‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 88 sur 135 · ÉCLECTISME DE RAM MOHCK ROÏ · texte numérisé non relu

ÉCLECTISME DE RAM MOHCK ROÏ

individuelle, il s'attacha presque exclusivement à la première, compilant les Vêdas pour y trouver des armes contre le polythéisme de ses contemporains. On ne peut donc l'appeler un monothéiste, en tant que cette dénomination s'applique aux partisans d'un Dieu distinct et personnel, comme -le Jéhovah de Moïse ou l'Allah de Mahomet. Mais, tout en restant fidèle sous ce rapport à l'esprit de la tradition védique, il semble avoir fait exclusivement consister l'essence de la religion dans la reconnaissance de l'unité divine, que ce principe se formulât par le panthéisme des Vêdas ou par le monothéisme de la Bible et du Coran. Aussi regardait-il comme également vénérables tous ceux qui l'avaient enseigné : Moïse et Jésus-Christ, Nyaça et Mahomet. Cette tendance éclectique s'affirme notamment dans son ouvrage sur les Préceptes de Jésus, guides de la paix et du bonheur (1823), où il rend hommage à la valeur morale du christianisme, tout en contestant la divinité de son fondateur.

On a dit que Râm Mohun Roy se plaisait à passer pour un vêdântin près des Hindous, pour un chrétien près des protestants et pour un disciple du Coran près des sectateurs de l'Islam. La vérité est que son éclectisme égalait sa sincérité. On cite ce fait curieux qu'il fit passer à l'unilarisme un missionnaire baptisle qui a rendu de grands services à la cause de l'instruction publique dans l'Inde, le Rév. W. Adams. Il puisa, à son tour, dans les réunions religieuses tenues par le Rév. Adams à Calcutta, l'idée d'organiser un culte théiste à l'usage des Hindous.

Déjà auparavant, il avait groupé ses adhérents dans

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iine association intitulée Atmiya Sahhâ (société spirituelle). En i829, il y introduisit la célébration d'un service divin subdivisé en quatre parties : récitation de textes védiques, lecture d'un extrait des Oupanishads, sermon, hymnes. La nouvelle secte ne tarda pas à être connue sous le nom de Brabma Sabhâ ou Brahma Samâj, la Société de Dieu. Ou sait que, dans la théologie hindoue, Brahmâ n'est pas seulement le premier personnage de la trinité, mais encore que son acception neutre brahman sert à désigner l'Être absolu et éternel, dont Brahmâ, Vishnou et Siva personnifient respectivement les forces créatrices, conservatrices et destructrices.

Dès 1830, le Brahma Samâj s'installait dans une maison que son fondateur lui avait achetée à Calcutta. L'acle de donation porte que « ce local restera exclu sivement consacré aux sermons, prêches, conférences, prières et hymnes qui seraient de nature à favoriser la contemplation de l'Auteur et Conservateur de l'univers, le progrès de la charité, de la moralité, de la sympathie, de la vertu, enfin le raffermissement des liens entre les hommes de tous les cultes et de toutes les croyances » . Un appartement y était réservé aux brahmanes pour la lecture des textes ésoiériques, qui dans les Vêdas ne peuvent être communiqués aux autres castes.

Malheureusement, peu après, Râm Mohun Roy s'embarquait k destination de l'Angleterre, où il était envoyé, avec le titre de râjah, pour soutenir certaines réclamations du Grand-Mogol près du cabinet de Saint- James. Il y avait longtemps qu'il caressait le projet de

