du sacrifice accompli par Jésus. Toutefois, leur

' Thomas Bbskinx Ma Y, Consfituffonal Sistory of England; 4> âd., t. lII,p.82eteniT.

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INFLliENCE DE COLEniDGE

méthode religieuse, qui donnait pour objet à la foi populaire, au lieu de froides abstractious métaphysiques, la figure concrète et vivante du Christ traditionnel, n'avait guère de prise, faute d'éléments rationnels, sur les couches instruites, qui avaient formé leurs convictions à I école de Locke, et ce fut seulement au début du XIX* siècle, quand Coleridge eut attaqué le sensualisme avec des armes nouvelles, qu'on vit se reformer, parmi les théologiens libéraux, un système plus capable de satisfaire les aspirations intimes de la conscience religieuse.

Coleridge, fils d'un ministre anglican, traversa l'unitarisme avant d'entrer dans l'Église établie. Mais il fut avant tout un adepte de l'idéalisme allemand, qu'il avait eu l'occasion d'étudier, pendant un séjour aux universités d'Allemagne en 1799, et qu'il ne cessa de propager en Angleterre pendant pins de vingt-cinq ans. L'influence de ses écrits fut énorme sur la génération suivante; elle ne peut se comparer qu'à celle de Carlyle, ce génie grandiose et fantasque qui port», lui aussi, de si rudes coups de boutoir à la théologie sensualiste du siècle précédent.

Le système philosophique de Coleridge repose tout entier sur la dislinctïon de la Raison et de l'Entendement. S'appropriant la théorie de Kant, que l'homme possède dans la raison un organe spécial pour se mettre en rapport avec les réalités absolues du monde spirituel et moral, il en concluait que Dieu ne s'est pas borné à entrer en relations avec nous par une révélation locale et temporaire, mais qu'il ne cesse de nous parler directement par

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33 PROGRÈS DU LIBRE EX&HEN EN AnCLETERRE

la voix de la conscience, interprète de la Raison pure. Non pas que Coleridge révoquât en doute la révélation biblique; mais c'était la conformité de cette révélation avec les lois absolues de la religion et de la morale qui lui semblait la meilleure conGrmation de son autheutîcité.

On saisit aisément les conséquences de cette doctrine. D'une part, en reconnaissant à tout homme un élémenr divin, elle permettait de considérer le dogme fondamental de l'Incarnation, non plus comme un fait local et unique, fort difficile à concilier avec les attributs les plus caractéristiques de la nature divine, mais comme un symbole de la communion permanente et universelle entre Bien et l'humanité. D'autre part, en plaçant sur la terre le royaume de Dieu, elle ramenait vers l'amélioration de ce monde l'attention des esprits jusque-là exclusivement absorbée par la préoccupation de la vie future. Enfin, en regardant les miracles comme une conséquence possible, plutôt que comme une preuve nécessaire de l'action divine, elle tendait à faire de la raison, bien plus que de l'Écriture, l'arbitre suprême de la vérité. Les détails matériels de la tradition biblique tombaient au second plan, si bien que même la constatation de lacunes et d'erreurs, dans la rédaction des livres saints, ne pouvait désormais infirmer les grandes vérités morales et religieuses du christianisme.

Au temps de la ferveur chrétienne, c'est à l'Écriture qu'on s'adressait pour obtenir la clef de tous les problèmes scientifiques. Le meilleur exemple de cette foi naïve est peut-être le célèbre traité écrit, au

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LK SCIENCE HODERKE Et LA RËVËLATION 23

VI® siècle, par le moine Cosmas pour établir, entre autres applications de la Bible à la géographie, que la terre devait être un parallélogramme deux fois plus long que larç;e, par cette raison irréfutable que telle était la forme du Tabernacle mosaïque et que saint Paul parle quelque part de la Terre comme d'un Tabernaclel Peu à peu, l'on en vint timidement à invoquer les droits de la science, là où elle ne se trouvait ui directement ni indirectement en conflit avec la théologie. Plus tard encore, on imagina de concéder simultanément aux deux rivales une autonomie absolue, non pas en leur accordant à chacune une sphère séparée, mais en leur attribuant respectivement la suprématie, suivant qu'on envisageait une question au point de vue scientifique ou religieux : le même individu pouvait admettre, comme savant, que la terre tournait autour du soleil et, comme fidèle, que le soleil tournait autour de la terre. Les disciples de Descartes avaient droit de soutenir, comme philosophes, que le mécanisme de l'univers s'explique par des causes exclusivement physiques, et, comme chrétiens, qu'ils n'en croyaient pas un mot. Mais de telles contradictions, de si bonne foi qu'elles se présentent, rompent trop ouvertement l'unité de l'esprit humain pour ne pas se résoudre au détriment de l'orthodoxie, le jour où les progrès de la connaissance humaine se mettent à converger vers la négation du surnaturel.

Or, depuis le premier coup de pioche porté par Copernic à la cosmogonie de la Bible, l'antagonisme n'a cessé de grandir entre les affirmations de la science

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et les termes de la révélation. La Terre, dont l'Écriture avait fait le centre de la création et où Dieu avait jugé bon de s'offrir en sacrîGce pour le rachat de l'espèce humaine, se vit tout d'abord reléguée, par les merveilleuses généralisations dés Newton et des Laplace, au rang de satellite secondaire, grain de poussière cosmique perdu dans l'immensité du monde. Ensuite sont venus les progrès de la géologie, qui, entre les mains des Playfair et des Lyell, a non seulement bouleversé les interprétations reçues de la Genèse, mais encore ruiné le dogme central du calvinisme, en faisant remonter l'apparition de la souffrance et de la' mort bien au delà du premier péché et du premier homme. En même temps, des découvertes parallèles dans toutes les branches des connaissances positives conduisaient à étendre indéfiniment l'action des lois générales et permanentes, réduisant d'autant la sphère abandonnée au hasard et, par suite, au miracle. Il n'est pas jusqu'aux religions dont une science nouvelle n'ait réussi à expliquer, par des causes naturelles, la formation, la croissance, la décrépitude et la mort, — faisant ainsi à tous les cultes une place dans le développement intellectuel et moral de l'humanité, mais aussi réduisant le christianisme historique k n'être plus qu'une étape, une forme naturelle et momentanée de notre évolution religieuse.

Telle est notamment la conclusion à laquelle ont abouti les recherches impartiales de la critique biblique. Locke avait cru trouver dans l'exégèse le meilleur appui de la croyance à l'origine surnaturelle

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