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visiter l'Europe, où sa réputation l'avait précédé. L'aristocratie anglaise lui ménageait l'accueil qu'elle sait si bien offrir, en dehors même des considératious politiques, aux supériorités sociales de tout pays et de toute race. A peine débarqué, il devint à Londres le lion de la saison, sans que cette vogue portât atteinte un seul instant à l'aisance et à la modestie naturelle de son caractère. Miss S. D. Collet, qui se souvient ' de l'avoir entrevu à cette époque, rapporte qu'il conquit la sympathie de tous les partis par l'afTabilité de ses manières, non moins que par la culture de son esprit, et Garcin de Tassy, qui le rencontra l'année suivante à Paris, trace son portrait en ces termes : «Son physique répondait à ses belles qualités morales; il avait une physionomie noble et expressive; son teint était extrêmement bruu, presque noir; mais son nez régulier, ses yeux brillants et animés, son front larçe, la beauté de ses traits rendaieut son visage remarquable. 11 était bien proportionné; sa taille était de six pieds. Son costume était habituellement bleu. Il portait un châle blanc, roulé sur ses épaules, qui descendait par devant jusqu'à la ceinture. 11 ceignait sa tête d'un turban, à la manière des musulmans de rinde.^ i»

Sa mission terminée, il se préparait à regagner l'Inde, pour mettre au service de la réforme qu'il poursuivait le fruit de ses expériences en Angleterre, lorsque, épuisé par ses travaux et peut-être miné par le climat, il tomba malade et mourut à Bristol, le 27 sep-

> Oabcin db Tasbt, Sbloire de la littérature hindouie et hindoustanU, S> éd. Pula, 1870, tome II, page 151.

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tembre 1833. Ses restes reposent dans le cimetière de cette ville, sous un monument de style oriental élevé par son disciple et ami Dwarka Nâth Tâgore, qui vint lui-même mourir en Angleterre quelques années plus tard.

Privée de son cJief, la petite Église du Brahma Samâj languit une douzaine d'années et paraissait près de s'éteindre, lorsqu'elle mit à sa tète te jeune Debendra Nâth Tâgore. Celui-ci, né en 1818 de Dwarka Nâth Tâgore, l'ami de Râm Mohun Roy, appartenait au clan brahmanique des piralis. A peine âgé de vingt ans, il avait fondé une « association pour la recherche de la vérité », Tattva bodkini Sabhâ, qui se proposait a l'introdiiction graduelle, parmi les populations indigènes, du culte monothéiste originairement inculqué dans les Écritures hindoues ». L'association se réunissait chaque semaine dans la maison, des Nâth Tâgore, pour y discuter des questions religieuses; une ibis par mois, elle y célébrait un service divin où l'on chantait des hymnes et où ou lisait des testes des Oupanishads. Elle avait m^me commencé à former des missionoaires pour prêcher dans toute l'Inde la réforme du culte national, lorsqu'on 1843 elle entra en corps dans le Brahma Samâj, à la suite de Debendra. Elle y apportait, avec ses. ressources p(5cuniaiies, ses habitudes d'activité intellectuelle, et bientôt, grâce h cet élément nouveau, l'œuvre de Mohun Roy reprit sa marche ascendante. Cependant, en 1847, les brahmaïstes pratiquants n'étaient pas même un millier. Alors éclata ime crise qui semblait présager leur dispersion, mais qui devint, au contraire, le prin-

GiRACTiJtE COMPLEXE DES VËDAS 393

cîpa[ foodement de leur rapide fortune parmi les classes éclairées du pays.

Râm Mohua Roy avait compris dans son organisation religieuse tous ceux qui admettaient l'unité de Dieu, sous celte seule restriction de ne conserver aucune affinité avec des doctrines et des pratiques polythéistes. Toutefois, en fait, le Brahma Samâj était une simple secte de l'hindouisme, puisqu'il admettait l'infaillibilité des Vèdas . Les prières et les hymnes qui composaient toute sa liturgie étaient profondément empreints de l'esprit vêdântin, qui s'y traduisait en continuelles allusions aux dogmes de la métempsycose et de l'identification avec l'essence divine. Or, rien n'était plus contraire aux tendances de Debendra Nâth Tâgore et de ses amis, qui, — peut-être sous l'influence d'une éducation plus européenne, — en étaient arrivés à la conception d'un Dieu distinct et personnel.

Les nouveaux venus, qui avaient rapidement conquis la prééminence dans le Brahma Samâj, cherchèrent d'abord dans les Vêdas mêmes, la confirmation de leurs vues. On a dit que tout pouvait se trouver dans la Bible ; cette assertion s'appliquerait bien mieux encore aux Vêdas. Les Vêdas, — ou plutôt le Fêda, c'està-dire la Science, — sont réputés, dans la théologie des brahmanes, le souffle même de Dieu, communiqué aux richis, les bardes de la migration aryenne, et transmis par eux de bouche en bouche, jusqu'au jour où les brahmanes, leurs légitimes héritiers, jugèrent opportun de fixer par écrit les formules de la révélation divine . En réalité, les Vêdas forment une innombrable collection de liturgies et de traités théologiques.

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composés par des auteurs généralement inconnus, dont les plus récents vivaient aux approches de notre ère et les plus anciens à l'époque des premières invasions aryennes dans l'Inde. Ou conçoit que, parmi des fragments littéraires aussi variés d'origine et de date, ou puisse trouver des traces de tous les courants qui ont successivement ou simultanément concouru à la formation des croyances hindoues, — depuis le culte des éléments divinisés par le génie naïf des Aryas, jusqu'aux conceptions les plus abstraites du panthéisme ou du pessimisme athée, mûries à l'ombre des sanc* tuaires par plusieurs siècles d'élaboration philosophique, — depuis les grossières superstitions inoculées aux envahisseurs par le contact des fétichismes autochtones et des idolâtries étrangères, jusqu'aux pratiques minutieuses introduites par le ritualisme des brahmanes pour consacrer l'exploitation religieuse et sociale des castes asservies, — le tout relevé par des accents d'une piété sincère et profonde, se traduisant en élans mystiques vers un être idéal qui rappelle parfois, comme le fait observer Edgar Quinet, le dieu personnel et vivant des religions monothéistes'.

Cette tendance est même si prononcée dans cerfttins hymnes du Rig-Véda, que la plupart des indiar nistes s'imaginèrent d'abord y surprendre, non l'évolution naturelle de l'esprit hindou vers l'unité et la simplicité de la cause première, mais une dernière trace, un écho affaibli de quelque antique religion monothéiste, antérieure à la phase du naturalisme.

I On peut citer comme exemple lliyrane bien connu à. Varonna (Rig V£da II, £8J,empreiiitd'Qiie aspiration BiTiTe À la pureté morale , d'un een-

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l'aUTORITË des VÊDiS DANS LE BBAHHA SAMAJ S95

Même dans les portions les plus récentes de la littérature védique, on remarque, à côté des théories les plus absurdes et les plus dégradantes, des passades d'une portée morale et philosophique que ne répudierait pas la métaphysique la plus élevée de notre époque. Il n'y a pas jusqu'au recueil des Pourènas, — ce Vêda supplémentaire, surnommé la Bible populaire des Hindous, — qui ne montre sans cesse, derrière la physionomie mobile et transparente de ses dieux, l'Être qu'un teste nomme « le puissant Seigneur, immuable, saint, éternel, d'une nature toujours iden- ' tique à elle-même, qu'il se révèle comme Brahmâ, Vishnou ou Siva, créateur, conservateur ou destructeur du monde ».

Lors donc que Debendra Nâth Tâgore et ses amis s'entendirent opposer les passages mêmes des Vêdas, ils commencèrent par mettre en suspicion, non l'infaillibilité des Écritures, mais la fîdébté des versions partielles qu'ils en possédaient. Il faut songer que les Vêdas comprenaient des milliers de textes isolés, que la connaissance de leurs parties les plus importantes était le monopole exclusif de la caste brahmanique, qu'à cette époque la science européenne n'avait pas encore vulgarisé, dans Hude même, le vrai sens des Écritures hindoues, enfin qu'elles étaient rédigées dans une langue morte, le sanscrit, peu connu même des théologiens indigènes, en dehors de quelques centres d'études sacerdotales. Aussi le Brahma Samâj se

timent eîprofoDddupéché.queU. F. Pil Ion Ta appelé ud Eyrie eleison vêdiqae, ou encore l'hymne : A guel dieu offrirons-nous le sacrifice t iRîg Véda.X. iai)et l'hymne snr l'origine del'uniïerB. (Rig Véda, X, 129.>

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396 LE THÉISHE DAHS L IMDE COnTEHPORÂlNE

décida-t-il, sur l'initiative d'Akhai Kumar Datta, l'éditeur du Tattmbodhini Palrikà, à chai^r quatre jeunes pandits de copier, à Bénarès même, la coUectioa des quatre Yêdas, dont la ville sainte du brahmanisitie possédait seule un exemplaire soi-disant complet et authentique.

Ce travail dura deux ans, et, lorsque le résultat en fut communiqué au Brahma Samâj, nul ne put plus s'y refuser à la désolante conviction que, à côté d'enseignements sublimes, les Vêdas renfermaient, eu même temps que la justification des superstitions les plus grossières, un ensemble de dogmes inconciliable avec les principes du monothéisme.

Cette fois, l'infaillibilité des Écritures fut courageusement jetée par-dessus bord, et le Brahma Samâj, rompant avec la tradition de l'hindouisme, comme a\'ec le caractère distinctif de toute religion révélée, devint une Église purement théiste, — la première peut-être, après l'unitarisme, qui ait jamais acquis une sérieuse importance dans le monde. — Debendra Nâth Tâgore lui fît adopter, sous le nom de Brahma Dharma, « la règle du théisme », une profession de foi, qui, sans tomber dans un dogmatisme exagéré, résumait les principes élémentaires de tout culte maintenu dans les bornes de la religion naturelle : — l'unité et la personnahté de Dieu, — l'immortalité de l'âme, — l'elDcacité morale de la prière, — la nécessité du repentir pour le rachat des fautes '. — Jusqu'à cette

' V. The New Bispemation and Ihe Sâdhdran Brahmo Sam^, par le pandit SitïnÂth SÂstri. Madras, ISfll, page 10. — Le covenant, on constitution du brahmaïame, que les membres devaient signer, renfermait les quatre propositiotu Buivantea ; I. Au commencement, Dieu seul était

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PERSlSnnCE DES PRÉJUGÉS DE CASTE 397

réforme, la partie la plus importante du culte, c'està-dire la récitation des textes sacrés, s'y passait entre brahmanes, à portes fermées, et les adeptes d'autre caste n'étaieut admis qu'à l'audition du sermou et des hymnes. Désormais le Brahma Samâj n'admit plus de distinction entre les fidèles, et il en fut récompensé par les nombreuses adhésions qui luv arrivèrent, non seulement de Calcutta, mais encore de la province. Cependant, telle est la persistance des préjugés sociaux que la plupart des brahmustes restaient toujours soumis aux prescriptions de caste sanctionnées par l'ancien culte, notamment dans l'importante question du mariage. Bien plus, d'excellents esprits — qui, du reste, se retrouvent ailleurs que dans l'Inde et chez les brahmaïstes — continuaient à pratiquer dans leur famille, par pur respect humain, des cérémonies, que, dans le Brahma Samâj, ils dénonçaient comme. coatraires à la raison et à la dignité humaines. C'est que les convictions des brahmaïstes manquaient encore de oette ferveur, prête à tous les sacrifices, qui, mal réglée, aboutit trop souvent à l'intolérance, mais qui n'en est pas moins indispensable au succès de toute grande réforme, religieuse ou sociale. Le Brahma Dharma était surtout la formule d'une philosophie : il était réservé à Keshub Chunder Sen d'eu faire l'évangile d'une religion.

et ila créé cet Univers. II. Dieu eBtÎQtelligeat.iDâni, bienyeillaDt, éternel; il goavârna l'UnîTera, il est omniscient, omniprâseiit, le reCage de tons, sans corp^i immuable, unique, sans second, tout-puissant, existant par luimême et an-deesna de toute comparaisou. III. C'eit en le vénérant, et en leTénérantaeu],qne nous pouvons atteindre la suprême béatitude dans ce monde et dans l'antre, IV, L'aimer et accomplir les oeuvres qu'il aim« constituent le culte que nons lui devons.

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